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FANON ET LE FANATISME EMANCIPATEUR
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Ethiopiques numéro 62
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er semestre 1999

Auteur : Ernest SERI [1]

Lorsqu’on analyse la biographie et l’oeuvre de Fanon, on est presque tenté de se demander si ce dernier n’est pas l’un de ces personnages tragiques de l’histoire dont la vie a commencé par une illusion et s’est terminée par une illusion !
Dans un article écrit sur cet inlassable combattant, alors farouchement attelé à la cause de la revalorisation du Noir, Albert Memmi, commence sans aucun détour son commentaire de la sorte :
« Dans sa courte vie, Frantz Fanon aura connu au moins trois échecs graves. Né dans un département français, il se croyait français et blanc : gagnant la capitale pour y faire ses études, il se découvre avec douleur antillais et noir, dans une métropole ». [2]
En parlant des échecs de Fanon, Memmi pose également les fondements des illusions que nous avons évoquées. Avant son séjour en France métropolitaine, Fanon jouissait d’une identité illusoire. Son illusion était d’autant plus aveuglante qu’elle avait deux sources. La première est administrative. Natif d’un « département » français, pourquoi Fanon ne se croirait-il pas français ? Il avait un passeport français, des documents d’état civil français et il parlait français.
La deuxième source est mentale. L’on sait que la vie de Fanon en Martinique n’est pas le fruit d’un choix quelconque opéré par lui ou ses ancêtres. Elle résulte de la Traite Négrière. Or, l’histoire nous apprend que le Noir n’a pas été que transporté dans les Caraïbes. Il y a subi une déculturation savamment orchestrée par le Blanc. Un malheur en entraînant un autre, la Traite Négrière a fait place à la colonisation des Caraïbes. A l’instar de l’esclavage qui avait ébranlé le sens de dignité des ancêtres de Fanon, la colonisation, elle, s’est appliquée à effacer l’histoire du Noir et à l’emmener malicieusement à accepter une fausse identité forgée par le colonisateur. Susan Andrade résume le processus historique qui maintenait Fanon aussi bien que tous les autres Africains déportés dans les Caraïbes dans l’état d’illusion qu’ils subissent.
« Unlike other colonized regions of the world, the particularly brutal violence of the colonial entreprise in the Caribbean 100 to the importation of most of the current populations and the cultural forms of the region. I refer primarily to the decimation of indegenous Amerindian populations, particularly those of the Carib and the Arawak / Taino people, as well as the importation and systematic de-acculturation of Africans who served as slaves ». [3]
Mais l’illusion est un état mental qui ne peut persister que si les conditions aussi bien intérieures qu’extérieures de celui qui la subit ne changent pas. Cette règle fondamentale va être enfreinte lorsque Fanon quitte la Martinique, ce lieu qui rappelle si bien la Caverne de la mythologie grecque, pour aller séjourner en France.
Une fois à Paris, Fanon s’aperçoit de la double duperie dont il a été victime toute sa vie durant. Il se découvrira Noir et non Français. Son exposition à la réalité s’avère cruelle et sans transition.
Autour de lui, des Français blancs rejettent leurs compatriotes noirs. Ces Blancs poussent souvent leur hardiesse à humilier les Noirs qui, au lieu de s’indigner, s’acharnent plutôt à faire l’impossible pour se faire accepter.
« Le Noir entrant en France va réagir contre le mythe du Martiniquais qui-mangeles-R. Il va s’en saisir, et véritablement entrera en conflit avec lui. Il s’appliquera non seulement à rouler les R, mais va les ourler. Epiant les moindres réactions des autres, s’écoutant parler, se méfiant de la langue, organe malheureusement paresseux, il s’enfermera dans sa chambre et lira pendant des heures - s’acharnant à faire diction ». [4]
Ce désastre du Noir, aussi bien en Martinique qu’en France et en Afrique, que Fanon prend pour un drame personnel, constitue le fondement de la lutte émancipatrice qu’il entreprend. Ses objectifs sont précis mais les stratégies mises en place par lui laissent souvent à désirer comme nous le montrerons un peu plus tard. Fanon veut affranchir le Noir des préjugés pesant sur lui et qui lui ont fait perdre tout sentiment d’amour-propre. La cause est humaine donc noble. Là où le bât blesse est que Fanon fera tout au long de sa lutte, preuve d’un tel zèle, d’un fanatisme qui lui feront subir la série d’échecs dont parle Memmi et que nous allons maintenant étudier en profondeur.
