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Ethiopiques 96 - 1er semestre 2016
Thème : raison et imaginaire
Argument

1. En littérature

(…) Assez féconde peut aussi être l’observation de la confrontation et/ou des interactions entre la raison et l’imaginaire dans le fait littéraire. La corrélation peut être éclairée par une interrogation des ressorts du roman, en tant que genre fonctionnant aussi bien comme un espace d’évasion et de distraction que comme un outil d’investigation, un cadre de réflexion et une source de connaissances.
Elle pourrait également être étudiée au travers d’une approche diachronique, le récit fantastique d’une époque prenant par exemple facilement les allures d’une chronique à une autre époque, la réalité d’un moment pouvant apparaître comme une fiction à un autre moment de l’histoire.
Le rôle de la littérature dans la construction des imaginaires nationaux constitue aussi une piste intéressante. Il serait question à ce niveau de voir la manière dont les valeurs et les visions qui sont promues opèrent en s’appuyant sur la raison tout en se nourrissant d’émotion.

3. En philosophie, sociologie et anthropologie

Raison et imaginaire sont des concepts qui sont très souvent pensés dans la différence, voire dans une dichotomie qui consacre une certaine suprématie au premier, ne serait-ce que parce qu’il serait davantage ce par quoi l’être humain a pu s’émanciper de l’animalité et ce par quoi il peut aspirer au progrès. C’est la raison, et non l’imaginaire, qui définirait le mieux l’existant dans sa possibilité d’organiser ses relations avec le réel aussi bien du point de vue concret que du point de vue conceptuel.

En revanche, l’imaginaire serait, quant à elle, inhérent à l’illusion, parce que participant de l’imagination, de l’émotion, de la fantaisie et des chimères, qui sont sources d’erreur et de fausseté, si bien qu’il devrait être contenu et muselé. C’est ce qui le fait mésestimer par rapport à la souveraine « raison constituée » régissant les règles et principes logiques ‒ variables, certes, selon les époques ‒ sur lesquels se fondent nos raisonnements. L’imaginaire, de ce point de vue, serait un ensemble de sensations et d’impressions diffuses qui altèrent la capacité rationnelle de jugement.
Mais, de plus en plus, aujourd’hui, dans toutes les disciplines du reste, il y a un rejet quasi unanime d’une dichotomie aussi mal fondée pour exprimer ou rendre compte de la dimension de la Réalité afin de donner pleinement sens à l’humaine condition, qui n’est pas seulement un être de raison, mais tout aussi bien un être intuitif et créatif.
L’émotion n’est pas seulement nègre et la raison hellène, il faut au contraire penser un nouveau type de « Raison » qui permet de mieux appréhender toute la complexité du Réel, sans renoncer pourtant à en rendre compte d’une façon cohérente et raisonnée. L’imaginaire a fini, au cours des siècles, où a perduré la volonté de se rendre maître de la nature, par conquérir ses lettres de noblesse ainsi qu’en attestent l’art, la psychologie des profondeurs et même les sciences, dont en premier chefs la physique moderne et les mathématiques…
Dans le domaine des représentations mentales et sociales, en philosophie, en anthropologie culturelle, en sociologie, en théologie, l’imaginaire, bien que refoulé par le mode de rationalité dominant, s’est progressivement imposé comme liberté de création et d’appropriation du Réel par des procédés difficilement accessibles qui concourent à renouveler l’expérience toujours inédite du monde des hommes par la capacité de la mettre en œuvre dans une intimité quasi indescriptible parce que s’informant dans des représentations, des signes, des mythes et des symboles. Car, contrairement à la raison, l’imaginaire ne s’embarrasse pas toujours de fonder en raison ses choix, ses motivations et ses expériences, quand il lui suffit simplement d’y trouver refuge ou alors la possibilité de s’évader des contingences du monde ou des contraintes de la raison pour se créer un monde inédit.
Les psychologues, anthropologues, sociologues, artistes nous montrent, à travers leurs productions, que les individus comme les sociétés font constamment et quotidiennement appel à l’imaginaire pour expliquer, pour justifier et pour fonder l’existence et leurs représentations les plus intimes. Le recours à l’imaginaire est essentiellement lié à la quête et au besoin de sens de l’humain que l’angoisse du temps voire de la mort habite. Quand Descartes affirme que « le bon sens est la chose la mieux partagée au monde », il faudrait peut-être considérer qu’il s’agit plutôt de l’imaginaire qui régirait davantage les pratiques et les activités de l’homme que la raison. Mais il faudrait encore justifier cela en raison. On ne peut dissocier raison et imaginaire sans rendre caduque l’humanité même de l’humain.

Les contributions seront reçues jusqu’au 20 mars 2016 à senghorf@orange.sn




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