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UN ENTRETIEN AVEC SOULEYMANE SEGA NDIAYE "LES FRANCAIS ONT EVITE LA COHABITATION ENTRE SUJETS FRANCAIS ET ORIGINAIRES..."
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988-volume 5 n°3-4

Auteur : Manfred Prinz

Un entretien avec Souleymane Séga Ndiaye [1] « Les Français ont évité la cohabitation entre sujets français et originaires... »

1. Monsieur Souleymane Séga Ndiaye, vous avez bien voulu nous consacrer une partie de votre temps pour répondre à quelques questions concernant la dernière guerre et notamment votre rôle et le rôle de vos camarades dans cette guerre, en tant qu’ancien combattant. Je vous demande, tout d’abord, de bien vouloir nous rapporter votre itinéraire personnel !

Je suis né à Dakar le 02.01.1917. Vous savez, qu’à l’époque, au Sénégal et même en Afrique, il y avait des citoyens français et des sujets français. Les citoyens français étaient divisés en deux catégories, les citoyens français d’origine métropolitaine et les citoyens français d’origine africaine, c’est-à-dire, ce qu’on appelle communément, les originaires des Quatre Communes. Il convient de préciser qu’ils n’étaient pas dès le début « citoyens des quatre communes », ils étaient d’abord « citoyens des deux communes », Saint-Louis et Gorée, (Gorée et Rufisque étaient confondues). Ensuite quand Rufisque s’est détachée de Gorée, - on est passé à « trois communes » : Saint-Louis, Gorée et Rufisque. Et, en 1889 quand Dakar a été érigée en commune, nous sommes passés à « quatre communes » parce que, pendant le « régime des trois communes », Gorée était confondue à Dakar. Mais, tout au début, Dakar n’en faisait pas partie parce que Dakar n’a été occupée par la France qu’en 1857 et après ont été créées les deux communes de Saint-Louis et de Gorée. Beaucoup d’Africains et singulièrement de Sénégalais disent que c’est Blaise Diagne qui est à l’origine de la séparation entre ces deux catégories de gens, c’est-à-dire des sujets français et des originaires des quatre communes. C’est une erreur parce que la citoyenneté a été attribuée aux Sénégalais de Rufisque, de Saint-Louis et de Gorée, déjà bien avant la naissance de Blaise Diagne par le code civil. Pourquoi ? Parce qu’à cette époque, le code disait bien « Que sont citoyens tous ceux qui sont natifs de possessions françaises » et à cette époque, les possessions françaises étaient limitées à Saint-Louis, Gorée et Rufisque.
Voilà pourquoi il y a eu cette différence entre citoyens et sujets français. Il est certain, avec l’extension de la puissance française au Sénégal, tous les Sénégalais devaient acquérir la qualité de citoyens français. Mais pour les besoins de la colonisation, les autorités coloniales ont jugé qu’il ne fallait pas donner les mêmes droits à tous les Sénégalais, parce que vous savez que les Sénégalais originaires des quatre communes étaient justiciables des tribunaux français dans les mêmes conditions que les Français. Ils avaient la possibilité d’avoir un avocat pour être défendus en cas de conflits tandis que les sujets français étaient soumis au régime de l’indigénat, on en faisait ce qu’on voulait. Ils n’avaient pas cette possibilité d’être défendus comme des citoyens. Alors, pour les besoins de la colonisation, on a estimé de limiter les dégâts. Ceux qui étaient passés, c’est leur chance, mais pour les autres, ils étaient parqués dans le régime de l’indigénat. Voilà ce que je peux vous dire sur l’histoire des citoyens des quatre communes.
Alors, en 1914, quand Blaise Diagne est venu au pouvoir, évidemment, il a profité de son ascension pour dire aux citoyens des quatre communes qu’il faudrait faire le service militaire, - parce qu’ils ne faisaient pas le service militaire, ils étaient citoyens mais ils ne faisaient pas le service militaire -.
Et, Blaise Diagne qui était un fin politicien a dit : « Non, il faut que les citoyens français fassent le service militaire comme les Français. C’est une des conditions. Si vous ne le faites pas, demain vous aurez toutes les difficultés du monde pour avoir des droits parce qu’ils pourront toujours vous contester en disant que vous n’avez pas fait votre service militaire. C’est à partir de ce moment-là que Blaise Diagne a fait adopter une loi ­ disant que les originaires des quatre communes devraient faire des services militaires dans les mêmes conditions que les Français d’origine. C’est la loi de 1915 de Blaise Diagne.
Mais à l’application, Blaise Diagne s’est aperçu que la loi était incomplète car, à cette époque, Lamine Guèye, un grand politicien sénégalais assez connu, qui est de parents Saint-Louisiens mais né au Mali (ancien Soudan Français) devait faire son service militaire, non pas comme originaire des quatre communes (c’est-à-dire comme Français) mais comme sujet français du fait qu’il n’est pas né au Sénégal. Ainsi, Diagne a fait voter une loi complémentaire qui disait d’une façon nette « Que sont citoyens français les originaires des quatre communes et leurs descendants, quel que soit le lieu de naissance de ces descendants ». C’est ainsi que les citoyens français sénégalais qui ont des enfants nés en Côte d’Ivoire, ces enfants sont citoyens français. Alors, pour réparer la situation de Lamine Guèye, beaucoup de Sénégalais qui sont nés à l’extérieur du Sénégal, sont devenus citoyens aussi.
J’en parle en connaissance de cause parce que mon père, a contracté son premier mariage en Côte d’Ivoire, il a épousé une Ivoirienne. Il a eu des enfants avec cette Ivoirienne. Ses enfants sont nés en Côte d’Ivoire. Mais du fait de la Loi-Diagne de 1916, ses enfants sont citoyens français dans les mêmes conditions que leurs frères et sœurs nés au Sénégal.
C’est ainsi que j’ai été appelé sous les drapeaux à titre français en 1938, pour faire mon service légal qui était de un an et six mois. J’ai été libéré en avril 1939. La guerre a été déclarée en Septembre 1939 et j’ai été obligé de rejoindre l’armée.
J’ai été mobilisé mais je n’ai pas été en France au front. Je suis resté onze mois au Sénégal, en garnison à Diourbel où il y avait un camp militaire. C’est après que j’ai été envoyé à Kaolack pour quarante cinq jours et de Kaolack, j’ai été libéré parce que la France avait perdu la guerre en 1940. On n’avait aucune raison de garder un soldat.
Bien sûr, il y a eu un appel, quand la France libre a commencé à libérer l’Afrique du Nord, et beaucoup d’originaires des quatre communes ont été appelés sous les drapeaux. Mais moi, je n’appartenais pas aux classes qui étaient prévues dans l’ordre de mobilisation. C’est ainsi que je n’ai pas été au front. Et, j’ai été libéré au mois de septembre 1940.