L’erreur fondamentale de Fanon aura été d’embrasser un trop grand nombre de causes. Peut-être à cause de l’absence d’une stratégie étudiée à fond. Fanon, loin d’atteindre son but, ne fera que voler de cause en cause sans jamais atteindre d’objectif précis.
Quand Fanon part de la Martinique, il ne fait pas que quitter cette île. Il l’abandonne. Les raisons de l’abandon sont multiples mais l’on pourrait retenir que Fanon reproche à son île natale son aspect de désert spirituel. Sa population végète dans un carcan de médiocrité. Par conséquent, elle est loin de se rebeller contre les exactions quotidiennes mais sournoises qu’elle subit de la France. Fanon reprochera d’ailleurs avec beaucoup d’humeur à ses anciens amis martiniquais, leur servile fidélité aux Antilles. L’un d’eux avouera ce que Fanon lui a dit au cours d’un entretien :
Quand je le rencontrai à Tunis en 1958, il me cueillit à froid : « Alors vous faites encore de la politique aux Antilles et en Guyane ? Un de ces jours, c’est à coup de pied dans le cul que la France vous obligera à prendre votre indépendance ». [5]
L’abandon de la Martinique est paradoxal et ne peut que ressortir d’une mauvaise appréciation de l’ordre des choses. Ne dit-on pas que la charité bien ordonnée commence par soi ? C’est ainsi que l’on se demande pourquoi Fanon n’arrache pas l’indépendance de la Martinique à la France avant de s’exiler en Algérie pour aider ce pays à devenir une Nation libre. Si le départ de Fanon de la Martinique avait été un recul stratégique pour politiquement servir l’île, sa colère contre ses anciens amis en aurait été compréhensible. Mais cette règle du bon sens ne concerne que les gens normaux. Fanon est de nature fanatique et ne suit qu’une logique bien à lui. L’on pourrait par ailleurs se demander si Fanon considère dans son for intérieur le Martiniquais comme un homme. Il se pourrait que Fanon ait fini par appliquer au Martiniquais plutôt qu’à l’Africain le mot d’ordre que sa mère utilisait au cours de son enfance pour le rappeler à l’ordre. Nous avions dit que la France était le lieu où s’est opéré en Fanon la perte de ses illusions, donc du plus radical des revirements. Tout s’y passera comme si l’ordre de tout ce qu’il avait l’habitude d’entendre pendant son enfance s’était inversé.
« Fanon raconte comment lorsqu’il lui arrivait, enfant, d’être particulièrement insupportable sa mère lui disait de ne « pas faire le Nègre ». Et nul doute que dans sa vie ultérieure, Fanon, consciemment ou non, tentera de ne pas faire le nègre ; car le « Noir n’est pas un homme ». Il n’était pas le seul : les Antillais se moquaient des Sénégalais et autres sauvages. Eux, n’étant pas des Noirs, ne sont pas des sauvages. C’est dans cette première déchirure que germe le drame de Fanon ». [6]
Ainsi, avec le processus du revirement dont nous avons parlé plus haut, si le Martiniquais n’est pas un homme, pourquoi Fanon perdrait-il son temps avec lui ? Ne vaut-il pas mieux s’acharner à réparer le réparable ? Fanon considérait la Martinique comme une cause perdue et l’Algérie comme le contraire. C’est pourquoi Fanon tente de sauver la dernière plutôt que la première. La raison en est que, écoeuré par des Antilles indolentes et une France qui se croit au dessus de l’humanité, Fanon délaisse ces deux extrêmes pour en choisir un troisième : c’est l’Algérie qu’il choisit comme patrie et ensuite décide de l’aider dans sa lutte d’indépendance contre la France. Mais paradoxalement, ce premier combat ne s’achève pas lorsque Fanon se met au chevet de l’Afrique noire pour lui porter remède. Le combat pour l’Afrique ne s’achève pas non plus quand Fanon se tourne vers l’Asie pour les mêmes raisons et les mêmes résultats. Finalement, c’est l’Homme qu’il décide de sauver. Mais il n’eut pas le temps de changer de cap quand la mort l’emporte en 1961. Fanon aura embrassé toutes ces causes en moins de trente six ans puisqu’il naquit en 1921.
Malgré la volonté que Fanon affichait de libérer l’homme noir ou l’Homme tout court, ou mieux à cause de cette volonté, l’on pourrait affirmer pour des raisons que nous allons développer, que Fanon a fait preuve de fanatisme dans la mesure où nul être humain ne peut entreprendre et atteindre en l’espace d’une vie, des objectifs aussi titanesques.
Derek Wright, dans un article empreint d’un inégalable ton pessimiste, résume la portée de l’oeuvre de Fanon, en ces termes quelque peu sarcastiques :
