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1.« LOUANGES DE MÉPRIS » À « LA VOIX DE L’AFRIQUE PLANANT AU-DESSUS DE LA RAGE DES CANONS LONGS » LE PERSONNAGE DU TIRAILLEUR SENEGALAIS DANS QUELQUES POEMES FRANÇAIS ET AFRICAINS
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988-volume 5 n°3-4

Auteur : Janos RIESZ

Dans l’exposé qui suit nous procédons à l’analyse de quelques poèmes relatifs au personnage du tirailleur sénégalais, à son recrutement (forcé pour la plupart) et à sa participation à la Grande Guerre de 1914-1918. Les textes poétiques ont l’avantage, par rapport aux romans, d’être plus courts et d’offrir, pour ainsi dire, un regard totalisant. Tandis que le roman avance, souvent, sur plusieurs centaines de pages et à travers de constellations autrement complexes de personnages et de réseaux d’action, lentement vers son message, les poèmes avec leur corsage de vers et de rimes, paraissent plus accessibles dans leurs images et plus immédiats dans l’expression de leur « pensée ». Les structures poétiques peuvent à la fois masquer et dévoiler leur sujets ; elles taisent une grande partie de ce qui, dans le roman, peut être dit par la description, le dialogue, la réflexion et le commentaire de l’auteur. Mais elles trahissent aussi ce qui peut-être n’aurait pas dû être dit. Elle révèlent, comme par un trait de lumière subit, des faits et des corrélations dont l’éloquence s’impose en dépit de la volonté de l’auteur. Elles peuvent encore servir de paravent contre une censure incapable de détecter, au delà des informations de surface, les structures profondes et le sens enveloppé.
Les poèmes, dans notre contexte, ressemblent souvent à ces images d’Epinal colorées, qui, à première vue, présentent un sujet bien connu des personnages et des objets familiers, mais qui tournées et retournées, le regard détaché des premières impressions, changent de signification et laissent apparaître de nouvelles constellations. Ainsi le meunier et son âne revenant du moulin, l’animal chargé de deux sacs de farine. Mais : « Où est le fils ? », demande le texte en bas de l’image. En retournant l’image, on découvre alors je jeune garçon, attaché au dos de l’âne comme les sacs et confondu avec la tête de l’animal. D’autres images similaires disent au lecteur / spectateur : CHERCHEZ ET VOUS TROUVEREZ ! Ces images d’Epinal d’une autre époque ne symbolisent pas seulement « la naïveté, la simplicité et l’authenticité » comme le veut une lecture moderne esthétisante [1], mais elles enseignent en outre que nous devons nous méfier de la première impression souvent trompeuse, qu’il faut regarder derrière les apparences : CHERCHEZ ET VOUS TROUVEREZ !

Le poème suivant de Louis Barot-Forlière, publié par la Revue Indigène en 1920 [2], peut être lu comme une sui­te de cinq images :

(1) le tirailleur en route et peint comme individu ;
(2) sa prestance militaire sur le continent africain ;
(3) son rôle glorieux dans l’Histoire de la France ;
(4) l’éloge de sa bravoure et de son courage ;
(5) son intrépidité devant la mort au combat.


Le Tirailleur

Sous la forêt, dans la brousse, par la savane
Constellé de gris-gris, l’air fier, le regard crâne,
_ Dépenaillé et batailleur,
Prompt à charger, vif au pillage,
A travers l’Afrique il voyage,
Son enfant est d’égale humeur,
le Tirailleur !

Il marche aveuglément, suivant l’ordre qu’on donne,
Du Niger au Congo, de colonne en colonne,
Par la tornade ou la chaleur :
Jamais il ne boude à l’ouvrage,
Et parfois il prend, ce sauvage,
Un air de farouche grandeur,
Le Tirailleur !

De son sang noir, il a sur le livre d’Histoire
Ecrit certains feuillets, tout rayonnants de gloire :
Soit Bambara, soit Toucouleur,
Il a eu de jeunes épopées
Qui furent en tous lieux frappées
Au coin bien français de l’honneur,
Le Tirailleur !

Et dans les vifs refrains de ses clairons stridents,
Les voix des « Morts au feu ! » jettent à tous les vents
Comme un vibrant appel vainqueur :
Div, Sikasso, Tananarive,
Dogba, Kong, Koussouri : Qui vive !
Ceux qui jamais n’ont eu peur :
Les Tirailleurs !


Si la mort, implacable, au combat vient le prendre,
Il la reçoit : farouche et muet, sans comprendre
Les vains regrets et les douleurs,
Et, disant de sa bouche éteinte
Un dernier « Iniké » sans plainte,
Il s’étend sur le sol et meurt.
Le Tirailleur !

