HAÏTI OU LA NEGRITUDE AVANT LA LETTRE
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Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976

Auteur : Henock Trouillot

La négritude naquit d’une situation donnée. Le nègre, réclamant sa place dans la civilisation moderne, comprit qu’il lui fallait revaloriser les éléments de sa civilisation et réclamer avec cela le droit d’être considéré comme un homme. En Amérique, comme en Afrique, des éléments d’avant-garde entendaient imposer un mouvement de réhabilitation du nègre.
A Cuba comme en Haïti, un peu avant les années 30, ce mouvement prit de la consistance. Mais il devait prendre, à Paris, plus d’ampleur avec l’intervention de Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon G. Damas que René Piquion appelle « Les Trois Grands de la Négritude ». Des conférences internationales réunirent d’ailleurs les noirs, ce qui permit des échanges d’idées d’un caractère efficace.
Ces conférences peuvent être considérées comme autant de tentatives d’unifier le mouvement. Peut-être dans l’exposé ci-après arriverons-nous a déterminer la position d’Haïti dans le combat en faveur de la négritude. C’est au fond l’intention de notre développement. Notre cadre étant limité, nous ne nous attarderons pas trop sur bien des problèmes qui furent posés dès le début de la Révolution de Saint Domingue, dont le résultat fut la transformation de la colonie en une République indépendante.
Prenons la correspondance de Toussaint Louverture dans, par exemple, le livre de Gérad M. Laurent qui porte ce titre. Le but de ces lettres, visiblement, c’est de former l’esprit des nègres qui au début formaient sa petite armée. Cette petite armée allait grandir et lui permettre de devenir, dans le cadre de l’armée française de Saint Domingue, général en chef.
L’essentiel de ses idées, Toussaint le répétait à toutes les occasions, c’était de conserver une liberté conquise sur les champs de bataille. Par le travail et un comportement correct, le nègre, d’après lui, devait mériter cette liberté. Toussaint Louverture fut un moraliste d’un certain genre. S’il faut considérer les concepts préconisés par Toussaint Louverture, il acceptait sans hésitation aucune la forme de la civilisation française : morale, religion, vie sociale et même politique.
Mais à une seule condition : que le nègre y fût intégré comme un homme. C’est sur ce plan que se place sa lutte contre le racisme dont il défia les prétentions en tant que chef d’armée et homme politique. C’est aussi sur ce plan et dans cette situation qu’il faut placer ce que nous appelons sa négritude.
Dans une étude publiée dans « La Revue Francophone » du Canada, j’ai voulu prouver que, du moins en Haïti, il existe deux concepts de la négritude. L’un, celui de Toussaint Louverture et d’autres membres de l’élite dirigeante, qui n’exclut pas la présence d’un autre concept : la conservation des valeurs africaines.


