Accueil > Tous les numéros > Numéro 50-51 > LA CONCEPTION SENGHORIENNE DE LA FRANCOPHONIE



LA CONCEPTION SENGHORIENNE DE LA FRANCOPHONIE
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988 - volume 5 n°3-4

Auteur : J.Tshisungu wa Tshisungu

Une opinion courante attribue à L. S. Senghor un effort théorique de thématisation du concept de la francophonie. L’examen des faits ruine cette opinion malheureusement répandue. Affirmer que Senghor n’a jamais élaboré de manière systématique une théorie de la francophonie n’est pas une hypothèse d’école, mais un constat empirique.
La théorie de la francophonie est à venir [1].
L’absence de théorie ne signifie pas un vide conceptuel, c’est pourquoi le propos de cette étude est de dégager à travers différentes définitions que Senghor donne de ce mot une construction épistémique. J’ai choisi donc comme corpus la parole senghorienne tirée de ses allocutions et ses entretiens échelonnés sur une vingtaine d’années : de 1962 à 1985.
L’intérêt que présente un tel corpus est indéniable dans la mesure où il peut rendre compte de la pratique culturelle et politique de Senghor et mettre en lumière la cohérence de sa pensée et de sa vie.


1. Diachronie d’une pratique définitionnelle

En suivant une approche diachronique, on constate que Senghor donne plusieurs définitions du mot francophonie. Ce qui ne peut manquer de surprendre. En effet, un concept polysémique est très peu opératoire sur le plan scientifique car il ne peut être ni généralisable, ni susceptible de renvoyer à un même signifié chez tous les chercheurs travaillant dans un domaine donné.
Le mot francophonie, lui-même, a été inventé en 1880 par le Français Onésime Reclus. Il a été très peu usité et était tombé quelque peu en désuétude. Ce sont quelques intellectuels tels que Jean Pellerin, Marc Léger, Norodom Sihanouk et L. S. Senghor qui le remettent au goût du jour en 1962 dans un numéro spécial de la Revue Esprit d’octobre-novembre 1962 consacré au français dans le monde.
A cette occasion Senghor définit pour la première fois la francophonie comme un « humanisme intégral qui se tisse autour de la terre. Cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à la chaleur complémentaire » [2].
En 1966, dans un discours à l’Université Laval, il affirme que la francophonie est un « mode de pensée et d’action, une certaine manière de poser les problèmes et d’en donner les solutions. Encore une fois, c’est une communauté spirituelle : un noosphère autour de la terre. Bref la francophonie c’est, par-delà la langue, la civilisation française : plus précisément l’esprit de la civilisation, c’est-à-dire la culture française que j’appellerai la francité » [3].
Trois ans plus tard, en 1969, Senghor déclare que « la francophonie est une volonté humaine sans cesse tendue vers une synthèse et toujours en dépassement d’elle-même pour mieux s’adapter à la situation d’un monde en perpétuel devenir » [4]. Senghor multiplie les définitions en les affinant et note que la francophonie est un « humanisme de synthèse de toutes les énergies spirituelles à la fois unies et diverses répandues sur toute la terre » [5]. Dans ce processus définitionnel, l’année 1985 apparaît comme une année de grâce.
En effet, il s’exprime à trois reprises à ce sujet :
a) pas plus que notre Négritude, notre francophonie n’est ni une tour, ni une cathédrale. Elle s’enfonce dans la chaîne ardente de notre temps et ses exigences » [6].
b) la francophonie est l’usage de la langue française comme instrument de symbiose, par-delà nos propres langues nationales pour le renforcement de notre coopération culturelle et technique, malgré nos différentes civilisations » [7].
c) la francophonie est l’ensemble des peuples qui emploient le français comme langue nationale, langue officielle, langue de communication internationale ou, simplement, comme langue de culture. Une sorte de latin des temps modernes. La francophonie, c’est aussi la communauté d’esprit qui résulte de ces différents emplois. Cependant, en ce dernier sens, je préfère le mot francité (...). La francité, c’est d’abord l’esprit français, tel qu’il apparaît encore dans la langue française. Il s’exprime, ici, par une logique élégante où n’apparaît rien de superflu, et par une clarté faite de nuance » [8].