2. Vous avez parlé tout à l’heure de la différence entre originaires des quatre communes et les sujets. Ces différences de statuts répercutaient certainement aussi dans le recrutement des Africains dans l’armée.

Oui, parce que pour les originaires c’était un peu plus simple. Tous les originaires, à l’âge de vingt ans, étaient appelés par avis à se présenter devant le conseil de révision. Une fois reconnus aptes, ils bénéficiaient d’un petit répit de trois mois ou de six mois avant qu’on les appelle à faire leur service légal qui était de un an ou de un an et demi suivant les périodes. Pour les sujets français, c’était plus simple. Il s’agissait simplement de s’adresser au chef de canton, au chef de province pour qu’il fasse des recrutements. Et puis, ils étaient enrôlés aussitôt le jour même de la visite d’incorporation. Tandis que chez nous c’est plus difficile, on était recruté dans les mêmes conditions que les Français, on bénéficiait de tous les avantages des Français. Tandis que pour les sujets français, on les parquait comme des bêtes, (pour ainsi dire et pour ne pas être méchant).

3. Et, le service en général, aussi bien pour les citoyens que pour les sujets français, était obligatoire

C’était obligatoire. Mais pour les sujets français c’était obligatoire dans une certaine mesure parce que ceux qui ne voulaient pas faire le service militaire n’en faisaient pas. Les parents, les recommandés des chefs de cantons n’en faisaient pas, tandis que pour les originaires, c’était obligatoire. Le fils du marabout, tout le monde allait faire son service militaire. Pour les sujets français, il y avait quand même une « certaine pagaille ». C’était un peu « à la tête du client ». On avait besoin de soldats, on dit alors au chef de canton : « Il nous faudrait tant de tirailleurs dans votre canton, débrouillez-vous pour nous donner ces tirailleurs. » Mais, les gens bien placés, généralement, leurs enfants ne faisaient pas le service militaire.

4. Et concernant maintenant les droits et les régimes dans la vie quotidienne, on trouvait tout de même encore une certaine différence ?