Le concept louverturien

Dans la littérature haïtienne du 19e siècle et du début de celui-ci, c’est le concept louverturien que nous allons rencontrer. Il n’exclut pas la défense du nègre en tant qu’homme. Mais en tant qu’homme appartenant à une civilisation, l’occidentale, qui serait considérée comme unique, universelle.
Il faut dire que les intellectuels en question ont eu une formation essentiellement française. De là leur assimilationnisme invétéré.
Selon ces intellectuels, pour que Haïti devint digne de son passé et de la race noire, il lui fallait acquérir les éléments de la civilisation occidentale. Progrès de l’agriculture, industrialisation, instruction généralisée, la paix et l’organisation de la société, telles furent les ambitions de ces hommes. Le modèle occidental leur parut irremplaçable. Mais il devait accepter leur qualité d’homme et de nègre. Leur mouvement peut-il mériter la qualification de négritude. En effet, s’ils ne défendaient pas les valeurs nègres à proprement parler, ils défendaient avec acharnement la situation du noir dans le monde. C’est assez, je crois, pour qu’ils méritent le titre de combattants de la négritude.
Sans d’ailleurs tenir compte du fait que notre 19e siècle vit le pillage systématique des ressources nationales par les nations impérialistes, les reproches adressées à Haïti consistent en ceci : elle n’a pu acquérir les éléments de la civilisation occidentale. Les intellectuels en question, à travers plus d’un siècle et demi, en sont conscients.
Les généraux haïtiens, noirs et mulâtres, qui ont guerroyé contre l’armée de Bonaparte, étaient pour la plupart des illettrés ou même des analphabètes. Disons-le à leur gloire, ils avaient pourtant assimilé la tactique militaire occidentale. L’art de la stratégie leur était familier.
Pour obtenir leurs grades, ils ont dû lutter contre anglais et espagnols qui avaient envahi Saint Domingue. Les dirigeants français, ceux de la convention, par l’intermédiaire de Sonthonax, le fameux commissaire français, leur accordèrent d’abord la liberté, une liberté que cependant ils avaient conquise les armes à la main. Le gouvernement français, en 1793, consacra cette liberté. Et les représentants de ce gouvernement à Saint Domingue ne manquèrent pas d’utiliser cette force que symbolisaient ces noirs et mulâtres.
Ainsi obtinrent-ils des grades. Toussaint Louverture, André Rigaud, Dessalines et des centaines d’autres ont mérité ces grades en défendant la France sur les champs de bataille.
Au nom de quoi luttaient-ils en faveur de la France ? Aimé Césaire, dans des vers célèbres, a évoqué la négritude de Toussaint Louverture. Pour s’en convaincre sur le plan strictement historique, l’on n’a qu’à relire les proclamations et discours de celui qui se disait dans une lettre à Bonaparte lui-même, le premier des noirs.
Si ces noirs et mulâtres se mirent du côté de la France et la défendirent contre les Espagnols et les Anglais, c’est que, par des mesures alors hardies, la France venait de consacrer la liberté des noirs. En effet, la Convention Nationale française ayant proclamé la liberté générale des Noirs il s’agissait pour ces noirs, en luttant en faveur de la France, de consolider cette liberté. C’est à partir de cette prise de position, qu’il faut d’abord retrouver une certaine forme de négritude.
Si Toussaint dut lutter les armes à la main pour conserver la liberté des noirs, les intellectuels, de leur côté, pour défendre la dignité du nègre haïtien, durent publier des œuvres d’une tendance déterminée. Les circonstances leur imposaient une certaine littérature, dont il faudrait considérer moins la qualité que la tendance.
Après la proclamation de l’Indépendance, en 1804, les nations impérialistes ne se montrent certes pas en faveur de la jeune République noire. Si elles n’attaquèrent pas ceux qu’ils appelaient encore des nègres révoltés, c’est que des marchands entrèrent en lice.
Avec le détachement de Saint Domingue de la France, c’était du même coup la suppression de l’exclusif. L’exclusif, comme on le sait, consistait en ceci : la colonie ne pouvait vendre ses denrées qu’à la métropole dont elle achetait marchandises et produits européens.
Désormais, avec l’Indépendance, anglais, espagnols, américains pouvaient commercer avec l’ancienne colonie française. C’était un commerce intense dont ces nations tirèrent un large bénéfice. Il s’agissait toutefois pour elles de nègres révoltés qui constituaient un danger pour leurs colonies à esclaves. Il fallait donc les tenir à distance sur le plan politique et social, tout en bénéficiant des richesses de leur sol.
Mais les théoriciens de l’esclavage des noirs ne manquaient pas, défendant les intérêts des anciens colons de Saint Domingue, de vitupérer contre ces nègres. Le rôle de nos premiers écrivains consistait à défendre ces noirs. De cette attitude de défense devait naître la littérature haïtienne, prose, histoire, poésie et théâtre. Ce fut une véritable littérature de la négritude. Ce fut en somme une négritude avant la lettre, comme nous le disons.
Parmi ces hommes, qui ne furent pas précisément des guerriers, mais des scribes qui prirent position en faveur des Indépendants et aidèrent leurs chefs à rédiger des ordres du jour et des proclamations, citons, entre autres, Boisrond Tonnerre, Juste Chanlate, Dupuy. Dessalines, Général en chef de l’armée des Indépendants, les recruta au fur et à mesure, pendant ses pérégrinations à travers le pays. « Osons être des hommes », telle est l’une des exclamations de Boisrond Tonnerre. Il se savait appartenir à une race méprisée. Il leur fallait donc défendre cette race dans leurs écrits.
Avant donc Anténor Firmin, qui écrivit en 1885. « De l’Egalité des Races Humaines » et Price-Mars, qui écrivit « Ainsi parla l’Oncle », il y avait les écrits, par exemple, de Juste Chanlate, les essais historiques du Baron de Vastey. Certes, ces écrits ne sont pas de premier ordre. Maladresse de style, naïveté dans les idées, manque de maîtrise dans l’exposition, ce sont là de ces défauts qui n’en diminuèrent pas pour autant les qualités essentielles de ces essais.


