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L’ENSEIGNEMENT DES LITTERATURES DE LA FRANCOPHONIE
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988-volume 5 n°3-4

L’enseignement des littératures de la Francophonie [1]

Auteur : Mohamadou KANE

Pendant longtemps la francophonie n’a pas eu d’autre mission que l’exaltation, la défense d’un bien commun, la langue française.
Les francophones devaient l’utiliser mais comme de façon extérieure, la respecter, ne jamais attenter à sa pureté, à ses qualités intrinsèques. Un peu comme dans certaines chapelles littéraires, la fascination engendrée par le phénomène de la communication et ses mystères avait pour conséquence l’occultation des communications. Et la politique s’en est mêlée qui a rangé à côté des préoccupations culturelles, le souci d’un mieux-être, d’un progrès matériel. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans les instances de la francophonie, au niveau politique, économique et culturel le plus élevé, l’attention se porte pour le moins autant sur des problèmes de développement économique que culturels. Autant dire que la découverte de l’autre l’a enfin emporté, que le communicant a enfin droit de cité, que l’on doit le découvrir, le mieux connaître pour l’aider à faire face aux problèmes démesurés auxquels il se trouve confronté. Le rôle des départements d’études françaises dans cette entreprise est à la fois de première importance et paradoxale. Il est paradoxal parce qu’ils semblent s’orienter vers des directions contraires. Ils doivent assurer la sauvegarde de la langue française, qui est une langue d’importation est presque toujours en concurrence avec les langues africaines. Ils constituent comme la pièce maîtresse dans la politique d’ouverture, d’élargissement du paysage francophone évoqué plus haut.
Le cas du département de français de Dakar est à cet égard exemplaire. Conçu sur le modèle des départements d’Etudes françaises de Paris, Lyon, Bordeaux..., il évolua dans le sens d’une africanisation remarquable d’abord, et d’une intégration progressive des littératures francophones.
Il faut garder à l’esprit qu’à Dakar avait été implantée la XVIIIe Université française et que, jusqu’en 1970, notre Université très attachée aux valeurs du passé s’était repliée frileusement sur ses structures coloniales. Le Département de français, pendant longtemps, ne s’est occupé que de littérature, grammaire et philologie françaises.
Les étudiants complétaient leurs licences aux départements de langues anciennes ou de langues étrangères. Ni l’Afrique, ni la francophonie n’entraient dans le cadre de ses préoccupations. C’est à la faveur des événements de 1968, sur la pression des étudiants, que le principe de l’africanisation sera retenu et qu’une place d’abord symbolique, ensuite de plus en plus large, sera faite à l’Afrique. Dans un premier temps, la littérature africaine se trouve intégrée à l’enseignement de la littérature française. Mais l’heure est à l’africanisation. L’université africanise ses structures et tous ses programmes. Le département de français n’est pas en reste, il reconnaît une remarquable autonomie à la littérature africaine et envisage de s’ouvrir aux littératures de la francophonie.
Non seulement la réforme de l’organisation des études et des examens de la Faculté des Lettres (1973) installe la littérature africaine sur un pied d’égalité que la littérature française, mais elle ouvre les programmes à des disciplines propres à servir une meilleure compréhension de la littérature africaine. Place est faite à la linguistique africaine. Sont offerts en option la sociologie africaine, l’histoire d’Afrique, les Arts d’Afrique Noire...
Véritable consécration, à l’instar de la littérature et de la grammaire françaises, les littératures africaines, les civilisations africaines figurent ainsi parmi les certificats de spécialisation. Elles peuvent faire l’objet de recherche débouchant sur des mémoires de maîtrise et des thèses.
Notre département de français, qui dispense des enseignements d’une remarquable diversité qui confine même à un certain degré d’hybridité, n’a pas cédé à la tentation de la partition. Car on aurait pu distinguer entre un département d’études françaises, un département d’études africaines, et un département d’études francophones. De même, on aurait pu, à l’intérieur d’un département d’études françaises, implanter une section d’études françaises, une section d’études africaines et une section d’études francophones, et courir le risque de voir chaque section poursuivre une politique différente.