Il y avait une différence très nette au point de vue vestimentaire, au point de vue alimentaire et même au point de vue social. Parce que le tirailleur, il marchait à pied-nu, il avait une tenue kaki comme tout bon militaire, avec un ceinturon rouge autour des reins et une chéchia rouge, des bandes montèrent aux jambes, sans chaussures. Tandis que l’originaire, était habillé dans les mêmes conditions que l’Européen, le Français. Il avait le casque, il avait une chemise, et des chaussures. Il n’y avait pas de discrimination du tout, au point de vue vestimentaire, entre le Sénégalais originaire des quatre communes, et le Français.
Au point de vue logement, les tirailleurs étaient couchés généralement sur des nattes, les originaires étaient couchés sur des lits comme tous les autres. Bien sûr, pendant la guerre, pendant la mobilisation, pendant longtemps, j’ai couché sur « la dure », c’était une sorte de litière, mais c’était les besoins de la guerre et ça se comprenait. On n’avait pas de matériels, il y avait trop de monde, il fallait trouver une solution. Tout en étant caporal, j’étais couché sur une litière pendant longtemps. Ce n’est que quand j’ai été nommé sergent que j’ai commencé à avoir un lit.
Au point de vue pécule également, il y avait une différence nette. L’originaire gagnait autant que le Français.
Au point de vue alimentaire, c’est pareil. Il y avait une différence nette entre la nourriture du citoyen français (qui était assimilé au Français) et la nourriture du tirailleur. La nourriture du tirailleur, c’était le riz blanc arrosé d’huile de palme et puis un peu de poisson, du manioc qui n’était même pas épluché. Tandis que les Sénég­lais, originaire des quatre communes, était au même régime que l’Européen avec cette différence que quelquefois, dans certaines garnisons, certains originaires un peu fanatiques se plaignaient de la nourriture en pensant que quelquefois on leur donnait une sauce arrosée de vin ou bien que la viande était certainement de la viande de porc. Alors, souvent, ils réclamaient et, pour mettre fin à tout ça, on a dit que chez les originaires il y aurait deux régimes : régime européen et régime originaire. Le régime européen qui était à base de pommes de terre ou haricots et le régime ordinaire qui était surtout à base de riz. Evi­demment, certains Sénégalais astucieux, optaient pour le régime européen.
Je vais vous raconter une petite anecdote à ce propos : Alors, quand ils venaient, on leur demandaient : « Quel régime ? », ils disaient : « Le régime européen ». On les inscrivait et leur adjudant le lendemain venait avec un litre de vin et puis un « quart » et disait : « Où sont les originaires à régime européen ? » et puis ils répondaient : « Voilà, nous sommes là ! », et il leur disait : « Mettez un peu de vin dans le « quart » et buvez. S’ils acceptent de boire, eh bien, on les retient comme étant du régime européen, s’ils refusaient de prendre le quart de vin, et bien, on les envoie chez les originaires. Il y a certains qui ont résisté, qui ont pris une fois le « quart de vin » et puis qui n’ont jamais pris du vin après, ils étaient affectés au régime européen. Voilà ce qu’il y avait au point de vue alimentaire.

5. En ce qui concerne la pension que les anciens-combattant ont droit de toucher, et qu’ils touchent par comparaison à leurs camarades français, est-ce que vous constatez une différence, non seulement entre les anciens tirailleurs et les originaires, mais aussi, entre les originaires et les Français.

Oui. Entre les Français et les originaires, il n’y avait pas de différence au point de vue pension. Je sais que depuis quelques années, il y a des textes français qui sont venus cristalliser la pension des originaires des quatre communes, c’est-à-dire, il n’y a plus d’augmentation, la pension est bloquée contrairement à leurs camarades français qui bénéficient d’une augmentation presque tous les six mois. Alors, c’est l’objet d’un contentieux qui existent entre les anciens combattants et le gouvernement français. Il y a même l’intervention du président Abdou Diouf qui a fait allusion, d’ailleurs tout dernièrement, à l’occasion de la présentation des vœux, pour dire que le dossier est suivi de très près parce que c’est une façon de frustrer les originaires qui ont quand même donné leur sang, pour défendre la Mère-Patrie.
Entre les originaires maintenant et les sujets français, il y a une forte différence. Je n’ai pas une idée des taux, mais il y a une certaine différence.