« The book in which Europe was Written off [7] was prefaced by a french philosopher whose insistence that the third world « speaks of itself » through Fanon’s voice now sounds odd in the light of his minimal influence of African thought. Fanon’s Bakunin-like upholding of the revolutioruuy value of sub-proletariats as an alternative to orthodox Marxism, made his books that staple reading of Black radicals and racially-repressed urban slum-dwellers of the developed world, not the inhabitants of the African shanty-towns or South American « Favelas ». Fanonism, as western analysts have never tired of pointing out, became the gospel of urban riot and terrorism in Europe and the United States ».[ Wright, Dereck, « Fanon and Afrtca : a Retrospect », Journal of Modern African Studies, Vol. 24. 1986, p.688-689]]
Il n’est pas exagéré de dire après la lecture d’un tel procès de l’oeuvre de Fanon, que soit Derek fait preuve de mauvaise foi dans son jugement, ou soit qu’il ne sait pas ce dont il parle.
Que l’œuvre de Fanon ait ou non la dimension révolutionnaire que bon nombre de critiques tendent à lui conférer ou à lui reprocher, il serait naïf de juger si fermement ses impacts quelques années après qu’elle eut été publiée. Les vingt-cinq ans auxquels Derek fait allusion dans son article dépendent de quel point de vue l’on juge. D’aucuns diraient que ce n’est là qu’un laps de temps insignifiant dans la vie d’un peuple. Par ailleurs, Fanon n’a pas vécu assez longtemps pour mettre en place toutes les structures qui auraient servi de véhicule à son idéologie. Les Africains des bidonvilles sont analphabètes à près de cent pour cent. Ils ne rejettent pas les écrits révolutionnaires. Pour des raisons multiples incluant l’analphabétisme et la cherté du livre, ils ne peuvent avoir accès à lui. Les radicaux Noirs en Amérique, eux, sont semi-illettrés, soit lettrés. En plus de ce fait, ils disposent plus que chez les Africains de structures leur permettant d’avoir accès aux livres.
Néanmoins, hormis la circonstance que nous venons de mettre en lumière, il serait erroné de minimiser de la sorte l’impact de l’oeuvre de Fanon au niveau d’autres couches sociales en Afrique. Elle y est enseignée dans la plupart des lycées et collèges. Et même en Amérique du nord comme du sud, l’oeuvre de Fanon est sortie du ghetto pour influencer la critique et la pensée universitaire. La dernière faiblesse de la critique de Derek consiste en cela qu’il juge l’oeuvre à travers le prisme de la critique occidentale. Il est difficile que le farouche critique de l’Occident qu’est Fanon puisse toujours y être apprécié objectivement. Le jugement de Derek aurait été juste s’il l’avait placé dans la perspective de Fanon lui-même. Fanon pensait voir tous ses rêves se réaliser au cours de sa vie. Ainsi, si l’on sait que son oeuvre n’a pas été couronnée de succès au cours de sa vie ou peu de temps après, l’on ne peut la juger comme un échec définitif pour l’éternité, pour la simple raison qu’on ne peut pas prédire le futur.
Cette objection faite à Derek, continuons l’exploration de l’attitude de Fanon dans sa lutte et voyons-en quels autres endroits sa lutte émancipatrice est empreinte de fanatisme.
Il est important de souligner que pour Fanon la situation du colonisé est après tout une situation d’état d’urgence. En tant que combattant pour la liberté du Noir, Fanon était convaincu qu’il lui fallait non seulement agir vite, mais obtenir également les meilleurs résultats qui soient. Pour ce faire, il lui est arrivé bien des fois de commettre l’erreur du colon qui a d’abord consisté à se faire une idée erronée mais inébranlable du colonisé, puis à déterminer tout acte envers ce dernier à partir de cette fausse base. En opposant systématiquement au Noir le Blanc, Fanon ne fait qu’inconsciemment suivre la démarche raciste du colon. Nous comprendrons donc pourquoi la majeure partie de sa démarche est empreinte d’erreurs. Homi Bhabha résume quelques unes de ces erreurs en les mettant en situation.
« The state of emergency from which he writes demands more insurgent answers, more immediate identifications. At times Fanon attempts too close a correspondance between the « mise-en-scène » of unconscious fantasy and the fantoms of racist fear and hate that stalk the colonial scene ; he turns 100 hastily from the ambivalences of identification to the antagonistic identities of political alienation and cultural discrimination ; he is 100 quick to name the Other, to personalize its presence in the presence of colonial racism - « the real other for the white man is and will continue to be the black man. And conversely ». These attempts, in Fanon’s words, to restore the dream to its proper political time and cultural space can, at times, blunt the edge of Fanon’s words, to restore the dream to its proprer political time and cultural space can, at times, blunt the edge of Fanon’s brilliant illustrations of the complexity of psychic projections in the pathological colonial relation ». [8]