L’unité du département d’études françaises a été sauvegardée mais des règles précises furent édictées qui permettent une cohabitation heureuse et une coopération on ne peut plus efficace des disciplines concernées. La priorité a été reconnue à la grammaire française au premier cycle au détriment de la linguistique africaine. Le premier cycle constitue un stade de formation de base. La linguistique africaine retrouve tous ses droits au delà de ce cycle. La distinction entre disciplines dominantes (littérature française, grammaire française et littérature africaine), disciplines complémentaires (langues étrangères, linguistique africaine) et disciplines à option (latin, sociologie africaine, histoire d’Afrique) a permis de faire une large place à la littérature africaine. Elle fa­cilitera l’intégration des littératures francophones. Un autre problème porte sur le rapport des crédits horaires accordés aux diverses littératures. Le principe d’une définition arbitraire a été abandonné. Alors que le principe de leur parité fut adopté par la réforme de l’enseignement littéraire au secondaire, (la Conférence des Ministres de l’Education des Etats francophones (Tananarive 1972), la part du lion a été concédée à la littérature et à la langue françaises au 1er cycle. D’une part, le souci évident qui a prévalu tend à sauvegarder les acquis tout en ménageant l’ouverture la plus large possible à la littérature africaine. De l’autre, il fallait tenir compte du volume de la littérature française, étendre la perspective historique au Moyen Age, et ménager une place à l’ancien et au moyen français.


On le voit, les choix n’ont ici été commandés par aucune idéologie ou préoccupation de politique politicienne. Une seule règle a prévalu : le souci d’une formation intégrée, harmonieuse et tenant compte de nos besoins et moyens. Il reste que passé le cap du premier cycle, l’alliance inégalitaire des littératures africaines et françaises s’estompe car l’égalité des disciplines devient la règle.
Jusqu’ici, il n’a été question que de la littérature africaine moderne, de langue française. C’est là le premier pas dans la politique d’intégration des littératures francophones. Il reste qu’une bonne francophonie doit intégrer toutes les littératures des pays de la francophonie. On sait aujourd’hui combien l’occultation des littératures africaines orales a pu nuire, voire fausser les premières interprétations de la littérature moderne. Ne pas tenir compte de celles-là, c’est couper celle-ci de sa veine nourricière, de son contexte de référence. Mieux, les littératures orales, restent les littératures de la majorité des Africaines et des Africains... - disons le mot - les plus authentiques. Il faut ajouter pour aller vite que la langue par laquelle ces littératures traditionnelles accèdent à la modernité et au plus grand public reste le français. Il a donc fallu faire une place aux littératures orales. Dans un premier temps parce que l’accent avait été mis sur la langue de base, cet enseignement fut domicilié au Département de linguistique négro-africaine. Ensuite, le souci de rapprocher les littératures africaines traditionnelles et modernes, l’emporta et cet enseignement fut rapatrié au département de français. Peut-être qu’un jour prochain la reconnaissance de l’autonomie de la littérature africaine conduira à la création d’un « Centre des études de littératures africaines » qui entretiendra des relations étroites avec les départements d’études françaises et de linguistique négro-africaine. Ce vœu est d’autant plus légitime que la recherche et l’enseignement en littératures orales sont inséparables de préoccupations telles que la collecte des textes, leur transcription, traduction, interprétation, la maîtrise de nombre de langues africaines. Que dire des rapports originaux, privilégiés que les littératures traditionnelles entretiennent avec des sciences annexes qui constituent comme le fondement de l’africanisme (anthropologie, ethnologie, sociologie...).
Pourra-t-on continuer à mettre l’accent sur la langue française au détriment de l’africanité ?
C’est au second cycle que se situe l’étape décisive d’élargissement du champ francophone. Du moins dans les textes réglementaires qui y prévoient l’interruption du duo des littératures française et africaines par la création depuis une quinzaine d’années d’un certificat des littératures d’Afrique, toutes les littératures africaines d’expression française sont concernées. Le cadre de l’enseignement de la littérature maghrébine de langue française se trouve ainsi aménagé. La mise en place d’un certificat de spécialisation en littératures francophones est en cours. Ce certificat permettra l’intégration à la carte des littératures des divers pays francophones selon la demande, les moyens matériels et humains disponibles à cet effet.