Des sept vers de chaque strophe les deux premiers indiquent le thème. Ces deux premiers vers sont des alexandrins, qui depuis Ronsard portent aussi le nom de « vers héroïques ». Ce sont les « grands vers » de l’âge classique de la littérature française. Les quatre octosyllabes qui suivent (les plus anciens des vers français) correspondent au mètre des genres narratifs : légendes, roman courtois et héroïque, lais et fabliaux, chroniques rimées et genres didactiques. La Fontaine l’emploie souvent dans les Fables, et le 19e siècle dans la poésie lyrique. Les quatre syllabes de « Le(s) Tirailleur(s) » sonnent comme un réveil de fanfare militaire. D’après le nombre de syllabes et la rime, le poème présente le schéma métrique suivant : 12a 12a 8b 8c 8c 8b 4c, ce qui éclaire également la connection formelle des strophes : une « exposition » en deux alexandrins, au centre les quatre vers de la narration avec une rime embrassante, et le vers final de quatre syllabes, qui par sa rime renvoie aux vers qui enchâssent le récit.
Le message idéologique du poème peut être ainsi résumé : Les soldats africains au service de la France disposent de toutes les vertus qui font le bon soldat : courage et témérité dans le combat, obéissance et soumission totale envers leurs supérieurs ; ils supportent de bonne grâce et sans grogner les fatigues de la guerre. Ce noyau idéologique est présenté sur deux axes qui ne sont pas entièrement en harmonie : d’un côté, il y a rapprochement des soldats africains à des valeurs « européennes », ce qui est particulièrement net dans la troisième strophe qui est au centre du poème : « grandeur », « honneur », « Histoire » (en majuscule !) sont des valeurs centrales d’une certaine historiographie française ; « honneur » et « grandeur » sont liés par la rime avec « Tirailleur(s) ».
A côté et peut-être en contradiction avec cette élévation du Tirailleur au Panthéon de l’Histoire Française il y a, parallèlement et d’un bout à l’autre du texte, ce qu’on pourrait appeler la sujétion symbolique et métaphorique du soldat africain, une prise de distance qui souligne la différence avec les supérieurs européens et où l’auteur ne recule devant aucun des vieux clichés sur le « Nègre » : « bon enfant », « sauvage », « farouche », « farouche et muet », « sans comprendre ». L’emploi de ces clichés revêt un aspect quasi « naturel » parce que les qualités morales exprimées par ces stéréotypes correspondraient à des vertus militaires. Les épithètes guerrières occultent les connotations racistes.
Le poème suit dès lors une stratégie double, et qui correspond aux rapports ambigus entre Français et Tirailleurs comme nous le trouvons ex­primés également dans beaucoup de textes en prose. Pour ne donner qu’un seul exemple nous citerons le recueil de textes du Général Yves de Boisboissel, publié pour la première fois en 1924 et réédité en 1954 sous un titre programme : Peaux Noires ­Cœurs Blancs. Les intentions de ces récits d’aventures de guerre, le « blanchissage du Nègre », sont exprimées sans ambages déjà dans les titres et les célèbres derniers mots de protagonistes noirs. Nous nous limiterons aux quatre premiers exemples [3] :
- L’histoire du Sergent « Karfa Makassouba » (pp. 17-20) se termine ainsi : « K. M., sergent rengagé, fixe sur moi ses yeux francs, salue et dit simplement : Bon, mon lieutenant ! Si eux mirer (viser) moi, y a pas mirer toi !... » (p. 20).
- La « Mission Spéciale » (pp. 21-25) finit : « Manque personne, ma cap’taine ». (p. 25).
- « Jusqu’au Dernier » (pp. 26-28) raconte comment les tirailleurs défendent le Lieutenant Moncorgé, mortellement blessé, jusqu’au dernier homme : « C’est en passant sur leur corps à tous qu’on arrivera jusqu’au chef. Plus de cartouches, alors, la baïonnette, la crosse, le coupe-coupe, vous connaissez cela...
Sur le cadavre chaud de l’officier, le bouclier vivant, peu à peu s’effondre. Dans une flaque de sang fumant, vingt-quatre caporaux et tirailleurs... Tout le monde a « rejoint ». Manque personne
« Messieurs, un ban pour Toumané ! » (p. 28).
- Et « Le Combat d’Achourat » (pp. 29-34) finit par une « pointe » qui a donné le titre au recueil entier : « Non, mon lieutenant, répond Moussa... Pour moi a-bana (c’est fini)... Ça fait rien mourir... Tu vois, moi y a noir, mais, comme toi, y a cœur blanc ! » (p. 34).
Courage, ardeur, bravoure, une soumission totale et un attachement inconditionnel envers les supérieurs français, avec un cœur d’enfant, s’exprimant en un langage « naïf », qui garantit l’authenticité du récit. Le poème analysé ci-dessus faisait, par ailleurs, également emploi de telles marques d’authenticité : du « gris-gris » de la première strophe au terme bambara « Iniké » dans la dernière, qui est e­pliqué par une note en bas de la page : « mot bambara abréviatif de la formule d’adieu ».
Le deuxième exemple que nous analyserons est un poème en langue bambara, publié en 1917 par Jules Brévié, à l’époque chef des affaires politiques à Bamako, dans un volume de l’Annuaire et Mémoires du Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de l’Afrique Occidentale [4], imprimé à l’Imprimerie du Gouvernement Général à Gorée. Le contexte de la publication n’est pas sans importance pour une juste compréhension du poème. Dans la Section « Folklore & Ethnographie » de l’Annuaire le texte est présenté comme document d’actualité, qui doit sa naissance « spontanée » à un ébranlement social de date récente, et qui se distingue ainsi de la plupart des chants de griot qui chantent des événements et des personnages d’époques révolues. Dans la présentation de l’administrateur colonial, il s’agit d’un « mouvement insurrectionnel », qui éclata au mois de février 1915 parmi la population bambara du cercle de Bamako. Les chefs de canton de Koumi et de Massantola, Diossé et Samba, qui, déjà en 1898, avaient tenté de mobiliser le pays contre le pouvoir colonial, se sont mis à la tête du mouvement insurrectionnel de cette fois aussi.
Le récit des événements passés, sous la plume du fonctionnaire français, ne manque pas de respect, voir d’admiration devant le courage et la décision du chef bambara Diossé, lequel avait infligé des pertes considérables aux Français. Lorsqu’il vit que sa cause était perdue, il « se faisait sauter sur sa poudrière avec ses meilleurs soldats et quelques membres de sa famille plutôt que de survivre au désastre de sa cause ». Le moins énergique Samba prit la fuite et essaya de réorganiser la résistance des siens. Les réactions de la population devant ces événements sont au centre du poème dont Jules Brévié dit qu’il reflète l’opinion bambara après l’échec de la révolte. Sa forme est celle d’un chant alterné entre une vieille femme, Diossé et le chœur des sœurs des résistants bambara tués. Il est publié en version originale bambara et en traduction française.