Lorsque Fanon affirme que l’« autre », pour le Blanc demeurera le Noir et vice versa, on ne voit pas par quel mécanisme ou autre raisonnement logique il arrive à cette conclusion prophétique. Bien entendu, il faut entendre ici l’« autre » non point au sens de l’arbitre nécessaire de soi, mais dans l’acceptation coloniale [9]. Par ailleurs, la prophétie pessimiste dont il fait preuve par remploi d’expressions telles que « will be » en parlant de ce que le Noir sera et continuera d’être pour le Blanc, Fanon met non seulement en question le fondement du combat humanitaire qu’il mène mais aussi la scientificité de sa démarche. La prophétie ressort de la foi, donc d’un certain obscurantisme, et la science, de données et de raisonnements, donc d’une méthode objective de recherche de la vérité.
Une fois données les circonstances dans lesquelles Fanon mène son combat, on peut aisément comprendre les fondements de son fanatisme.
En choisissant l’Algérie comme terre d’accueil, c’est avant toute chose et entre autres raisons pour Fanon, une démonstration de sa nature révolutionnaire. Il l’a prouvé ailleurs en prenant ses distances avec tous les leaders noirs du compromis politique tels que Houphouët. Senghor et Nkrumah. Il lui est même arrivé de les attaquer. Dans sa « Lettre à la jeunesse africaine », il dit d’Houphouët qu’il aurait « compromis pour de longues années le développement de notre pays » [10].
Quelles que soient les conditions, une telle attaque n’est pas surprenante car Fanon n’avait jamais eu d’admiration pour Houphouët. Mais ce qui est choquant c’est plutôt sa volte-face contre Césaire qu’il avait admiré toute sa jeunesse durant. Pour avoir proclamé qu’il est « beau et bon d’être noir » dans le contexte de la Négritude, Césaire est devenu pour Fanon un ennemi juré.
« Il (Fanon) affirme que la Négritude est une fausse solution ; après « l’erreur blanche ». Il faut se garder de céder au « mirage noir ». Et le voici à tirer à boulets rouges sur la Négritude, dont on trouve dans son oeuvre la condamnation la plus radicale » [11].
L’on peut se demander si Fanon a bien compris le fondement de la Négritude avant de la rejeter. Le mouvement avait pour objectif la revalorisation du Noir et non le refus du Blanc comme un être humain. Le refus par le Blanc du Noir comme un être humain pendant la Traite Négrière et pendant la colonisation, constituait le mirage blanc auquel Fanon fait allusion. Il serait impossible de voir les mêmes préjugés dans la Négritude. Partant, Fanon fait preuve d’extrémisme en opposant de la sorte la Négritude à l’attitude du colon et de l’esclavagiste. La vérité est que dans l’esprit de Fanon, se prévaloir d’un mouvement comme la Négritude qui ne fait pas preuve de virulence envers le Blanc, c’est faire preuve d’une attitude de colonisé. Les leaders de la Négritude entendent se mettre au service du Noir au moyen d’une lutte pacifique, d’un genre de compromis, que Fanon rejette justement. Le compromis refusé, on sait à quel saint Fanon va se vouer ; ce sera, comme cela l’a toujours été pour lui, l’intransigeance.
Mais l’intransigeance n’est qu’une grande illusion car sans le savoir Fanon ne fait que suivre les voies déjà tracées par l’homme blanc. Nous avions souligné plus haut que Fanon voulait créer un genre humain nouveau.
« Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf ». [12]
Si l’on ignore ce dont le nouvel homme va être fait - qualité qui constituera sans doute son originalité - l’on sait que le concept d’homme nouveau n’est pas l’invention de Fanon. En parlant d’un tel concept, Fanon se fait prendre à son propre piège dans la mesure où sa logique a toujours été de refuser de suivre les sentiers battus. Car, non seulement ce concept est européen, mais il s’appuie sur une espèce de narcissisme dont l’Europe a fait preuve en érigeant son modèle d’homme pour le modèle d’homme. Cette démarche, tout comme l’objectif de Fanon sont dangereux dans la mesure où ils ont une tendance à réduire le particulier au général.
« For the sake of this commentary, let me simply pick out one, crucial point about those seventeenth - and eighteenth-century European discourses. They constructed a project of humanity and government around an idea of the individual. This was an individual of unifying will and universal capacities ». [13]
Il n’y a pas qu’au niveau du concept de la mise sur pied d’un homme nouveau que Fanon se contredit. Son oeuvre se veut radicale dans son rejet du colonialisme. Pourtant, sans s’en rendre compte, Fanon utilise des données qui ressortent de la colonisation. Lorsqu’il désavoue littéralement ses origines martiniquaises, donc françaises, il décide de devenir Algérien. Tous ses discours anti-coloniaux faits à partir de l’Algérie, sont truffés de concepts relevant de la colonisation. Ce sont entre autres exemples, le concept de « nationalisme ». En utilisant cette terminologie, il n’apparaît pas que Fanon comprenne qu’il est en train de construire son empire sur des données coloniales qui vont le miner. L’Algérie, à l’instar de toutes les entités coloniales telles que le Nigéria ou la Guinée, est une entité « nationale » mise en place par la colonisation. Cette dernière, aveuglée par sa propre logique ne s’est pas rendue compte qu’il y avait des données tribales et ethniques dans les colonies, qui transcendaient la logique coloniale métropolitaine.
« On the one hand Fanon, whose basic position was that culture was national but consciousness continental and racial, made his nationalistic best of the botched job of colonial boundaries inherited by Africa whilst, on the other hand, making a pan-African vertue of the colonial « necessity » of race prejudice ». [14]
Fanon ne devrait pas se prévaloir d’utiliser ne serait-ce que temporairement les structures de la colonisation. Or c’est justement ce qu’il fait en devenant un nationaliste algérien. Par ailleurs, la contradiction devient plus grave lorsqu’il prône une espèce de nationalisme continental. L’histoire, y compris les autres combattants algériens, ont prouvé qu’un tel double objectif n’était pas réalisable. Fanon était soupçonné de communisme par ses collègues Algériens pour sa vision des choses mentionnée plus haut. Ce que Fanon semble ne pas savoir, c’est que son discours anti-colonial tout comme le discours colonial s’appuient sur des dialectiques différentes dans la forme mais étonnamment similaires dans le fond.
« Yet miller’s fundamental argument against Fanon is less that his discourse is derivative of european theory than that it is inaposite - not to say hostile - to African realities. Pointing to numerous passages in the Wretched of the Earth in which Fanon does indeed speak of the African peasantly in What miller interprets as « massive ethnocentric » terms being « stuck in time, outside of history, plunged... in the repetition « without » history of an immobile existence, « he claims that Fanon « leaves no room for local knowledge » : Fanon’s nationalitarlan historicism commits him to viewing « precolonial history as no history at all » [15]
Il est quelque peu logique que Fanon à l’instar du colon balaye du revers de la main l’histoire africaine post coloniale. Fanon dans sa démarche fanatique emboîte le pas au colon. La vraie raison en est que dans un premier temps, il est à la recherche d’un monde transcendant le particulier afin d’y trouver sa place. N’est-ce pas que la race, les cultures nationales, en un mot tout ce qui est local, empêche tous ceux qui en ont l’intention de se moudre dans le même creuset ? N’eût été la race des Africains, leurs cultures particulières, leurs langues, ils n’auraient pas été victimes de préjugés.
Dans un second temps, Fanon étant déraciné, il ne pouvait vraiment comprendre les cultures et la partie de l’histoire qu’il tente de neutraliser.
« Despite his incisive analysis of colonialism, however, Fanon inevitably saw the African situation from a deracinated francophone Antillean, a de-Africanized « Mandingaul » (to borrow Achebe’s term, even though, he himself became preoccupied with the struggle to dislodge a colonial power and to establish a viable new nation of Africa » [16]
La démarche qui consiste à faire table rase des valeurs existantes pour les remplacer par de nouvelles, rappelle fort malheureusement le spectre de la colonisation qui en est l’initiateur. En se l’appropriant, malgré ses bonnes intentions. Fanon ne fait que preuve de fanatisme. Il est aveuglé par sa logique à l’instar des colons et donc ne peut se rendre compte que c’est la diversité des couleurs d’un tapis qui fait sa beauté. Une Afrique monolithique risque de subir le sort de l’empire Romain qui a éliminé ses ennemis pourtant nécessaires pour finalement s’étioler [17].