Avant l’adoption des textes réglementaires, des tentatives discrètes ont permis de prendre la mesure des difficultés en perspective. Avec l’appui du gouvernement du Québec, un cours public et des tournées de conférences ont été organisés qui ont eu un succès mitigé. Depuis, on a pris le soin de mieux préparer le terrain à la suite de dons par le Gouvernement du Québec de livres, d’outils pédagogiques...
Le problème demeure pour l’essentiel. Il a trait à la difficulté de se procurer les textes littéraires, à leur coût élevé. Il faut s’empresser d’y ajouter l’absence d’enseignants. Si l’on veut véritablement faire place à la diversité culturelle francophone dans nos universités, il faut réunir les meilleures conditions d’intégration de leurs littératures. C’est souvent là une affaire de gouvernement. On y reviendra. Il faut, à des degrés divers, étendre l’enseignement de ces littératures à l’ensemble des étudiants des départements d’études françaises, distinguer entre un enseignement d’information francophone - une approche initiale - et un enseignement de formation aux cycles suivants qui sont d’approfondissement.
Le système pratiqué actuellement par Dakar limite la connaissance des littératures francophones extra-africaines aux seuls spécialistes qui par la force des choses seront en nombre limité.
Ne faudrait-il pas envisager d’intégrer les littératures francophones - à un degré certes raisonnable - dans les programmes de l’enseignement secondaire ? On devrait aller plus loin, dépasser le cadre de l’école, de l’université, porter le débat culturel francophone sur la place publique, en faire l’affaire de tous et non des seuls spécialistes de littératures. De même que l’interdisciplinarité peut jeter un éclairage particulier sur les littératures francophones, si la civilisation passe au premier rang des préoccupations, de même l’implication du public peut étendre et rendre durable l’action de l’Université.
De toute évidence, pour arriver à cette fin, les missions de l’AUPELF devraient être étendues. Aux missions d’enseignement sud-sud qu’elle finance en Afrique, il faudrait ajouter d’autres missions tendant à favoriser l’intégration de toutes les littératures francophones. Une meilleure articulation des accords de coopération inter-Etats et des accords interuniversitaires résoudrait bien des problèmes, rendrait disponibles les moyens de la reconnaissance de la diversité francophone.
Les littératures francophones renvoient à des cultures autres que la culture française, à des mœurs, des traditions, des formes de sensibilité spécifiques. Ces dernières ne sont pas sans influence sur la langue des écrivains.
Pendant longtemps la critique française de la littérature africaine n’a pas eu d’autre règle que le respect de la norme, d’une certaine orthodoxie faisant de la littérature française l’aune avec laquelle elle mesurait la qualité des œuvres africaines. Cette critique était peu ou pas du tout informée des réalités culturelles africaines. Elle prévilégia un certain conformisme linguistique, la reproduction du modèle français. On loua chez nos auteurs plus particulièrement l’habileté dans le maniement de l’outil linguistique français. Tout le reste passait au second plan ou venait en reste. Senghor, Béti, Birago, Laye... furent loués pour leur réussite stylistique. Déjà l’innovation était en œuvre. Les œuvres de Senghor et Birago, pour ne citer que celles-là, fourmillent de mots africains, qui sont des rappels de l’ancien exotisme ou des clins d’œil au public africain, qui retrouve ainsi une situation privilégiée. Tout cela était on ne peut plus discret et pas du tout attentoire à une bonne communication.