Texte bambara

La vieille femme :
Diossé târa tièou fili fou.

I e tièou bla mini ?
I e kélékè tièou bla mini ?

Diossé :
I koun bo n kan. M’bé éré gnini.
Tarha toubâbou gnininga ;
I ka tarha sordassiou gnininga ;
I ka tarha kodiala danga filè.
La vieille femme :
Diossé ma boli, a togo ma dia.
Samba bolila : toubâbou yé kamélé mba yé,
Samba sirana,
Massantola Samba tè tiè yé.
Les sœurs des guerriers tués :
Samba ani Diossé kélé ouli gansa,
Ka tarha an korokèou fagha gansa.
La vieille femme :
Né den tè m’fè ; n’té doumouni soro toun,
N’té fini soro toun ; né koro la !
Les sœurs :
Moussou koro, ka na kassi ;

An na tiè soro ; an na doumouni dima.
Ka na kassi, am bé kolossi kossébé :
Samba ni Diossé bila, kodiougou n’odo.


Traduction

La vieille femme :
Diossé a perdu les hommes inutilement
Où as-tu laissé tes hommes ?
Où as-tu laissé tes guerriers ?
Diossé :
Laisse-moi. J’essaye de sortir de ce mauvais pas
Va le demander aux blancs ;
Va le demander à leurs soldats
Et va voir les bords du marigot sans eau La vieille femme :
Diossé ne s’est pas enfui, mais il a perdu son renom.
Samba s’est enfui ; les blancs sont braves.
Samba a eu peur.
Samba de Massantola n’est pas un homme !

Les sœurs :
Samba et Diossé ont déchaîné la guerre sans raison,
Ils ont fait tuer nos aînés inutilement

La vieille femme :
Je n’ai plus de fils ; je n’aurai plus rien à manger,
Je n’aurai plus de vêtements, et je suis vieille.

Les sœurs :
Vieille femme, ne pleure pas.
Nous nous marierons, nous te nourrirons.
Ne pleure pas, nous veillerons bien sur toi.
Laisse là Samba et Diossé, ce sont des malfaiteurs.