6. Une dernière question concernant cette différence entre originaires d’une part et tirailleurs-sujets français d’autre part, quel était la possibilité d’obtenir un grade militaire ? C’est-à-dire de devenir sous­officier ou de devenir officier.

Chez les originaires, le régime est le même que chez les Français. Il fallait faire le peloton de caporal à l’époque. A l’issu des six mois, vous passez un examen et vous êtes nommé caporal si vous êtes admis. Ensuite, vous êtes soumis à un stage qu’on appelle le peloton de six mois à l’issu duquel, si vous êtes déclaré admis, vous êtes sergent. Ainsi de suite jusqu’au grade d’adjudant, adjudant-chef. Alors, arrivé à adjudant-chef il y a deux possibilités : soit vous passez un examen entre-temps pour aller faire l’école militaire avec les Français toujours, ou bien vous passez un examen qui vous permet d’accéder à l’échelon quatre. A l’échelon quatre, vous avez déjà la solde de base d’un officier. Alors, si ça vous intéresse, vous faites une demande pour accéder au grade d’officier, si ça ne vous intéresse pas, vous restez adjudant-chef.

7. Alors, il était fort probable qu’un citoyen des quatre communes commande un Français. Ce qui était votre cas si j’ai bien compris.

Oui, j’ai eu sous mes ordres, étant sergent, des Français blancs et des Français antillais. Quand j’étais sergent, il y avait un caporal-chef qui était dans mon groupe.
Alors, on a eu des originaires des quatre communes qui ont fait l’école militaire et qui sont parvenus à être, par exemple, colonel. Je connais, par exemple, le colonel Fall qui vit encore, ou par exemple le colonel Soumaré qui est mort. Tous les deux étaient évidemment généraux : le colonel Fall dans l’armée sénégalaise et le colonel Soumaré dans l’armée malienne.
Cette histoire de citoyens, et de sujets, ne comportait pas que des inconvénients pour les sujets français. Vous savez que des Sénégalais, des Africains d’une manière générale, ont pu être officiers par une formation accélérée du fait qu’ils étaient sujets français. Il y avait une école spéciale qui s’appelait l’école de Fréjus, c’est une école qui s’appelait l’école de formation des officiers africains.


8. Mais quel était d’après vous le motif de Blaise Diagne pour deman­er à un certain moment l’acquisition du grade militaire par des non-citoyens, notamment le grade de l’adjudant indigène ?

Je crois qu’à l’époque, le sujet français, qu’il soit Sénégalais ou originaire des autres territoires, ne pouvait pas dépasser le grade de sergent dans l’armée. Et, Blaise Diagne, quand il est venu, il a cherché à améliorer la situation. Tout au début, les gradés africains-sujets, n’étaient pas très instruits. Mais avec le développement de l’éducation, avec le développement de l’enseignement, on a vu des sujets brillants : soient qu’ils sortaient de l’école William Ponty, soient qu’ils ont fait une école primaire supérieure comme par exemple l’école de Bingerville ou l’école Maurice Delafosse ; ceux qui étaient sujets français, et qui avaient une certaine culture pou­vaient être officiers. Alors, je crois que c’est à partir de ce moment-là que Blaise Diagne a estimé qu’on pouvait quand même, leur donner la chance de pouvoir accéder au grade d’adjudant.

9. Justement, cette question de formation me fait penser aux problèmes de communication à l’intérieur de l’armée constituée de Français, d’Africains, avec une certaine formation et une certaine éducation et d’analphabètes. Qu’est-ce que vous avez pu observer concernant la communication entre Africains de différentes ethnies, qui ne parlaient pas le français comme langue véhiculaire : par exemple, un Bambara et un Ouolof. Comment se faisaient-ils comprendre ? Ou encore, quelle était la langue des Français, par exemple quand ils donnaient des ordres et comment la communication, ce plurilinguisme se réalisait ?

C’était par le truchement d’un français qu’on appelait « français tirailleur ». Parce que les gradés tirailleurs eux-mêmes n’étaient pas très instruits tout au début. Ils parlaient un mauvais français, c’était une sorte de patois comme on en parle en Côte d’Ivoire, au Sénégal c’est moins apparent. Au Sénégal, vous voyez facilement des gens qui ne parlent pas français du tout. Tandis qu’en Côte d’Ivoire, vous prenez n’importe quelle personne de la brousse, elle vous parle en français. Alors, chez les tirailleurs, c’est pareil. Il y avait un français qui était à la portée de tout le monde, même les gradés français qui étaient là, ils participaient au même « français » pour se faire comprendre sinon, rien à faire. Alors, tous utilisaient ce français : le Bambara qui est originaire de l’Ex-Soudan et le Sénégalais ne pouvaient communiquer que par le truchement de ce « français » ainsi que les Français (de France) ne pouvaient converser avec le tirailleur de la Côte d’Ivoire que par le truchement de ce mauvais français.