De nos jours, l’affaire semble entendue puisqu’il existe un « Dictionnaire du Français d’Afrique », que, de l’autre côté de l’Atlantique, la Sagouine a reçu l’accueil que l’on sait, que Antonine Maillet a enlevé le prix Goncourt avec Pelagie-la-Charrette. Le retour au vieux français robuste, savoureux et savant a fait les délices du public. A l’autre extrémité de la francophonie, Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma ont été consacrés au pays d’Antonine Maillet ce qui n’est pas hasard. L’auteur, dans ce dernier ouvrage, parle malinké en français. Les variations linguistiques peuvent s’avérer particulièrement fécondes. Le titre du roman constitue une illustration pertinente de cette assertion ; l’idée du soleil traduisant la durée. Elle est spécifique au monde mandingue. On peut la déceler dans les œuvres modernes de cette aire culturelle, dans les œuvres de Seydou Badian, Ousmane Sembène, Nazi Boni, Makan Diabaté. On peut au passage, au risque de retomber dans les méandres d’un débat très actuel, se demander s’il ne faut pas mettre l’accent sur les aires culturelles plutôt que d’insister outre mesure sur les littératures nationales modernes qui n’en finissent pas de se constituer.
Il reste que des programmes scolaires ou universitaires ne doivent pas occulter les réalités culturelles francophones ni les hiérarchiser pour privilégier celles-ci et éliminer celles-là. Ce serait prêter le flanc à l’accusation d’impérialisme culturel. Tout doit être pris en compte. De toute évidence la précaution qui s’impose consiste à bien enraciner la langue française. Une bonne formation française permettra à l’étudiant de mieux comprendre la diversité linguistique francophone, de faire la part des choses, de distinguer entre une variation linguistique légitime et une autre qui ne relève que de la fantaisie de l’auteur.
Il faut à tout prix éviter que la diversité linguistique constitue un obstacle à la communication et devienne par voie de conséquence un facteur de division. Les variations linguistiques parce qu’enrichissantes, doivent être acceptées lorsqu’elles se fondent sur la nécessité, la recherche de l’expression juste, la couleur locale, la référence à l’originalité culturelle, le clin d’œil complice au public vrai de l’œuvre. Elle doit être bannie lorsque sa gratuité est évidente.
La règle reste la bonne articulation des enseignements de linguistique française et de civilisations francophones. Le premier permettra de bloquer les déviations, le second éclairera les variations linguistiques.
On peut se demander, enfin, s’il existe un seuil d’acception des variations linguistiques. Peut-être celui où l’œuvre gagnerait plus à être créée en langue africaine, par exemple, qu’en langue française.
Il reste que la politique d’ouverture des programmes aux littératures francophones n’obéit ni au hasard ni à des présupposés idéologiques. Elle ne peut être que progressive, éclectique et tenir compte de réalités économiques, politiques, historiques. Seuls les pays riches peuvent se payer le luxe de mettre en programme toutes les littératures francophones. Ailleurs, on reste encore au stade des vœux pieux.
La situation de Dakar, sur ce chapitre, est exemplaire. Il faut, en effet, garder à l’esprit que Dakar a été créée sur le modèle des Universités de Paris, Lille, Dijon...


La vocation du Département d’étu­es françaises se limitait à dispenser exclusivement un enseignement de qualité de littérature, grammaire et philologie françaises. Les choses resteront en l’état pendant la première décennie de l’indépendance africaine. On ne voulait toucher aux traditions universitaires françaises « que d’une main tremblante », tant il est vrai que mes concitoyens, prudents, attachaient plus de prix à la validité de plein droit de nos diplômes qu’à leur équivalence aux diplômes français.
Parcimonieusement d’abord, la littérature française fit une place à la littérature africaine considérée au début comme un enseignement d’appoint. Cette situation ne put être maintenue. A la faveur des remises en cause de mai 1968, le statut autonome de la littérature africaine fut reconnu. Depuis, s’est instauré entre les littératures françaises et africaines un duo que rien ne semble devoir perturber. Certes des structures ont été mises en place qui sont favorables à l’intégration des autres littératures francophones.
Cependant sur cette question, il faut distinguer entre le plan des principes et celui des faits. Si l’on se réfère à la distance, à l’éloignement géographique de nos divers pays aux différences culturelles, l’intégration à nos programmes de la littérature maghrébine de langue française est plus probable que celle des littératures québécoise ou vietnamienne. Car enfin, on connaît mieux le Maghreb, c’est la porte d’à côté. Tant de liens existent entre le Maghreb et l’Afrique noire francophone : la langue française, l’is­am, le sous-développement, des traditions d’échanges et de bon voisinage, l’appartenance aux mêmes structures de coopération politique continentale...