L’interprète français se donne beaucoup de mal à dire la valeur et l’originalité de ce petit texte qui se distinguerait de tout ce qu’on connaissait des chants de griot « qui en sont encore restés aux mélopées narratives et documentaires, semblables si l’on veut à nos contes, fables ou récits, mimées avec une débauche de gestes, de cris assourdissants et de bruits instrumentaux plus ou moins mélodieux. Le côté psychologique, humain, n’y apparaît jamais ; ici, au contraire, il domine et constitue le caractère essentiel de cette production ». En résumé : « Examinez au point de vue de sa facture littéraire, celle-ci se classe dans un genre beaucoup plus évolué que toutes les manifestations lyriques du génie africain » [5].
Jules Brévié prétend donc que d’après sa forme le poème appartiendrait à un genre littéraire beaucoup plus évolué que tous ce qu’on connaissait en matière de production poétique africaine. Dans sa tentative de valoriser au maximum le texte, l’interprète français le compare même aux plaintes des morts de l’ancienne Egypte et de l’ancienne Grèce, et il voit dans la forme dialoguée un parallèle avec la naissance de la tragédie grecque laquelle se serait développée à partir de formes poétiques similairement « vagues ». En même temps il insiste beaucoup sur le caractère réaliste du poème, sa crédibilité biographique qui ont concouru à ce que le texte fût immédiatement accepté et répandu parmi toute la population.
Si on pose la question du pourquoi de cette interprétation et valorisation quelque peu forcée et surdéterminée, la raison ne peut être trouvée que dans l’appréciation des événements historiques sous-jacents, à savoir la révolte contre le recrutement forcé des tirailleurs. Dans l’optique de l’auteur français elle se présente ainsi : « L’échec de cette tentative de rébellion jeta la consternation parmi les Bambara et qui avaient escompté une victoire facile et se réjouissaient déjà du retour à la pleine indépendance et à la vie aventureuse et guerrière des clans d’autrefois. Le découragement fut aussi rapide que l’avait été l’enthousiasme à proclamer la guerre contre les Français ; autant les chefs de l’insurrection avaient été populaires, autant ils devinrent odieux pour n’avoir pas réussi, et ils furent bientôt tenus pour responsables des malheurs qui s’étaient abattus sur le pays » [6].
Le commentaire regorge de clichés sur l’histoire africaine, clichés ayant servi à légitimer l’expansion coloniale française : le chaos politique, les antagonismes tribaux, les clans ennemis, les pouvoirs arbitraires, les chefs sanguinaires, des peuples aussi faciles à conduire à la révolte qu’ils se calment rapidement et se rendent à la raison, subrogeant l’admiration pour les chefs séducteurs en haine et refus.
Tout autre est l’appréciation de ces événements et des personnages africains que nous trouvons dans la biographie de l’un des protagonistes bambara de la « Révolte » de 1917, dans la biographie de Diossé écrite par l’historien malien Issa Baba Traoré : Un héros, Koumi Diossé. « Plutôt la mort que la honte » (1962) [7]. Le dernier chapitre de ce petit livre traite de la Grande Guerre et du rôle que le vieux chef bambara Diossé fut contraint d’y jouer. Le résumé de Kagnoumé Jean Bosco Konaré retient de cette dernière étape de la vie de Diossé les aspects suivants : « les conditions de la reprise des hostilités entre Bambara et Français (le recrutement), l’organisation de l’insurrection, l’éclatement de l’insurrection. La réaction des Français, l’affrontement du Kodialan, la résistance héroïque du Koumi, et le massacre qui suit, le geste pathétique de Diossé et de ses compagnons se faisant tuer plutôt que de tomber entre les mains des Français, tout cela est décrit dans une belle langue et soulève l’horreur et la compassion. Cet épilogue où pointe une confession de foi de l’auteur en l’avenir de son pays, se termine par un poème, hymne à la Liberté, à la République ».
Diossé apparaît ici comme un héros national du Mali, précurseur de la lutte pour l’indépendance de son pays, tandis que l’administrateur colonial ne pouvait voir en lui qu’un révolté, un insurgé. Dans le contexte colonial le poème sert à légitimer la version coloniale des événements, version qu’on veut rendre crédible par un témoignage africain, celui de la vieille femme qui aurait été l’auteur du poème :
- « Diossé a perdu ses hommes inutilement ».
- « Diossé (...) a perdu son renom ».
- « Samba et Diossé ont déchaîné la guerre sans raison »,

Nonobstant, le poème contient des éléments qui ne se laissent pas inté­grer sans faille dans la version ’offi­cielle’ ... Dans la structure dialoguée du poème ce sont, pour ainsi dire, les voix ’latérales’.
« Où as-tu laissé tes guerriers ? ».
(... )
« Va le demander aux blancs,
Va le demander à leurs soldats
Et va voir les bords du marigot sans eau ».