10. Vous avez pu voir des Français qui ont fait la tentative d’apprendre une langue africaine ?

Non, sauf quelques Français qui ont séjourné dans l’intérieur du Sénégal comme commerçant mais dans l’armée non, jamais. Voyez-vous, tout à l’heure, je vous ai entendu parler ouolof, mais les Français qui étaient là jusqu’à la guerre, ne parlaient pas les dialectes. Il n’y avait aucun contact sur ce plan-là. Ils ne faisaient aucun effort pour parler le ouolof ou pour parler autre chose. Je ne sais pas si c’est par complexe, en tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’ils n’en parlaient pas. C’est pourquoi, nous sommes surpris maintenant quand nous voyons par exemple, des Américains du « Corps de la Paix » qui parlent le ouolof. On est surpris. Les Français qui étaient là, ils ne voulaient pas du tout. Ils n’étaient pas moins intelligents, mais je crois que c’est parce que ça ne les intéressait pas, ou bien c’est par complexe de supériorité.

11. Et puis, du côté maintenant des Africains, est-ce qu’il existait des méthodes pour perfectionner ou pour apprendre le français ?

Je ne peux pas en parler parce que, d’abord, je n’ai jamais vécu dans le milieu militaire où il y avait des sujets français. J’ai fait le bataillon de l’A.O.F. qui était composé uniquement de citoyens français. Pendant longtemps, les Français ont évité la cohabitation entre sujets français et originaires parce qu’ils disaient que les originaires montaient la tête aux sujets français et qu’ils vont les pousser à l’indiscipline. C’est pour cela on ne voyait pas souvent dans une même garnison, dans une même compagnie, des tirailleurs et des originaires. C’est bien tard, vers 1940, qu’on a vu pour la première fois au bataillon de L’A.O.F. - que je connais bien - la cohabitation entre tirailleurs et originaires, mais dans des compagnies bien distinctes. Par exemple à Thiès. C’était le siège du bataillon de l’A.O.F. Alors le bataillon était transformé (c’était en 1939-1940) en régiment avec la cohabitation des citoyens et des sujets français. Mais dans des compagnies bien distinctes. Ils ne voulaient pas du tout la cohabitation parce qu’ils disent que « les originaires ont mauvais esprit, ils vont monter la tête aux indigènes, alors, ça va être la révolution ».