2. Conceptualisation et praxis

Lorsqu’on confronte méthodiquement ces définitions en étant attentif au contexte historique et idéologique qui motive leur émergence, on pourrait distinguer deux moments majeurs dans la pensée de Senghor au regard de la question que voilà. Formulons d’abord les exigences théoriques de cette francophonie.
Elle doit être comprise comme :
- le fait d’ assumer une langue, le français, langue héritée de la colon­sation et maintenue dans une société africaine plurilingue, où elle remplit un certain nombre de fonctions ;
- le fait d’ utiliser cette langue pour la quête de l’humain sur les cinq continents en vue de constituer une communauté d’intérêt pour la coopération et la solidarité dans le respect des mutuelles différences ;
- le fait de contribuer consciemment à l’avènement de la civilisation de l’universel qui, en même temps, qu’elle est une symbiose, traduirait une complémentarité car universalisme ne signifie pas négation des différences ou dissolution dans un universel niveleur et uniformisant ;
- le fait d’adopter en vue de cette quête l’esprit de méthode et d’organisation, qui a créé la civilisation occidentale moderne. Et comme le dit Senghor : « cela est important car la révolution culturelle, puis industrielle née du cogito ergo sum, nous a donné entre autres, les grandes techniques de la communication, sans laquelle les rendez-vous culturels du prochain millénaire seront, sinon impossibles, du moins très difficiles » [9].


Les deux moments majeurs de la francophonie senghorienne paraissent donc être :
a) le moment de la conceptualisation, qui est consubstantiel à sa formation de grammairien, de linguiste, d’ethnologue et à sa pratique d’écrivain, d’homme de culture et d’homme d’Etat. Cette conceptualisation est à la fois diachronique et synchronique.
b) le moment de la praxis ou la logique de la pratique senghorienne.
Je vais examiner cette praxis en mettant en lumière au moins quatre aspects de la personnalité de Senghor.
Senghor, grammairien. Un grammairien fait la police de la langue. Il édicte les règles du bien-dire, défend la norme contre ce qu’il croit être des agressions idiosyncrasiques et socio-lectales. Senghor est agrégé de grammaire française, il fait son travail de grammairien selon les principes que voilà. Il déclare que « parce qu’il a fallu faire un choix de cet instrument qu’est le français, il serait absurde de ne pas vouloir qu’il fût le meilleur possible ; celui-là précisément, qu’ont affiné, durant des siècles, des centaines d’orfèvres : les grands écrivains. Et c’est ce français-là que nous voulons, que nous devons faire nôtre, et non je ne sais quel français basique, langue grossière à usage touristique ou commercial (...) Il n’est donc pas question de nous contenter d’une langue abâtardie et de laisser rouiller cette « arme miraculeuse » pour parler comme Aimé Césaire, que nous de­vons à l’histoire et paradoxalement, à l’impérialisme assimilateur de l’ancienne puissance coloniale » [10].

Senghor, linguiste.

Senghor a reçu une formation de linguiste, qui lui a permis de défendre les langues africaines. Il a été le premier linguiste noir à étudier scientifiquement les langues africaines notamment le sereer et le wolof. Il a décrit selon la méthode structuraliste la morphologie du wolof en insistant sur les classes nominales en 1943 et aborde la morphophonologie du sereer en se limitant au phénomène de l’harmonie vocalique. La pratique de la linguistique lui fait prendre conscience de l’impératif de valorisation des langues nationales du Sénégal.
Des recherches comparatives l’amènent à relativer sa position de grammairien pour adopter le point de vue du linguiste dont le projet est de décrire et d’expliquer scientifiquement les mécanismes de fonctionnement d’une langue au niveau phonétique, morphosyntaxique, sémantique et pragmatique. Le linguiste part de l’observation empirique des faits et c’est ainsi que Senghor linguiste constatera que le français subit en Afrique des déviations phonétiques, sémantiques et syntaxiques dues à l’influence des langues nationales. Et par conséquent, la pratique quotidienne du français se moque de la norme ou tout au moins s’en éloigne à certains niveaux de la structure. Senghor en tire une leçon, et déclare : « nous sommes pour une langue française, mais avec des variantes plus exactement, des enrichissements régionaux » [11].
La conséquence de cette vision est la naissance d’une planification linguistique attentive aux réalités sociolinguistiques sénégalaises : une langue officielle, le français, et six langues nationales, le wolof, le sereer, le peul, le diola, le malinké et le soninké.
Cette planification accrédite l’idée de deux moments historiques de la francophonie, dans son aspect strictement linguistique, dont parle Senghor quand il dit qu’il y a « la vieille francophonie de l’assimilation colonialiste et la nouvelle francophonie qui préconise un bilinguisme, qui favorise non pas la confrontation, mais la symbiose des valeurs complémentaires parce que différentes » [12].
Senghor, écrivain. Il s’est exprimé à plusieurs reprises sur son choix du français comme langue d’écriture.
Il y a trente-trois ans, il notait dans la postface à ETHIOPIQUES que le conditionnement colonial a fait de nous « des métis culturels » et que « le français est une langue à vocation universelle ». Il ajoutait lors d’un entretien avec Armand Guibert, « le français n’est pas ma langue maternelle. J’ai commencé de l’apprendre à sept ans, par des mots « confiture » et « chocolat ». Aujourd’hui, je pense naturellement en français et je comprends le français mieux qu’aucune autre langue. C’est dire que le français n’est plus pour moi un véhicule étranger, mais la forme d’expression naturelle de ma pensée ».