Les défis que Fanon avait à relever étaient immenses. Tout fanatique qu’il était, il était impatient d’obtenir les résultats de tout ce qu’il entreprenait. Il voulait que l’empire colonial chute et il savait également qu’il fallait pour cela investir les moyens nécessaires. Fanon avait, comme nous l’avons dit, rejeté la politique de négociation que prônaient certains de ses aînés tels que Césaire. Et puisqu’il ne pouvait se résigner à son sort de colonisé, il embrassa la seule alternative qui lui restait : la voie de la violence. Memmi caractérise la violence que prône Fanon.
« Ainsi pour sa théorie de la violence. Elle n’est probablement que l’expression de ce conflit intime et de cette situation limite où il a vécu ; où il s’est condamné à demeurer, sitôt qu’il a décidé de mener, au loin, un combat autre que le sien et que celui de son île natale. Il ne lui suffit pas de proclamer que la violence est inévitable, nécessaire, ce que disaient déjà les marxistes, il faut qu’elle soit « purificatrice » ; en quoi il se sépare de Marx, malgré quelques expressions ambiguës de ce dernier sur la « violence bénie » du prolétariat ». [18]
Le choix de l’Algérie comme sa terre adoptive n’a donc pas été gratuit. Au moment où Fanon s’y établissait, l’Algérie, menait contre la France la guerre de son indépendance. Cette guerre était pour Fanon plus que n’importe quelle guerre sainte, une Djihad. Il trouvait en l’action des Algériens l’attitude opposée des Martiniquais poltrons et maladivement pacifiques.
Toutes les stratégies adoptées par Fanon ont fait long feu si l’on les juge par rapport au moment où Fanon espérait des résultats concrets d’elles. Car il est important d’avouer que ce lutteur acharné espérait voir, en bon révolutionnaire, toutes les structures sociales, à commencer par les fondements de l’empire colonial, s’effondrer. Par son impatience, et malgré le sérieux de son œuvre, Fanon a souvent eu l’air d’un révolté plutôt que d’un véritable révolutionnaire. Le révolté construit, s’il bâtit du tout, une oeuvre pour l’instant. Le révolutionnaire qui construit nécessairement, bâtit une œuvre pour le temps et dans le temps. Mais qu’importe si Fanon a échoué dans la limite de ses propres espérances ? S’il pouvait tirer une satisfaction de son œuvre au cours de sa vie, cela ne serait qu’un fait contingent. Fanon plus inconsciemment que consciemment bâtissait une œuvre humaine qui paradoxalement doit se passer des vies singulières comme celle de Fanon lui-même. C’est, croyons-nous, dans cette perspective qu’il faut voir les choses et non dans les perspectives des critiques européennes frustrées, dont parle Derek ; ces critiques entre autres raisons, ont du mal à supporter l’accent à la fois grave et strident d’une voix qui s’élève pour les sans-voix et souvent contre les Européens. Il n’y a aucun doute que par son impatience, par la brutalité des moyens préconisés, l’on pourrait traiter Fanon de fanatique. Mais cela ne peut se faire qu’aujourd’hui et par nous autres qui respirons le grand air d’une relative liberté. Fanon, lui, croyait avoir la corde de pendaison au cou ; ainsi ce serait lui faire mauvaise justice que de le blâmer qu’il se défendît par « tous les moyens nécessaires » comme le disait Malcom X
Tout compte fait, le vrai échec de sa vie n’aura été que la vie elle même qui l’a quitté dans la fleur de l’âge, à environ trente six ans. Du fait du fanatisme - quand bien même justifié comme nous venons de le dire - qui l’aveuglait, Fanon ne se rendait pas compte que chaque effort qu’il faisait dans sa lutte quotidienne le menait loin de cette terre. L’illusion fondamentale qu’il s’était faite de voir les fruits de ces efforts au cours de sa vie n’aura été qu’une vision chimérique des choses. La vie de Fanon aura ainsi débuté par une illusion et se sera achevée par une illusion. Il n’aura non plus ni émancipé l’Afrique noire, ni sauvé l’humanité comme il l’avait escompté. Mais de la première illusion à la seconde, le fanatisme dont Fanon a fait preuve, aura été à la base de son oeuvre aujourd’hui tant discutée. Et peut-être qu’avec le temps, cette oeuvre portera ses fruits.
J’ai parlé de trois échecs de Fanon ; il faudrait y ajouter un quatrième, le dernier d’entre eux : la mort. Il meurt à trente six ans, d’un cancer, à l’hôpital de Bethesda, dans cette Amérique qu’il haïssait : le genre de mort typique d’une auto-destruction, la fin d’une vie impossible [19].