12. Je voudrais vous demander encore quelques impressions des renseignements concernant le rôle des deux députés - Blaise Diagne et Galandou Diouf - et notamment leurs positions et leurs points de vue concernant le recrutement des Africains et leurs positions concernant le changement ou l’amélioration du statut du soldat africain. Commençons d’abord par Blaise Diagne.
Blaise Diagne a été député en 1914, il est resté vingt ans en France, il connaissait bien le milieu, il était très évolué, il était marié à une femme française. Il a dit quand il a été élu : « Ecoutez, il y a quelque chose qui manque. Nous sommes citoyens français, nous votons, nous élisons un député à l’Assemblée Nationale Française, mais le citoyen français doit faire le service militaire et jusqu’ici, vous n’en faites pas ». D’ailleurs, il l’a senti parce que quand il a été élu en 1914, son opposant a demandé l’invalidation de son élection, parce qu’il disait que Blaise Diagne, s’il est Français, il n’était pas Français à part entière, n’ayant jamais fait le service militaire. Malheureusement, il n’a pas été suivi.
C’est pour ça, qu’il a été à la base de cette loi de 1915 qui disait que les originaires des quatre communes sont astreints au service militaire dans les mêmes conditions que les Français. Blaise Diagne ne s’est pas arrêté à ça. Pendant la guerre, il a été nommé Commissaire Général pour le Recrutement des troupes noires. Il est venu au Sénégal, il a fait une tournée en Afrique pour demander à ses parents sénégalais, africains, d’aider la France qui était en difficulté. Et, je crois savoir qu’il a fait un recrutement qui s’est soldé à quatre vingt mille hommes. Il était accompagné dans sa mission, en dehors des officiers français, de Galandou Diouf, de Doudou Guèye Grégoire qui était déjà lieutenant de l’Armée Française.
Alors, je vais vous raconter une anecdote : Blaise Diagne est venu, parce que le Ministre des Colonies ou le Président du Conseil avait demandé au Gouverneur Général d’alors, Monsieur Van Vollenhoven, de procéder à un recrutement. C’était le deuxième ou le troisième recrutement. Van Vollenhoven n’était pas opposé, mais il a fait un rapport - après avoir donné des instructions aux différents gouverneurs placés sous son autorité en vue de procéder à un recrutement - disant que les seules personnes valides sont celles qui travaillaient pour nourrir les femmes, les enfants et les vieillards, que ce recrutement comportait des inconvénients.
Le premier Ministre qui s’appelait Clémenceau à l’époque, montrait la lettre à Blaise Diagne qui lui disent : « C’est son point de vue, mais moi, si vous me chargez d’une mission, je suis prêt à vous recruter autant de soldats que vous désirez ». Et, Clémenceau a sauté sur l’occasion, il l’a nommé Commissaire Général pour le recrutement à l’insu du Gouverneur Général qui n’a été prévenu qu’à son arrivée en France en mission, deux jours après la signature du décret. Il s’est présenté au Ministère des Colonies et dit : « Voilà, j’ai reçu ce texte dont j’ignore la provenance. On ne m’a pas prévenu, je suis venu simplement en mission en France et je trouve ce décret ; alors, moi je ne comprends pas », et le Ministre des Colonies lui a répondu que c’était le Premier Ministre qui en a décidé ainsi. Alors, Van Vollenhoven sort du bureau du Premier Ministre et rédige une lettre de démission demandant au Premier Ministre le sublime privilège, d’être mis à la disposition du Ministre de la Défense pour rejoindre son a troisième régiment colonial, parce qu’il était capitaine. Il n’est jamais revenu en tout cas.
Blaise Diagne est venu à Dakar à bord d’un navire de guerre français avec tout son Etat-Major, des officiers, colonels, des officiers supérieurs. Il arrive au port de Dakar, le Gouverneur qui était chargé de l’intérim du Gouverneur Général n’est pas venu à son accueil. Alors, Blaise Diagne envoie un câble à Paris disant qu’il est à Dakar mais que le Gouverneur Général n’était pas venu à son accueil et que s’il maintenait sa position, il ne descendra pas, il ne recruterait pas et qu’il retournerait en France. C’est à ce moment-là qu’on a envoyé un câble au Gouverneur Général lui disant de le recevoir, avec tous les honneurs dûs à un Commissaire Général. Alors, il a donné des instructions partout, et il ne s’est présenté que vers douze heures ou treize heures au port de Dakar. Alors, quand il est arrivé, il a dit à son officier d’ordonnance de dire à Blaise qu’il est en-bas et Blaise a dit au gars : « Dites-lui de monter, s’il ne monte pas, je ne descends pas ». Finalement, il est monté. Il se sont salués et Blaise Diagne lui a dit : « Bon, je vais descendre tout à l’heure », et c’est ainsi que Blaise Diagne est descendu. Evidemment que, ce jour-là, cela a été une grande fête parce que les Africains ont senti que le Gouverneur Général avait perdu la face devant leur parent député.
Alors, en ce qui concerne Galandou Diouf, je peux dire qu’il a eu aussi les mêmes intentions pour les tirailleurs, parce que Galandou Diouf, étant le lieutenant de Blaise Diagne pendant que celui-ci était député, - il était son représentant - était solidaire à Blaise Diagne. Il a eu un passé militaire très important. Alors, jusqu’au moment où il s’est séparé de Blaise Diagne en 1928 ; Blaise Diagne l’a battu en 1928, et en 1932. Mais Blaise Diagne n’a pas pu terminer son mandat. Galandou Diouf l’a succédé, il lui restait deux ans. Alors, pendant cette période, Galandou Diouf aussi, comme Blaise Diagne, a cherché à étendre la citoyenneté au profit de tous les Africains.


13. Alors, son problème n’était pas le recrutement, pour lui, c’était comme une partie d’échecs maintenant, il voulait étendre la citoyenneté française.

C’est ça. Du moment que les sujets français se sont battus, ils ont bouté les Allemands hors de France, c’était le moment de présenter maintenant la note. Et bien, il a demandé, ce que Blaise Diagne avait demandé et ce qu’il a obtenu en partie : parce que, après la guerre, Blaise Diagne, en 28, quand il a senti que Galandou allait le battre aux élections, il a essayé (et il l’a obtenu) d’augmenter son électorat. Pendant toute cette période, la banlieue de Dakar, c’est-à-dire Ngor, Yoff, Ouakam, était en dehors de la commune de Dakar. Les ressortissants de ces villages n’étaient pas citoyens français. Alors, Blaise Diagne a tout fait et a obtenu le déplacement des limites de la commune. Et, à partir de 1928, Ouakam, Yoff, Ngor, Mbao et Thiaroye sont dépendants de la commune et les ressortissants sont devenus des citoyens français. C’est pour ça qu’aux élections de 1928, il a battu Galandou Diouf, évidemment, tous ces nouveaux électeurs, par reconnaissance, ont voté pour Blaise Diagne.
Alors, quand Galandou a pris la succession de Blaise Diagne, il a continué la même œuvre que Blaise Diagne et son objectif c’était la citoyenneté. Alors, évidemment, ce n’était pas facile. Et, un jour, dit-on, c’est une anecdote, il a dit - défendant justement la citoyenneté - qu’il est normal que des Africains puissent bénéficier de la citoyenneté parce que pendant la guerre de 14-18, ils se sont battus contre les Allemands, maintenant, il faudrait leur donner la récompense. Alors, un député français s’est levé pour lui dire « Mon cher collègue vous avez raison, par reconnaissance nous devrions leur attribuer la qualité de citoyen, mais nous, ce qui nous gêne, c’est que vous, vous êtes polygames. Si par exemple on attribue la citoyenneté à tous les Sénégalais et à tous les Africains, dans une génération, vous serez plus nombreux que nous, parce que vous avez quatre femmes, cinq femmes. Et puis nous risquons d’avoir à l’Elysée un Mamadou, Abdoulaye ou un Souleymane Séga Ndiaye. Voilà pourquoi nous y résistons ». Alors Galandou a répondu en le félicitant de sa franchise : « Mon cher collègue, vous avez raison, je vous comprends, mais quand nous sommes venus à la guerre pour vous défendre, acculés par les Allemands, vous n’avez pas cherché à savoir si nous étions des fils de polygames ou des fils de monogames ».
Alors finalement, il n’a pas pu obtenir l’extension de la citoyenneté à tout le monde, mais il a obtenu quand même, la création, au sein du Conseil Colonial, d’un troisième collège. A l’époque, le Conseil Colonial ne comportait que deux collèges : un collège des citoyens et un collège des sujets français représentés par les chefs de canton et les chefs de province qui étaient sous les ordres du gouverneur. Alors, le troisième collège était constitué d’anciens combattants et d’anciens militaires de carrière.
Le Conseil Colonial a pris le relais du Conseil Général parce que le Conseil Général est une vieille institution qui fonctionnait comme le Conseil Général en France - avec des pouvoirs très étendus. Il est vrai que le Conseil Général, les conseillers généraux n’intéressaient que les citoyens des quatre communes. C’est le budget des communes qui était contrôlé par le Conseil Général, et le Conseil Général n’était compétent que pour les choses intéressant les quatre communes. Le conseil colonial était constitué de deux collèges : un collège des citoyens des quatre communes et un collège des sujets français mais représentés par des chefs de cantons et des chefs de provinces. Ce n’était pas efficace parce que les chefs de canton et les chefs de province étaient nommés et notés par le Gouverneur ; il était difficile de contrôler le travail du Gouverneur.
Et, Galandou Diouf, en désespoir de cause - ayant cherché plus d’une fois l’extension de la citoyenneté et ne l’ayant pas obtenu - il a obtenu en compensation, la création d’un troisième collège qui était le collège des anciens combattants et des militaires de carrière.
Malheureusement, le texte est sorti et les élections devaient avoir lieu au mois de juin si j’ai bonne mémoire. Mais ils n’ont pas pu avoir lieu parce qu’on était à la veille de la déclaration de guerre. La guerre terminée, la Constitution Française était déjà suspendue et il n’était plus question de Conseil Colonial. On est entré aussitôt dans cette histoire d’autonomie.
Lamine Guèye a continué l’œuvre de ses prédécesseurs. Il a été l’auteur de la loi qui attribuait la citoyenneté à tous les Africains. Voilà exactement ce qui s’est passé au point de vue citoyenneté.