La défense du Nègre

Ces qualités consistaient en la défense du nègre en tant que tel. Dans la littérature esclavagiste, l’on prônait l’infériorité congénitale de ce dernier. Il fallait prouver le contraire. De là une littérature tout à fait caractéristique, qui se manifesta en Haïti dès le début du siècle dernier. Le nègre est immoral. Le nègre est sans intelligence. Le nègre ne pense pas. Le nègre est sans attachement. Même ses qualités physiques, on les lui déniait.
Juste Chanlate prôna des idées contraires. Nous avons mentionné Chanlatte. Mais à lire les journaux haïtiens, il exprimait des idées courantes parmi les intellectuels haïtiens de son temps. De cette nécessité de la défense du nègre allait naître une littérature, qui pour le moment nous paraît trop déclamatoire.
Prenons, par exemple, le premier de ces textes, la fameuse proclamation de l’Indépendance rédigée par Boisrond Tonnerre. Des critiques, depuis, ont reproché à Boisrond Tonnerre le ton déclamatoire qui se retrouve dans les écrits d’autres écrivains. Les critiques appellent poésie patriotique une forme de poésie qui naquit avec Oswald Durand, Massillon Coicou, Tertulien Guilbaud, Paul Lochard et tant d’autres.
Seymour Pradel, un critique haïtien du début de ce siècle, signalait au 19e siècle deux tendances littéraires déterminées, dans une étude intitulée « Les Deux Tendances ». L’une de ces tendances consistait à créer une littérature française en Haïti. Et Dantès Bellegar de proclamait qu’Haïti devait être une province intellectuelle française.
Mais l’autre tendance réclamait une certaine indépendance dont, au fond, la base était la défense du nègre et de ses qualités d’hommes. Il fallait aussi étudier les caractéristiques du milieu social haïtien. C’est ainsi que surgit une littérature réaliste.
Ducasse Hyppolite, quoique mort très jeune, influença profondément les écrivains de sa génération. Son ami d’enfance et de jeunesse, Frédéric Marcelin, réunit ses écrits sous le titre : « Ducasse Hyppolite et son temps ». C’est systématiquement que, dans ces écrits, poésie et prose, Ducasse Hyppolite exploita le folklore national. Frédéric Marcelin lui-même, le premier véritable romancier haïtien, économiste et homme politique, s’inspira dans ses romans de cette tendance de Ducasse Hyppolite.
Ce n’est pas cet aspect du talent de Frédéric Marcelin qui nous intéresse pour le moment. C’est plutôt la description du milieu social haïtien, dont il a mis les tares en relief. Certes, i1 n’y a pas de négritude à proprement parler dans ces romans. Ce sont pourtant autant d’avertissements au sujet de l’affaiblissement de la faune politique haïtienne. C’était une manière de montrer aux haïtiens comment se réhabiliter aux yeux des étrangers. D’autres s’en tiendront davantage à la négritude, comme Massillon Coicou auquel nous devons nous arrêter plus loin.
Il y a le sonnet d’Oswald Durand intitulé « Le Fils du Noir », auquel il faut un moment s’arrêter. C’est une forme de poésie qui paraît du reste avoir dominé sa conscience. Pour résumer « Le Fils du Soir », le poète raconte combien il aimait Lise, une blanche, à vingt ans. « J’aimais Lise. Elle était blanche et frêle. Moi, l’enfant du soleil, hélas ! Trop brun pour elle, je n’eus pas un regard de ses yeux étonnés ».
Et le poète nous apprend dans un autre vers :