BIBLIOGRAPHIE

Andrade, Z. Susan, « The Nigger of the Narcissist History , Sexuality and Intertextuality in Maryse Conde’s Hermakhonon », Gallaloo 16-1 (1993) p, 213
Bertène, Juminer, « Hommage à Fanon », Présence Africaine, 1962,
Bhabha, Homi, « What does the Black Man Want ? », New Formation, N°. 1-3, 1987, p.119
Césaire, Aimé, Discours sur le colonialisme, Paris, Imprimerie Bussière, Saint Armand, 1973, p. 56.
Fanon, Frantz, El Moudjahid n°. 21, 1er avril 1958
Fanon, Frantz, Les Damnés de la Terre, Paris, Ed. Maspéro
Fanon, Frantz, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil.
Feuchtwang, Stephan, « Fanonian Spaces », New Formations, n°. 1-3,1987, p. 125
Lazarus, Neil, « Disavowing Decolonization : Fanon, Nationalism, and the Problematic of Representation in current theories of Colonial discourse », Research in African Literatures, Vol. 24, 1993, p. 73.
Memmi, Albert, « La vie impossible de Fanon », Esprit no.406-19, September 1971, p. 243.
Owomoyela, Oyekan, « Socialist Realism or the African Realism A Choice of Ancestors », Research in African Literatures, Vol.22, 1991, p.32.
Tzvetan, Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil.
Wright, Derek, « Fanon and Africa : a Retrospect », Journal of Modern Afrlcan Studies, Vol. 24, 1986. p. 688-689


[1] E. SERI enseigne au Département de Français de l’Université de l’Illinois à Urbana - Champaign (USA).