14. Une dernière question, parce que c’est un phénomène qui suscite beaucoup d’intérêts surtout ces derniers mois, vu que Ousmane Sembène, le grand cinéaste sénégalais, a produit un film à ce pr­pos. Qu’est-ce que vous avez entendu parler, pu lire concernant l’émeute à Thiaroye en décembre 1944. Je sais déjà que vous n’avez pas vécu personnellement, cette expérience de Thiaroye, mais les échos sont aussi intéressants que la réalité surtout concernant le phénomène où les sources sont assez minimes, assez rares.

Pour l’histoire de Thiaroye, évidemment, j’ai vu ça de très loin : d’abord, je n’étais pas à cette époque sur les lieux, ensuite la presse est restée muette sur les événements de Thiaroye. On a raconté beaucoup de choses.
Des gens disent que ce sont des tirailleurs, venus de France avec de l’argent. Quelle provenance ? Je ne sais pas. Ils ont demandé à convertir cet argent en billets africains parce que c’étaient des billets français. Ils ont demandé leur changement à l’administration coloniale, l’armée, elle n’a pas accepté. Ça on l’a dit. D’autres ont dit, non, ce n’est pas exact, ils avaient droit à un pécule ou à une pension ou à des régularisations de salaires. On leur avait promis à l’embarquement que ce serait payé à Dakar, arrivés à Dakar, ils ont réclamé leurs dûs. On leur a répondu : « Non, rentrez chez vous, on vous enverra votre argent ». Ce qu’ils n’ont pas accepté.
Il y a eu beaucoup de versions.
Il n’y a pas tellement longtemps, j’ai bavardé avec un ami, qui était instituteur à Thiaroye - c’est malheureux, il est mort -, on a parlé de choses et d’autres et on a été amené à parler de l’histoire de Thiaroye. Et, il m’a dit : « Tu sais que le cimetière qui est en bord de la route et qui est considéré comme étant le cimetière des soldats fusillés à Thiaroye, n’est pas exact. Ce n’est pas le cimetière, c’est le cimetière du camp militaire. C’était un grand camp de transit, il y avait souvent des cadavres. Au lieu de prendre les cadavres et de les envoyer jusqu’au cimetière de Bel-Air, on a trouvé plus simple de créer un cimetière militaire tout près, et ce cimetière était le cimetière du camp militaire de Thiaroye ».
Il m’a dit : « ’après les renseignements que j’ai obtenus, ces militaires ont été enfuis dans une fosse commune ». Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Il n’était pas très sûr, c’est un simple renseignement qu’on lui a donné.
Il a été jusqu’à me dire qu’il y a un postier ivoirien qui était dans l’enceinte du camp - parce que le bureau de poste de Thiaroye, ne se trouvait pas au village mais se trouvait au camp de Thiaroye. Ce postier est en mesure d’expliquer beaucoup de choses sur le déroulement de cette histoire de Thiaroye. Actuellement, il vit en Côte d’Ivoire. Il est à Grand-Bassam. Il s’appelle Henri Koffi, un ancien postier à la retraite. Le camarade en question m’a dit que le meneur de l’incident de Thiaroye était un Guinéen. Il m’avait même donné son nom mais je ne l’ai pas retenu. Malheureusement, ce copain est décédé.
Evidemment, on a parlé de beaucoup de choses sur Thiaroye. Ce qui est sûr : ceux qui ont été inculpés - parce qu’il y a eu des morts, mais il y a d’autres qui ne sont pas morts - ils sont passés devant le tribunal militaire ici et ils étaient défendus par Maître Lamine Guèye, alors avocat à Dakar. Beaucoup de personnes l’ignorent. Alors, si on arrivait à trouver le dossier de Maître Lamine Guèye, on pourrait connaître l’origine de ce qui s’est passé à Thiaroye. Malheureusement je ne sais pas si le dossier de Lamine Guèye, en tant qu’avocat, existe encore. Je sais que c’est son cousin qui a pris sa succession. Il est là, en face de Nadra Filfili, peut-être lui, il est en mesure d’expliquer ce qui s’était passé. Parce que je crois qu’il était là, à cette époque-là. Même s’il n’était pas là, il doit avoir, peut-être, des dossiers de Lamine Guèye.
En tout cas, voilà ce que je sais de Thiaroye.

Propos recueillis par
Manfred Prinz à Dakar le 4 juin 1987


[1] Ancien combattant, Historien, Archiviste




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