« Et ma mère était blanche, aussi blanche que Lise » : Et le poète de conclure avec amertume : « Mais son front pur pâlit à mes aveux tremblants : le fils du Noir fit peur à la fille des Blancs ». Plus d’une fois, Durand prit position en faveur du Nègre. Il fut aussi un chantre de la liberté des nègres. Il lui voulait, du moins en Haïti, une orientation nouvelle. Il fut, dans une partie de son œuvre, un tenant de la négritude avait la lettre, qui mourut au début de ce siècle.
« Les Poésies Nationales » de Massillon Coicou sont le fruit d’un déchirement. Le déchirement d’une conscience nègre. Le poète écrit :
« Pourquoi suis-je nègre ? Oh !
« Pourquoi suis-je noir ?
« Lorsque Dieu m’eut jeté
« dans le sein de ma mère.
« Pourquoi la mort jalouse
« et si prompte au devoir
« N’accourut-elle pas m’enlever
« de la terre ?
« Je n’aurais pas couru
« ces tourments affreux ;
« Mon cœur n’aurait pas bu tant
« de fiel, goutte à goutte,
« Au fond de mon néant, oh !
« Je serais, sans doute, moins
« plaintif, plus heureux
 ».


Ces « Complaintes d’Esclaves  », Massillon Coicou d’ailleurs les met dans la bouche d’un esclave. Et cet esclave pourtant croit en la liberté. Car il dit :
« Cette nuit, cependant, j’ai vu la liberté ! »... Pour bien interpréter la poésie de Coicou, il faut considérer la situation d’Haïti lorsqu’il écrivait ses vers, au début de ce siècle, c’était une nation nègre menacée par des nations européennes et que défendaient lâchement, en attendant d’occuper son territoire, les Etats-Unis. Roger Gaillard l’a prouvé quelque part, la nation était profondément découragée. Les dettes s’accumulaient et les créanciers, allumant des guerres civiles, menaçaient d’envahir le pays.
Dans plusieurs de ses poésies, en défendant le nègre, Massillon Coicou se montrait aussi désespéré, et pourtant il croyait en l’avenir.
« Un homme doit venir », s’écrit-il. Et l’heure sonnait de la venue de cet homme. Le vieux général Nord Alexis, alors, Président d’Haïti, un matin, en 1908, le fit placer devant un peloton d’exécution où des balles transpercèrent sa poitrine. Massillon Coicou fut le poète du nègre martyre. Tout de même ne faudrait-il pas le placer parmi les tenants de la négritude avant la lettre ?
Il y a d’autres poètes d’ailleurs, ses contemporains, dont la poésie fur tout aussi exaltante, tout en étant désespérée. Tertulien Guilbaud, Paul Lochard ont exprimé, avec ses espoirs, la désespérance du nègre haïtien. Ils ont aussi exprimé ses ultimes aspirations. Ils ont essayé de les guider dans les méandres scabreux de la vie sociale et politique. Ils l’ont défendu contre les assauts des nations impérialistes. Ils ont réclamé pour lui le droit d’être un homme.
Il y a tout un pan de la littérature haïtienne qui semble être ignorée même de certains spécialistes. « Ainsi Parla L’Oncle » de Jean Price Mars, représente une forme traditionnelle dont s’honore cette littérature. Il y a d’abord Juste Chanlatte avec le cri de la Patrie. Il poursuivait au fond le même but que Price Mars : Défendre le nègre contre le racisme, lui enseigner la grandeur de sa civilisation, malgré le dénigrement auquel, alors plus que jamais, il était en lutte.
Cette tradition de défense du nègre s’est d’abord poursuivie avec Louis Joseph Janvier. Après un travail collectif sur « l’Inégalité des Races », publié au début des années 1880, il écrivit en 1885, « Haïti et ses visiteurs).