Le comportement de Samba fugitif apparaît moins héroïque, moins digne que celui de Diossé : « Samba a eu peur, / Samba de Massantola n’est pas un homme ». Ainsi, le poème dans son ensemble ne se termine pas sur le ton de la plainte de la vielle femme, et non plus avec un reproche envers les guerriers, mais avec des mots de consolation à la vieille femme qui sera réintégré dans la communauté qui lui promet soutien et aide dans sa vieillesse, en réparation des pertes subies.
D’une tout autre nature sont les couplets qui nous ont été transmis par Abdoulaye Sadji dans le quotidien Paris-Dakar du 11 et 12 mai 1938 et qui remontent à des souvenirs d’enfance du grand événement que fut le recrutement forcé des tirailleurs et leur départ pour la guerre en Europe. Bien que l’organe de publication, dans ce cas aussi, se situe également à l’in­térieur du système colonial, le texte de l’enseignant et écrivain sénégalais se dérobe à la censure (au sens vaste) et prend une position à l’intérieur de la société sénégalaise et africaine. [8] Dès les premières phrases le ton est donné : « C’était au temps où les Sénégalais partaient pour la guerre des Blancs. Epoque d’émois, de bouleve­sements des foyers. De fortes paniques saisissaient les bébés noirs que leurs mamans échevelées abandonnaient en hurlant dans les cours des maisons, dès qu’un convoi de soldats venant de Thiès était signalé par une sirène d’alarme, longue et déchirante ». Les deux mondes sont nettement séparés : d’un côté les Sénégalais, de l’autre les Blancs (sans distinction), les secousses qui traversent les familles noires viennent de l’extérieur. Sadji se souvient de son effroi lorsque, tout petit enfant, il vit pleurer et s’éloigner en courant sa mère, dans un groupe d’autres mères apeurées et éplorées. Le souvenir très précis de ces événements lointains témoigne de l’intensité de la douleur causée par la séparation : tumultes, attroupements, hurlements et scènes d’adieu déchirantes. Au milieu de la douleur commune s’élèvent les voix de ceux qui appartiennent à la confrérie des Mourides. Leur chant d’adieu ressemble à une pieuse litanie, où ils se plaignent d’être arrachés de force de leur vie religieuse et contemplative. A ces recrues ne manque pas seulement tout enthousiasme pour la guerre, Sadji souligne en plus le fait qu’elles partent vers des pays lointains et inconnus et n’ont la moindre idée des raisons pour lesquelles elles se battront. Leur chant d’adieu :
Nous allons à la mer
O père Mbaké Balla
trahit la peur devant l’inconnu, mais aussi leur solide attachement à leur guide spirituel, Mbaké Balla, qui est leur médiateur envers Dieu et dans les mains de qui ils placent le salut de leur âme. Lui seul peut les assister au-delà de la mer, les protéger de ses prières et faire qu’ils reviennent sur leur terre, pays de la foi et de la vraie religion. En quelque sorte il assume la responsabilité de ce qui les attend dans le pays ennemi. Malgré cette protection spirituelle, percent les doutes et l’angoisse qui se laissent mal contenir :
Aller et revenir ?
Aller et y rester ?
Six mois après le départ de leurs hommes, les femmes trouvent des raisons de consolation dans les traditions guerrières du pays. Leurs chants n’expriment plus seulement les tons de l’adieu douloureux et d’un retour incertain, mais les femmes font profession publique de leur foi en l’histoire de leur pays et ses traditions guerrières. Sadji précise : « C’est une race d’amazones dans les oreilles de qui arrivent par échos lointains renvoyés de génération en génération les souvenirs de combats sauvages, livrés dans le Cayor ou le Baol par les anciens damels et teignes ». Aussi souffrent-elles moins de la guerre car elles ne voudraient pas que les hommes sénégalais manquent d’esprit guerrier, flétrissant ainsi leur honneur. Avec les souvenir de leur Histoire et des guerres d’autrefois renaît la conscience des vertus d’antan : courage, sens de l’honneur, esprit de combat. Dès lors, l’ennemi revêt un profil plus net : Guillaume II et le « Kronprinz », des guerriers nobles comme les combattants sénégalais, montrent leurs silhouettes de loin. Le chant de la séparation et de la plainte est devenu chant de participation et d’encouragement au combat, chant qui débouche sur un appel à ramener un trophée : une femme allemande pour les travaux de ménage (« qui ira puiser pour moi »), des médailles, des grades, voir la tête de Guillaume II, l’empereur allemand.
Bien que le titre de l’article de Sadji (« Ce que disent les mélopées sénégalaises ») situe ces textes avec modestie dans le champ que Jules Brévié qualifiait de « mélopées narratives ou documentaires », celles-ci sont plus complexes et moins ’naïves’ qu’elles ne semblent à première vue. Dans la complainte des femmes nous trouvons des éléments et des situations qui nous sont familiers de par la poésie du Moyen Age, des vers rappellent le genre (remontant probablement à des origines arabes) de l’alba provençal (l’auba française, le Tagelied allemand) et qui peint la séparation des amants à l’aube :


L’Allemand a gâté
Une chose impossible à réparer
Nous ne ferons plus l’amour Jusqu’au petit jour,
Pour nous coucher à six heures.

Dans leur simplicité apparente et leur modestie de surface ces chansons montrent néanmoins toute l’ambivalence de la participation africaine à la Grande Guerre, comme elle est développée dans bon nombre de romans et de nouvelles plus tard. D’un côté le refus et la résistance contre le recrutement forcé, la peine du départ et les souffrances de la séparation, de l’autre côté l’acceptation courageuse de la situation de combat, un comportement « viril » et guerrier irréprochable et qui se nourrit de vieilles traditions guerrières des sociétés féodales ouest-africaines. L’ensemble des strophes transcrites par Sadji illustre ces corrélations et les étapes successives de leur évolution :