Le Viet-Nam, pour prendre un cas extrême, se trouve à l’autre bout du monde. Notre public ignore presque tout de ses us et coutumes.
Le cas du Québec est singulier et significatif. Ce pays parvient par le dynamisme de sa politique à atténuer les distances évoquées plus haut. C’est pourquoi l’ouverture de nos programmes à la littérature québécoise est plus probable. Les autorités de ce pays ont nettement pris fait et cause pour la francophonie et multiplié encouragement et soutien à la coopération universitaire francophone.
Dans le cas du Québec, comme d’ailleurs dans celui de la France, ou de certaines universités italiennes, si la remarquable intégration des littératures francophones doit être mise sur le compte d’une certaine volonté poli­tique, de la détermination des hommes, on ne doit pas pour autant perdre de vue les moyens considérables mis en œuvre et qui font cruellement défaut aux universités du Tiers-Monde.
Il reste que l’engouement durable et efficace des Québécois, des Canadiens d’une manière générale, appelle une contrepartie, le recours à la règle de la réciprocité. A cet effet, une politique d’échanges se développe portant sur les enseignants, les étudiants et le matériel pédagogique.
L’absence de nos programmes des littératures francophones d’Europe, les littératures belge et suisse, confine au paradoxe. Les textes existent nombreux, accessibles. La coopération se développe dans de bonnes conditions entre nos Etats et nos universités. Cette lacune ne semble pas occuper les esprits. Tout se passe comme si la littérature française faisait écran. De fait, les écrivains belges ou suisses ne sont abordés que lorsqu’ils sont intégrés à la littérature française et que la spécificité suisse ou belge se trouve comme diluée dans cette dernière.
Les projets de restructuration des cadres de l’enseignement des littératures francophones permettront de mettre l’accent sur l’individualité des littératures francophones. Dans le cadre d’un certificat de licence, les littératures francophones figureront au programme pour des raisons liées à la demande et à la disponibilité de moyens pédagogiques. De toute évidence, toutes les littératures francophones seront retenues à un moment ou un autre, selon les critères évoqués ci-dessous et en exécution d’accords de coopération universitaire.
Il faut bien entendu éviter que la politique de découverte et de reconnaissance de la diversité culturelle francophone ne soit le fait que de spécialistes, du petit nombre.
Pour ce faire, la distinction s’impose entre un enseignement de formation, de spécialisation dispensée dans des structures favorables au développement de la recherche et de l’enseignement au niveau le plus élevé (deuxième et troisième cycles) et un enseignement d’information qui s’adressera à l’ensemble des étudiants du Département, dispensé donc avec l’entrée en jeu des certificats, au sein même du tronc commun. On peut aller plus loin, envisager d’intéresser à cette politique l’ensemble des étu­diants de Dakar par exemple, en re­courant à des conférences publiques. Antonine Maillet a été écoutée à Da­kar par des étudiants majoritairement originaires des autres facultés et écoles professionnelles. On retrouve ici aussi, le problème des moyens considérables à mettre en œuvre.
Pour terminer, il convient de rappeler que le certificat des littératures francophones dont l’institution reste envisagée, prend en compte nombre de préoccupations évoquées ci-dessus. Il permettra l’ouverture la plus large possible à ces littératures avec une grande possibilité de choix.
Le principe sera de faire place à l’ensemble des littératures francophones et de laisser jouer la règle de la demande, de l’intérêt, des circonstances et moyens.
L’intérêt est suscité et entretenu pour le Maghreb par exemple, par le voisinage, l’islam, les réalités politiques, l’importance de la population négro-africaine dans ces pays... Rien n’est plus enrichissant que de découvrir les littératures du Maghreb de langues arabe et française.
Les cironstances peuvent servir le souci de diffusion des littératures francophones. C’est précisément au lendemain de l’attribution du prix Goncourt à Pelagie-la-Charrette que Antonine Maillet effectua une tournée de conférences en Afrique Noire.