[2] Memmi, Albert. « La vie impossible de Fanon », Esprit no 406 - 19. septembre 1971. p. 243

[3] Andrade, Z. Susan, « The Nigger of the Narcissse History, Sexuality and Intertextuality in Maryse Condé’s Heremakhonon », Gallaloo 16-1 (1993) p. 213

[4] Fanon, Frantz, Peau noire masques blancs, p.16

[5] Bertène Juminer, « Hommage à Fanon », Présence Africaine, 1962.

[6] Memmi, Albert, La vie impossible de Fanon p. 253

[7] Les damnés de la terre.

[8] Bhabha. Hom !.. « What Does The Black Man Want ? » New Formation, N°. 1-3. 1987 p.119

[9] Tout en situant la thèse défendue dans son livre Todorov, donne en même temps quelques précisions sur les concepts de « nous » et de l’« autre » ou les « autres » : « on comprend maintenant que le sujet de ce livre est la relation entre « nous » (mon groupe culturel et social) et « les autres » (ceux qui n’en font pas partie)... » Tzvetan, Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, p. 11

[10] Fanon, Frantz, El Moudjahid, no. 21. 1er avril 1958.

[11] Memmi, Albert, « La vie impossible de Fanon », Esprit n°. 406, septembre 1971.

[12] Fanon, Frantz, Les damnés de la terre, Paris, Ed Maspéro. Cette phrase est la dernière du livre.

[13] Feuchtwang, Stephan, « Fanionan spaces » New Formations, no. 1-3. 1987. p. 125

[14] Derek Wrtght, « Fanon and Afrtca : a Retrospect », Journal of Modern African Studies, Vol. 24. 1986. p. 679

[15] Lazarus. Neil. « Disavowing Decolortlzation : Fanon, Nationalism, and the Problematic of Representation in Current Theories of Colonial Discourse », Research in African Literatures, Vol. 24. 1993. p. 73.

[16] Owomoyela, Oyekan. « Socialist Realism or the Afrtcan Realism ? A cholce of Ancestors », Research in African Literature, Vol. 22. 1991 p. 32

[17] « On se demande pourquoi la barbarie a débouché d’un seul coup dans la civilisation antique. Je crois pouvoir le dire, n’est étonnant qu’une cause si simple ne frappe pas tous les yeux. Le système de civilisation antique se composait d’un certain nombre de nationalités de patries qui bien qu’elles semblassent ennemies, ou mêmes qu’elles s’ignorassent, se protégeaient, se soutenaient, se gardaient l’une de l’autre. Quand l’empire romain en grandissant, entreprit de conquérir et de détruire ces corps de nations, les sophistes éblouis crurent voir, au bout de ce chemin, l’humanité triomphante dans Rome. On parla de l’unité de l’esprit humain : ce ne fut qu’un rêve. Il se trouvait que ces nationalités étaient autant de boulevards qui protégeaient Rome elle-même... Lors donc que Rome, dans cette marche triomphale vers la civilisation unique, eut détruit, l’une après l’autre, Carthage, l’Egypte, la Grèce, la Judée, la Perse, la Dacie, les Gaules ; il arriva qu’elle avait dévoré elle même les digues qui la protégeaient contre l’océan humain sous lequel elle devait périr ». Césaire, Aimé - Discours sur le colonialisme, Paris, imprimerie Bussière, Saint-Armand, 1973. p. 56,

[18] Memmi, Albert, « La vie impossible de Fanon » Esprit, n°. 406, septembre 1971

[19] Memmi, Albert, « La vie impossible de Fanon », Esprit n°. 406, septembre 1971 p. 273




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