1. No ngui dem guédio (3x Nous allons à la mer (3x)
2. Baï Mbaké Balla O père Mbaké Balla
3. Naouma dem déloussi Allons et revenons
4. Naouma dem dess fa Allons pour y rester
5. No ngui dem guédio Nous allons à la mer
6. Baye Mbaké Balla. O père Mbaké Balla.
7. Ger bi sou done cadiori Si la guerre se déroulait au Cayor
8. Dou nou méttey ni lé Nous n’en serions pas aussi affligées
9. N’dah sounou dé doh di dioya dioye Car si nous pleurons et pleurons encore,
10. Paris dof ngo sorio C’est que Paris est si loin de nous.
11. Kou sahi pèye gnémègne koula diam Qui s’attaque à un pays ne doit craindre les balles.
12. Té gagna tia Paris dou nou dove Or ceux qui sont à Paris ne fuiront pas
13. Yène và n’dakarou, và ndar Vous gens de Dakar, de Saint-Louis,
14. Gorèk Tenguédj De Gorée et de Rufisque,
15. Va tiou léne séne honor. Vous n’avez pas démérité.
16. N’da bi gnou déclaré guerre bi Car quand la guerre fut déclarée
17. Yéna dieuk dem def avancé doppel Vous fûtes les premiers à vous être levés
18. Dem vouyou djilène Pour aller les secourir
19. V’gala va quat commine De grâce, vous gens des quatre Communes
20. Boulène dimi tour Ne faites pas demi-tour
21. Français bagne nà dimi tour. Les Français ont refusé de faire demi­tour
22. Vah tane va kouna La paix est troublée
23. Paquet soufflé ti na Car le paquebot a encore sifflé
24. Et vaï sou me dé doh di dioya dioye Si je pleure et pleure encore
25. Balli allemand yé tah. C’est à cause des balles des Allemands.
26. Allemand bi ya hana, L’Allemand a détruit
27. Lougnou doutoul défar Ce qu’on ne pourra plus reconstruire
28. Do tou gno n’gonal bé barou dieul Nous ne ferons plus l’amour jusqu’au petit matin
29. Six her gnny teuri. Pour nous coucher à six heures
30. Allemand bi yahana L’Allemand a détruit
31. Lougnou doutoul défar Ce qu’on ne pourra plus reconstruire
32. Paquet n’gui ti rade bi Le paquebot est dans la rade
33. Charon cano Chargé de canons
34. Djimbi sal fagnéma. Djimbi Sall m’a cachée.
35. Bou lène dimi tour, Ne faites pas demi-tour,
36. Tarn ma n’guéna nâne n’gour, L’honneur vous est familier,
37. Và quat commine. Vous gens des Quatre Communes.
38. N’Gala bai so déné France, Quand tu iras en France mon frère,
39. Ko fà hékali, Contre qui te battras-tu ?
40. Hamà Guillaume II, mba Kronponz, Contre Guillaume II, ou contre Kronprinz bien sûr,
41. Kidi nobal niké yave. Un noble comme toi.
42. N’Gala vaï so diémé France Quand tu iras en France,
43. Maï ma diégou Allemand, De grâce rapporte-moi une femme allemande
44. Da fa ma rotalé. Et ira puiser de l’eau pour moi.
45. Bo demé France, Quand tu iras en France
46. Ko fà hé kali Contre qui te battras-tu ?
47. N’dah médailles la fath m’bâté aï garad, Je demande des médailles et des grades
48. Vala bopouy Guillaume. Ou alors la tête de Guillaume.

Quand on a à l’oreille ces chants des femmes sénégalaises, transcrits par A. Sadji, [9] et qui témoignent d’une solidarité viscérale du peuple sénégalais avec le sort des hommes partis pour l’Europe, on ne peut que qualifier de « frivole » la mise en vers de la thématique par certains auteurs français. On pense à Jean Boyer dans un petit volume au titre de Les Muses Noires pense à Jean Boyer dans un petit volume au titre de Les Muses Noires [10], où il dépeint le personnageduTirailleur rentré au bercail sous forme de sonnet et où il n’oublie pas un des clichés que nous avons déjà rencontrés dans notre premier exemple, le poème de Louis Barot-Forlière. Nous y retrouvons, encore une fois, la diptyque : esprit guerrier et courage d’un côté, comportement de ’primitif et de non­civilisé de l’autre :

Le Tirailleur

Son époux est un tirailleur
Au cerveau simple, au cœur fidèle.
Pour vaincre le rezzou rebelle
On n’en connaît pas de meilleur.
Pendant la guerre universelle,
Les boches en ont eu frayeur,
Aussi prend-il un air railleur
Quand le soir, auprès de sa belle,
Et de ses enfants ahuris,
D’une bouche pleine de riz,
Il décrit l’horrible tranchée
Qui n’a laissé pour tout effroi
Dans sa prunelle effarouchée
Qu’un souvenir de très grand froid...
Plus prétentieux dans ses objectifs poétiques et « philosophiques » est le recueil de poèmes l’Ere Nigérienne [11], publié en 1926 par Michel Perron, recueil dont le caractère « officiel » est assuré par une préface de Maurice Delafosse et l’indication de la couverture : « Ouvrage honoré d’une Souscription du Gouvernement Général de l’Afrique Occidentale Française ». Maurice Delafosse introduit le travail en ces mots : « L’Afrique Occidentale méritait d’avoir son barde. Elle l’a maintenant en la personne de M. Michel Perron ».


La tâche que l’auteur s’est proposée d’accomplir est ni plus ni moins qu’une présentation poétique de toute l’Histoire ouest-africaine de la préhistoire au présent immédiat. De l’« Epoque Fabuleuse » en passant par l’« Epoque Antique » et l’« Epoque Historique », divisée en « Geste Indigène » et « Geste Européen », à l’« Epoque Moderne », qui est divisée en « Epoque Anté-Faidherbe » et en « Epoque Post-Faidherbe ». L’« Epoque Actuelle » débouche sur la « Paix Française », l’auteur relatant cette histoire africaine en vers rimés où il veut prendre possession, poétiquement, des régions conquises par la force militaire et politiquement ’pacifiées’ pour mieux asseoir l’autorité française sur la région. Maurice Delafosse, qui dans sa préface compare l’œuvre de Michel Perron à La Légende des Siècles, définit le but de l’entreprise : « je suis bien certain aussi qu’il a rendu un immense service à son pays et que son Ere Nigérienne constitue, non seulement un monument poétique sortant de la banalité coutumière, mais encore une belle œuvre de propagande coloniale ».
Le point culminant de cette vision grandiose est apparemment le grand poème qui constitue à lui seul la partie VI : « Epilogue Apothéose », poème qui chante en 23 quatrains « Les Tirailleurs de la Grande Guerre » : 14 Les cinq premières strophes contiennent l’essentiel de cette leçon d’histoire : en trente ans seulement la France a réussi à assimiler les guerriers africains à son génie militaire et à son niveau de civilisation. Elle a su gagner à sa cause non seulement les classes et castes autrefois défavorisées, mais aussi ses anciens ennemis : rois et nobles, qui aujourd’hui confient leurs fils à la Mère Patrie qui a su introduire chez eux la paix et la civilisation.