Il faut enfin évoquer l’appui des pouvoirs publics, le dynamisme de la section culturelle des ambassades, des institutions de coopération culturelle qui peuvent aider à réunir des moyens pédagogiques.


Ici aussi une bonne politique de coopération interuniversitaire peut favoriser l’expansion des cultures francophones. Il faut que l’étudiant africain, par exemple, puisse poursuivre ses études de littérature québécoise au Québec, même y approfondir ses connaissances, vivre dans le contexte de cette littérature, se familiariser avec les réalités québécoises. Anglais et américains avec le British Institute et les Centres culturels américains ont compris cela comme de tout temps.
C’est dire combien l’appui des gouvernements est nécessaire à la poursuite d’une politique culturelle efficace et aux effets durables. En vérité, les littératures francophones n’ont de chance d’être enseignées toutes et confrontées qu’au sein des universités des pays développés. Seules les universités françaises, québécoises, belges, italiennes, offrent dans leurs programmes une gamme importante de littératures francophones... Souvent, elles les enseignent toutes et y conduisent des recherches de très grande valeur. Les revues y sont toutes domiciliées et on garde à l’esprit la rapidité avec laquelle les universités françaises, par le jeu d’institutions comme le « Cerclef » de Nanterre, ou le centre de Villetaneuse, ou Paris IV ont comblé leur retard d’il y a quelques années. L’université de Bologne est entrain de faire pour les littératures francophones plus que n’importe quelle université de l’Afrique de langue française.
Faute de moyens, les universités africaines restent à la traîne. L’ouverture aux autres littératures y est parcimonieuse, intermittente. Le sous-développement constitue un frein redoutable à la coopération universitaire. Pour y remédier, il faut arriver à une intégration plus nette de la coopération universitaire aux accords de coo­ération inter-Etats, préciser les moyens à mettre en œuvre, les dégager, aller au-delà des déclarations de bonnes intentions.
L’appui à cette politique sera, à coup sûr, trouvé auprès de l’Aupelf qui fait beaucoup dans ce sens, mais par-delà l’Aupelf, l’ACCT devra être mise à contribution, voire l’institution qui pourrait voir le jour à la rencontre de Dakar des chefs d’Etats francophones.
Il s’agirait non seulement de favoriser les échanges d’enseignants et d’étudiants, mais en Afrique par exemple, d’aller plus loin que la politique de coopération sud-sud soutenue par l’AUPELF, de l’étendre à l’ensemble de la francophonie, de pouvoir mettre à la disposition des Universités d’Afrique noire des enseignants québécois, belges, maghrébins...
Il faut ajouter qu’une bonne politique de diffusion des littératures francophones devrait rendre disponibles les outils pédagogiques. Le livre francophone devrait mieux circuler, être à la portée des bourses. La création des maisons d’édition au sein de la francophonie servirait une bonne politique de décentralisation. L’édition francophone devrait être subventionnée du moins à ses débuts. La création et le contrôle effectif de circuits de distribution devraient être envisagés. Présentement, le livre francophone n’est pas à la portée des bourses africaines. Le prix est calqué sur le prix du livre français alors qu’il n’y a pas de commune mesure entre les salaires français et africains. Il est significatif que tant de maisons d’édition africaines soient menacées de faillite de nos Jours.
En soutien à l’enseignement des littératures francophones à des fins de diversification des approches culturelles, de l’élargissement de l’information, la circulation des divers supports culturels (film, disques, cassettes-vidéo...) devrait être favorisée. Il faut revenir à la décentralisation et souhaiter l’émergence de revues culturelles francophones, domiciliées au sein de la francophonie. Là aussi, se pose un cruel problème de moyens. Leur insuffisance explique le déplacement de l’édition, des revues, de la périphérie à la capitale de la francophonie. Le moment est peut-être venu de rendre la francophonie plus crédible en la faisant plus pour l’ensemble que pour le centre. De la même manière, il faut se garder de développer une politique culturelle qui viserait exclusivement les départements d’études françaises. L’objectif, à long terme, c’est la satis­action des besoins du public. On doit convenir que l’intérêt pour les littératures ne suffit pas. On ne connaît pas l’Afrique pour avoir pratiqué ses seu­es littératures ; souvent on ne peut rien comprendre à ces dernières pour avoir négligé ceux qui en sont les supports et les destinataires naturels. Tout un courant de civilisation éclaire les littératures africaines qui à leur tour contribuent à les mieux faire appréhender. Le mot est dit, il s’agit de civilisation et la littérature doit être mise au service de la civilisation, aider à découvrir et à mieux comprendre les civilisations francophones.