C’est le premier essai de justification du retard d’Haïti sur le chemin du progrès. Après il revenait à Hannibal Price d’écrire « La Réhabilitation de la Race Noire par la République d’Haïti ».
C’est une tentative de montrer une Haïti où le vodou et l’analphabétisme auraient été supprimés. Ce livre volumineux, verbeux, comporte cependant de belles pages sur l’histoire et la vie sociale haïtienne. L’effort de ces écrivains, c’est en défendant la race noire, de montrer aux étrangers une Haïti sympathique, il était donné à Antenor Firmin, en 1885, de revenir à l’histoire ancienne, pour essayer de réhabiliter la race noire dans son livre « De l’Egalité des Races Humaines ».
Il interrogea l’Egypte ancienne qui offrait une belle civilisation nègre se plaçant à l’avant garde des autres civilisations. Oeuvre d’une grande érudition, même en Europe, ce livre fit du bruit et permit à Firmin de faire partie de plusieurs sociétés savantes européennes et américaines.
Il fut, avec Duverneau Troullot, son digne émule, le premier à interroger, non seulement l’histoire ancienne, mais aussi l’anthropologie et la linguistique, dans un but de réhabilitation du nègre. Certes, Duverneau Trouillot n’eut pas la honte, comme lui, du vodou et de ses avatars. Trouillot fut le premier à étudier le vodou tel qu’il existait à l’époque. Son livre qui porte le nom de vodou n’en est pas précisément une défense, mais une analyse consciencieuse de ses caractéristiques.
Le théâtre aussi se mit de la partie et tendait à défendre le nègre contre les sorties des anciens colons et de leurs partisans. « La mort de Lamarre », certes, en défendant le régime républicain d’Alexandre Pétion, mit l’accent sur l’héroïsme des noirs luttant contre les esclavagistes. « Nehri », de Juste Chanlatte est une apologie du roi Henri Christophe, héros de l’indépendance. Il s’agissait de montrer la grandeur d’un royaume, celui de Christophe, dont le chef était un noir.
Le thème de la liberté, comme celui de l’indépendance, dès le début de la littérature haïtienne, a retenu l’attention des poètes comme des prosateurs, mais c’est surtout au milieu du siècle dernier que la défense ou l’apologie du nègre prend de l’ampleur et de la consistance dans la poésie haïtienne. Certes, nous n’évoquerons par Corriolan Ardouin et Ignace Nau comme des poètes de la négritude. Il faudra attendre pour voir s’affirmer dans la littérature locale des sentiments relevant de la négritude la deuxième moitié ou le dernier quart du siècle dernier. Retenons les noms d’Oswald Durand et de Massillon Coicou pour la poésie.
Certes, il n’y a pas eu de théoriciens de la négritude à proprement parler. C’est pourquoi nous disons la négritude avant la lettre.
Oswald Durand est l’un de nos meilleurs chantres de la nature tropicale et des femmes noires. Dans nos lycées et collèges, les jeunes haïtiens apprennent à le connaître sous ce jour. Nous voyons dans l’une de ses strophes. Toussaint Louverture qui :
« Resta debout dans sa sérénité ».
Chanter Toussaint Louverture, c’est du même coup chanter la liberté des noirs de Saint Domingue. Cette liberté, il la symbolise par excellence. « La Voix de la Patrie » est un poème d’une allure exaltante. Il y a aussi « L’Epopée des Aieux » et d’autres poèmes prônant la grandeur des noirs qui ont conquis l’Indépendance. Ce sont autant de poésies dont le but est de réhabiliter, d’exalter, de défendre le nègre. Nous sommes en plein dans une certaine forme de négritude avant la lettre car Durand écrivait à la fin du siècle dernier.