Vers toi ils sont venus, les noirs fils de la Brousse.
Ils se sont tous massés sous ton bel étendard.
L’ébène de leurs troncs, contre les Barberousses,
a su s’amalgamer, ô France, en ton rempart.
Ils sont venus, les fils des farouches sofas
du sanglant Samory ou d’El Hadji Omar.
Car trente ans ont suffi pour qu’ils marquent le pas
derrière leurs Toubabs, sans se mettre en retard.
Ils sont venus aussi les fils de leurs victimes,
de ceux toujours razziés par pillards incléments,
qui par nous ont cessé leur éternelle dîme,
dont les tams-tams joyeux chantent les sentiments.
Ils sont venus à toi les fils d’humbles captifs,
des gens de caste aussi, forgerons ou griots,
au « Quartiers-Liberté », sans cris intempestifs,
ils avaient fait pour toi, par armées, des marmots.
Mais aussi les grands chefs t’ont donné leurs enfants,
fils de Damel, de Bours Siratiques,
Famas,
Koys, Tonkas et Serkis de Tiguis, de Sultans d’Almamy ou d’Emors ou de Moro-Nabas.
Les strophes qui suivent continuent l’énumération des peuples vaincus et soumis, montrant l’étendu et la grande diversité de l’empire colonial français en Afrique. Suit un parallèle historique qui à première vue pourrait étonner : les Tirailleurs de la Grande Guerre sont comparés à l’armée populaire de la Révolution Française, les jeunes recrues de la « levée en masse » de l’an 1793. Les conscrits d’alors n’étaient pas non plus des soldats déjà formés, eux non plus ne parlaient pas tous la langue française. A leur façon ils étaient des « sauvages », mais dans leur élan révolutionnaire ils se sont révélés supérieurs aux armées de métier des vieilles puissances. Les idéaux des Lumières et de la Révolution Française servent de modèle historique et de légitimation au pouvoir colonial.
France l’Africaine, admire tes cohortes,
tu peux les comparer avec les bataillons
qui se formaient ainsi, jadis, de porte à porte,
de ruelles à rues, pour l’Autre
Invasion.
Ils n’étaient pas soldats de métier,
Eux, non plus,
ne connaissaient pas mieux le fusil
que ces « nègres ». L’enthousiasme à tous fit héros résolus.
Discipline naquit brusquement aux deux pègres.
Jadis pas d’unité De province à province
on jargonnait divers, tel que ces
Africains.
Comprendre le clairon, ordres brefs, gestes minces,
« Vive la France ! » crier aux glorieux matins,


Cela suffit toujours aux soldats de l’An deux
comme à nos tirailleurs hier encore des sauvages
que, France, ton génie fit troupiers valeureux,
pour leur Mémorial burinant d’autres pages.

Et comme cela ne suffisait pas encore les dernières strophes remontent encore plus en arrière, aux débuts de l’Histoire française, relient l’Empire Romain à l’Empire Colonial Français à qui est prédit un avenir glorieux. Les vers, plus courts à la fin, signalent une tendance vers l’essentiel, le monumental, veulent « buriner » comme dans un monument de pierre les idées maîtresses et les mots clefs du poème : GLOIRE - NATION - FUTUR ­FRANCE.

Que cela te met au-dessus de Rome te sacre prime colonisatrice :
car il t’a suffi d’un seul cycle d’hommes
pour qu’en légions ton sol se remplisse.
César contenait Barbares du Rhin par des Barbares vendus à son or.
Toi c’est tes enfants ces hommes d’airain
de partout venus en joyeux renfort.
C’est démonstration
de ton génie superbe
Gloire à toi, Nation
qui fait blé de toute herbe.
Ne crains rien du Futur,
car tu as puissance
de mûter en or pur
masse la plus dense.
Souris toujours.
Pas de transe.
Tu as l’amour
et prestance.
France !