L’échec mitigé de notre entreprise de popularisation de la littérature québécoise par le jeu exclusif de conférences fut significatif. D’évidence, il eût fallu préparer le terrain et présenter la littérature comme une expression parmi d’autres de l’âme québécoise. L’enseignement des littératures francophones doit tirer parti d’incursions dans les autres formes d’art, la peinture, le cinéma, l’évolution des idées, des formes de sensibilité... Les livres, les textes littéraires doivent permettre de découvrir les hommes, les francophones, qui sont porteurs de cultures et civilisation originales.
Enfin, une dernière condition à un bon enseignement des littératures francophones, c’est de rester ouvert, dynamique, d’avoir pour souci ultime le public. Le Département d’Etudes françaises constitue un cadre privilégié d’enseignement et de recherche de haut niveau. Tout enseignement des littératures francophones qui n’intègre pas les préoccupations du public sera voué à l’échec.
L’on formera alors des spécialistes qui à leur tour en formeront d’autres, indéfiniment et en vase clos. Le moyen l’emporterait sur la finalité de cette politique d’ouverture de découverte, de coopération. Les œuvres littéraires doivent être disponibles au public. Il ne s’agit pas seulement de rompre le duo des littératures françaises et africaines mais de l’élargir. Pour servir le besoin de se mieux connaître au sein de la francophonie, l’enseignement des littératures francophones doit toucher par degrés l’ensemble des étudiants du Département d’Etudes françaises, de l’université et,au stade ultime, le grand public.
La promotion des littératures francophones commande comme on l’a vu, la mise en œuvre des moyens considérables. Au sein des institutions internationales, l’action francophone s’est singulièrement élargie ! De presque exclusivement culturelle naguère, elle est devenue multiforme, politique, économique, culturelle, bien entendu et sociale. Les moyens de l’action culturelle devraient s’accroître en relation au besoin de passer d’une coopération sud-sud, en Afrique, à une autre plus ambitieuse intégrant l’ensemble de la francophonie. A l’occasion de ce rééquilibrage, des moyens nouveaux seraient dégagés qui permettraient aux Départements d’Etudes Françaises, du tiers monde de s’intégrer pleinement à l’entreprise francophone et de jouer leur rôle.
Tous nos départements sont désireux de faire la place la plus grande possible à l’enseignement des littératures francophones. Tous se heurtent aux mêmes difficultés liées à l’insuffisance de moyens, enseignants, livres, crédits, supports pédagogiques... Pratiquant une bonne politique d’ouverture, nos départements pourront conférer à l’idéologie de la francophonie sa plus grande efficacité en prolongeant son action jusqu’au public, à nos populations auxquelles est destiné le message de fraternité de la francophonie.
Il faut souhaiter la rapide progression de l’intégration des littératures francophones aux programmes de tous les lycées, collèges et Universités de France. Ce pourrait être un stimulant extraordinaire à l’édition des œuvres littéraires et critiques de la francophonie et à la reconnaissance de sa diversité culturelle.
On le voit, on est en droit de considérer le problème de l’enseignement des littératures francophones avec un optimisme légitime à la lumière des progrès réalisés ces dernières années. Il reste évident que si nos Départements d’Etudes Françaises n’ont ni la même histoire, ni la même physionomie, ni le même degré d’épanouissement, ils auront, à coup sûr, le même avenir francophone.


[1] Communication à la IVe « Rencontre des Dé­partements d’Etudes Françaises », AUPELF, New Delhi 15-19 décembre 1988




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