Une forme plus consciente

Avec Price-Mars, la négritude prenait une forme nouvelle, plus concrète, plus consciente.
Price-Mars a commencé à se pencher sur les problèmes du folklore dès l’année 1906. Il prononça une série de conférences qu’il devait réunir en volumes sous les titres : « Vocation de l’Elite » et « Une Etape de l’Evolution Haïtienne ». C’étaient des mises au point au sujet du racisme de Gustave Levon. Sur ce point, il se rattache lui aussi à une tradition qui a consisté à réfuter les données racistes d’écrivains européens et à réhabiliter le nègre haïtien.
Mais son travail prend une allure consistante. Il ne faut pas chercher dans « De l’Egalité des Races Humaines » d’Anténer Firmin un essai de revalorisation du folklore et des mœurs populaires. Le seul modèle qui semble compter pour lui, c’est celui des Européens. Il dénie toute existence au vodou en Haïti, parce que honteux de la religion du peuple.
Quant à Price Mars, il essaie de montrer le vodou tel qu’il est, ainsi que les autres éléments du folklore national. C’est chez lui une charge à fond contre le mépris qu’une certaine élite vouait aux mœurs haïtiennes, ou folklore, aux origines négroïdes du peuple haïtien. C’est ce qu’il appelle une démission morale de cette élite.
Pour établir sa négritude, Price Mars, surtout dans « Ainsi Parla L’Oncle » (1928) utilise, un solide instrument d’investigation sociale. Rompu aux sciences sociales, ethnologie, ethnographie, anthropologie, il devait les orienter vers des recherches sur le terrain. Mais à la base, il y a un concept dont il prend la responsabilité : il ne faut plus avoir honte des origines négroïdes du peuple haïtien. Cette orientation donnée aux sciences sociales, utilisée aussi par le Dr J.C. Dorsainville, constituait, au début de ce siècle, un apport nouveau dans l’étude de la société haïtienne.
Price-Mars est, en Haïti, incontestablement le père de la négritude. Il devait donner un sens plus précis à la tradition de défense des valeurs nègres dans la littérature nationale. Après un siècle d’efforts dans ce sens, il donna un caractère scientifique aux investigations de ce genre.
Une nombreuse littérature, poésie, romans, théâtre, essais ethnologiques, ou sociologiques devait naître après l’intervention de Price-Mars. Il n’y a pas de place ici pour considérer le caractère de cette littérature, qui relève des concepts de la négritude. Il faut citer la revue « Les Griots » franchement africanisante et à laquelle collaborèrent la plupart de nos grands écrivains des années 30.
Citons Louis Diaquois, Lorimer Denis, François Duvalier, Georges Kleber Jacob, René Piquion, qui dans les années 30, défendirent les idées en question avec une bonne volonté remarquable. Avec les élèves d’Emmanuel C. Paul et avec Emmanuel C. Paul lui-même les ethnologues devaient s’habituer à recueillir leurs données sur le terrain.
Notre conclusion sera simple. Il y a eu, dès le début du 19ème siècle, une littérature en Haïti qui pourrait s’appeler négritude et dont les thèmes, tout anciens qu’ils soient, rappellent d’assez près la lutte menée dans les temps modernes en faveur du nègre. Certes, il ne s’agissait pas de valoriser précisément les valeurs nègres ou africaines en tant que telles, mais de valoriser le nègre en tant qu’homme vivant dans le monde moderne.





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