Comme le montre cet exemple, la littérature coloniale française, après la Première Guerre Mondiale, ne se contente plus de présenter à la Métropole une image du continent africain de l’extérieur, mais elle vise vers une présentation de l’intérieur et veut s’incorporer des zones qui jusque là se dérobaient à la mainmise du colonisateur : le passé africain, l’histoire, l’identité, l’avenir. Il est vrai aussi qu’une opposition naît à la même époque : en France même chez des écrivains et des intellectuels anticolo­nialistes, chez des intellectuels africains comme Lamine Senghor qui prennent la parole pour attaquer le système colonial 15, dans cet espace de liberté relative où des auteurs, tel A. Sadji, ont pu articuler des opinions non conformes à l’idéologie en vigueur.
Sur toile du fond d’un discours colonial oppressant, il est aisé d’imaginer le courage intellectuel et poétique dont certains écrivains africains firent preuve en prenant le contre-pied des évocations poétiques de soldats africains par des « poètes » français bénéficiant du soutien de tout l’appareil colonial. Ils ont opposé aux poèmes français des poèmes africains sur le sujet.
Léopold Senghor, qui dans Hosties Noires fit ce pas décisif, fut pleinement conscient de l’enjeu. Dès les premiers vers du « Poème Liminaire » dédicacé à Léon-Gontran Damas, il prétend arracher ce discours de la main de ceux qui l’avalent accaparé : [12]
Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort.
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?
Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux.
Je ne laisserai pas - non ! - les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur.
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
Le paradoxe de Senghor, une sorte de contradictio in adjecto, résume admirablement les poèmes français relatifs aux Tirailleurs « louanges de mépris ». La question posée ouvre et ferme le poème. Les éléments de réponse à « Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ? », sont le sens de la race et le sédiment d’expériences communes, mais encore et surtout la légitimation historique pour le discours adéquat sur l’Afrique, que le poète veut mettre à l’abri des généraux, ministres et écrivains français, et encore plus à l’abri du racisme bêtement souriant de la publicité Banania : ce sont le goût âcre des souffrances endurées par le peuple noir. Outre que ce discours doit être celui des pleines et des malheurs, il doit susciter le respect dû à « La voix de l’Afrique planant au-dessus de la rage des canons longs ».


[1] J’ai trouvé l’exemple sur une carte de menu d’Air France au vol Paris-Dakar, où sur les pages de couverture se trouvaient quatre vignettes colorées d’après d’anciennes Images d’Epinal

[2] Janvier-Mars, p.34

[3] Eds.J.Peyronnetet Cie, cité d’après l’édition de 1954

[4] « A prpopos d’une chanson bambara » p.217-222

[5] p. 221.

[6] p.218.

[7] Je n’ai pas encore pu trouver la publication (épuisée) de 64 pages, je me réfère dans ce qui suit au compte-rendu fait par Kagnoumé Jean Bosco KONARE dans : Notre Librairie, n° 75, juillet-octobre 1984, p. 189 sq.

[8] Hans-Jûrgen Lüserbrink, à quije dois la connaissncede ces strophes et de l’article de Sadji, a montré dans as thèse d’Etat soutenue à l’Université de Beyreuth en 1986 ( ce qui sera publié à Tübingen en 1989) que, contrairement à la presse coloniale dans la Métropole, les quotidiens et périodiques publiés en Afrique de l’Ouest, depuis le milieu des années 30, étaient un forum pour les milieus intellectuels africains, qui pouvaient ainsi participer aux débats culturels et littéraires en A.O.F. Dans Paris-Dakar et Dakar-Jeunes, les opinions exprimées n’étaient pas toujours en accord avec l’idéologie coloniale officielle. On y a souvent exprimé des points de vue contraires à ce qui se disait en France. (« Schrift, Buch und Lektüre in der franzosischsprachigen Literatur Afrikas. Zur Wahrnehmung und Funktion von Schriftlichkeit und Buchlektüre in einem kulturellen Epochenumbruch », p. 86 sq).

[9] En reproduisant les strophes wolof publiées par A. Sadji nous les avons numérotés et mis en face les vers français correspondants. Quelques incorrections dans la traduction du texte de Paris-Dakar ont étécorrigées par Papa Samba DIOP.

[10] Eds. du Vieux Moulin, Paris 1923 (sans pagination).

[11] Eds. de La Pensée Latine - Ce recueil donne l’impression d’un ouvrage commandépar les supérieurs militaires par les quelques remarques. « Pour tenir lieu d’Avant­Propos » qui reproduisent des extraits d’un « Mémoire-Résumé » remis au Gouvernement Général de l’A.O.F. pour examen, et qui définissent dans un langage succinct et presque militaire les buts de ce recueil : SUJET - Histoire de l’Ouest-Africain Français à travers les âges. FORME - Sorte d’épopée anecdotique ou recueil de morceaux choisis versifiés sur des épisodes historiques saillants susceptibles d’intéresser le public. Demeurant astreinte à une forte documentation prises aux bonnes sources. Notes, dates et références complétant les poèmes.

BUT - Avant tout autre, but de vulgarisation. Aider à : faire connaître nos belles colonies d’Ouest Afrique, faire connaître leur magnifique passé, faire connaître davantage les bons auteurs qui en ont traité, dont les ouvrages sont en général, pour le public, trop amples et chacun d’eux limité à une trop courte période d’histoire ; offrir, ainsi, sous une forme facile une vue d’ensemble susceptible d’éveiller les curiosités et de faire lire plus encore tous ces bons auteurs. ORIGINALITE - Rien de fait dans ce genre, ni sur l’A.O.F., ni sur toute autre colonie ou groupe de colonies. Une réalisation même imparfaite et avec des faiblesses mérite de bénéficier de quelque indulgence. UTILITE - En dehors de celle qu’elle pourra avoir par elle-même, paraissant à l’heure d’éclosion dans notre domaine d’outre mer d’un néo-nationalisme dont certaines propagandes néfastes, anti-colo­niales et anti-françaises, cherchent à tirer parti, cette œuvre où un colonial, fis et petit-fils de coloniaux, a tenté de mettre le meilleur de lui-même, peut, semble-t-il, être de quelque utilité morale.

[12] Léopold Sédar SENGHOR : Poèmes (Eds. du Seuil), Paris 1973, pp. 53 sqq.




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