Senghor, homme d’Etat.

Avant l’indépendance, il a lutté pour l’union avec la France. En 1958, il a dit oui, quand Sékou Touré a dit non à la France. Il a été anti-indépendantiste. En 1955, il écrivait dans la revue Paris-Dakar notamment « ce que je crains, c’est que dans l’avenir, sous la poussée fatale de la libération de l’Afrique, nous ne soyons amenés à sortir de l’orbite français. C’est pour cela qu’il faut non-seulement rester dans l’union française, mais dans la République ». Tout un programme !
Après l’indépendance, il sera auteur de deux faits politiques éminents.
1. L’esprit de méthode et d’organisation l’amène à considérer qu’à économie libérale devrait correspondre une superstructure pluraliste. Il considère que la pensée d’un seul individu ne peut pas être la seule vraie urbi et orbi. Considérant que le monopartisme conduit à l’asphyxie de la pensée créatrice et à la dictature des structures sur le peuple ; il va promouvoir la démocratie car il la considère culturellement comme l’étape la plus avancée de la civilisation. Il est donc le premier chef d’Etat africain à accepter que le peuple le remette en question sans avoir à agiter la menace communiste. Le 4 décembre 1974, il initie une réforme constitutionnelle qui fonde juridiquement une démocratie pluraliste.
En 1981, son successeur ira plus loin en promouvant une démocratie complète. On dénombre aujourd’hui au Sénégal plus de quinze partis qui luttent constitutionnellement pour l’accès au pouvoir en fonction d’un projet de société. La tradition politique créée au Sénégal permet l’affrontement des thèses opposées autour des projets de société dans un esprit de tolérance.

2. Comme pour banaliser la fonction présidentielle, il l’abandonne sans en être chassé par les militaires comme ailleurs qui sans attendre de mourir au trône. Quelle belle leçon pour l’avenir de l’Afrique !

Conclusion

Dans ce modeste texte nous avons d’abord nié l’existence d’une théorie senghorienne de la francophonie. La francophonie n’est pas un concept scientifique au sens strict mais un mot permettant d’identifier une histoire et une géographie singulières.
Nous avons ensuite indiqué la diachronie de la pratique définitionnelle chez Senghor à travers quantité de significations qu’il donne de ce mot : une constante peut être dégagée, celle d’une langue française médiatrice, trait d’union, instrument de rencontre avec l’autre dans sa différence afin de construire l’universel humanisme.
Nous avons enfin montré que les différentes positions que défend Senghor sont toujours fonction de sa formation plurielle : écrivain, linguiste, grammairien, homme de culture et homme d’Etat promoteur d’une démocratie pluraliste et de la banalisation de la fonction présidentielle.
Pour ceci et pour cela, la pensée et l’action de Senghor deviennent pour l’Afrique incontournables. Toute approche de son œuvre pluridimensionnelle devrait donc se méfier des lectures périphériques friandes du trafic de contextes et se soucier de l’univers sémantique et pragmatique du dire senghorien.


[1] Dans un entretien publié dans NOTRE LIBRAIRIE, 81, octobre-décembre 1985, p. 106, Senghor a promis de consacrer un essai théorique à la francophonie face à la négritude.

[2] Cité par Pierre Dumont, LE FRANÇAIS ET LES LANGUES AFRICAINES AU SENEGAL, A.C.C.T., Karthala, Paris, 1983, p. 318.

[3] Cité par Xavier Deniau, FRANCOPHONIE, P.U.F. Paris, 1983, p. 13.

[4] Idem, p. 18.

[5] Voir ETAT DE LA FRANCOPHONIE DANS LE MONDE, RAPPORT 1985, la documentation française, Paris, 1986, p.21O.

[6] L. S. Senghor, discours à l’Agence de Coo­pération Culturelle le 19 septembre 1985, dansAGECOOP LIAISON, 81, août-sep­tembre 1985, p. 6.

[7] L. S. Senghor, op. cit. p. 6.

[8] Voir Haut Conseil de la Francophonie, COMPTE RENDU DES SESSIONS 1 et 2,1985, p. 15.

[9] L. S. Senghor, idem.

[10] L. S. Senghor, « Allocution inaugurale » dans LES RELATIONS ENTRE LES LANGUES NEGRO-AFRICAINES et LA LANGUE FRANÇAISE, Cilf, Dakar, 1977, p. 8.

[11] Voir sa préface à Blonde, LEXIQUE DU FRANÇAIS DU SENEGAL, 1979.

[12] L. S. Senghor, préface à Pierre Dumont, op. cit., p. 19.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie