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UN ENTRETIEN AVEC MOUSSA FAYE "C’ETAIT LE BLANC QUI DISAIT QUE LE NOIR NE MEURT PAS..."
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série - 2ème et 3ème trimestres 1988 - volume 5 numéros 3-4

Auteur : Manfred Prinz

1. Nous sommes en train d’oublier le passé. Mais vous, vous pouvez nous le faire connaître aujourd’hui, car on dit que celui qui est plus âgé a plus d’expérience ! Commençons la conversation, comment vous appelez-vous ?

Moussa Faye, je suis né en 1919 à Gandigal.

2. Dans quelle guerre avez-vous été recruté ?

On m’a recruté en 1942 et je suis allé au front en 1943. Après j’ai fait Nice, Toulon, Bordeaux et Lyon. La guerre s’est terminée un samedi soir et je me trouvais à Nice. La moitié des soldats se trouvait en Italie dans les montagnes, car, là-bas, la guerre n’était pas encore terminée. Quant à la guerre d’Italie, elle était la dernière à finir. On recrutait les derniers parmi nous pour les envoyer là-bas, au lieu de les rapatrier. Moi-même, je n’en faisais pas partie, mais on a pris les gens de mon régiment qui étaient déjà bien décimés, il ne restait qu’un bataillon. Je suis encore resté là-bas pendant deux ans avant de rentrer. J’ai été gardien de prisonniers pour un an à Monte-Carlo. Après on nous a déplacés à Ayen où nous avons gardé des prisonniers aussi pendant neuf mois avant de rentrer définitivement.
Dieu a fait, que j’ai été garde-prisonniers, là-bas aussi, et à mon arrivée, les enfants de quinze ans étaient étonnés car ils virent pour la première fois un Noir, parce que c’était un endroit reculé à la campagne. J’ai été rapatrié neuf mois après. Les gens qui ont été recrutés en même temps que moi étaient déjà revenus depuis longtemps et ils s’étaient même mariés entre temps. C’est ainsi que j’ai retrouvé un certain Goy Diouf qui s’était marié et qui avait donné à son enfant mon nom.
Pendant la guerre, nous avons vécu la période de l’hiver à Belfort une fois, la neige et le froid étaient rigoureux de telle sorte qu’on nous a pris pour nous rapatrier. Mais nous sommes restés les quatre mois d’hiver à Ma­seille et à Saint-Raphaël.
Pendant la guerre, les Européens qui étaient avec nous ne parlaient que le français, il n’y avait pas de Wolofs qui nous commandaient là-bas en ce moment-là. Il y avait, certes, des gradés parmi les Africains, et on parlait wolof quand il s’agissait d’affaires personnelles, sinon tout le monde parlait français. Quand nous sommes rentrés en 1946 au Sénégal, j’étais un des seuls qui n’était pas mort.
Depuis notre retour, il n’y a pas eu de changement, à savoir on n’a pas eu de décorations, ni les paiements qu’on nous avait promis. Dieu a fait, qu’on nous a rien payé bien qu’on nous ait demandé les papiers. On a cherché tous les documents, nous les avons déposés au bureau, mais jusqu’à maintenant, nous n’avons rien vu. Moi-même, je n’ai reçu que 1350 francs CFA, une somme insignifiante, nous avons fait des démarches et des démarches, mais sans trouver les moyens d’être payés. Vous comprenez bien, c’est quelque chose qu’on nous doit. Nous ne connaissons pas la cause du retard, mais c’est la faute du gouvernement français. Si l’on te prend de chez tes parents pour t’amener en guerre pendant cinq ans, et, sans décoration, et sans paiement, tu ne reviens que pour cultiver la terre, ce n’est pas du tout agréable.


3. Est-ce que vous êtes membre de l’Association des Anciens Combattants ?

Oui, mais on ne nous a pas payés en tant qu’anciens-combattants. Malheureusement tous mes livrets sont brûlés, je n’ai que mon numéro de matricule (...).
Quand on était à Ayen, les Blancs étaient tous partis. En ce moment-là, la guerre était dure, on nous avait amenés à la campagne. Il n’y avait rien à manger, sauf ce genre de choux qu’on ramassait dans les champs dévastés par la guerre. On les ramassait, les faisait cuire pour les manger. C’était un Anglais qui nous a aidés pour la nourriture. Nous avons battu l’ennemi qui avait quitté son camp et nous avons confisqué ses bagages. Un Anglais est venu vers nous et demandait : « Mais, vous, comment se fait-il que vous êtes ici ? » On a répondu : « On nous a pris au Sénégal, on nous a enrôlés et amenés ici, pour qu’on se batte, et qu’on sauve le drapeau de la France. On est venu ici, on a fait la guerre jusqu’à la fin, il n ’y a pas eu de moyens pour nous rapatrier chez nous. On nous a plutôt gardés ici, et nous mourons de faim. C’est pourquoi nous avons battu l’ennemi jusqu’à se qu’il ait quitté le quartier ». C’est en ce moment-là, que l’Anglais est parti pour nous ramener un camion de pain.
A partir de là-bas, on nous a dispersés dans toutes les directions.

4. En quelle année est-ce que vous êtes revenu à Dakar ?

En 1946.

5. Le moment de votre recrutement correspondait au règne de quel chef de canton, c’était Samba Laobé ?

Non, Socé Fall. C’était lui, qui m’avait fatigué. On a fait le recrutement à Diourbel, après six mois on est allé à Popenguine encore pour six mois, ce qui fait un an. Après on est parti en Algérie. On est resté à Oran avant de continuer à Marseille.

6. Est-ce que c’était votre père ou votre oncle qui vous a donné au recrutement ?

Moi, je n’ai pas été donné. J’ai été inscrit. On a inscrit mon nom. Je n’étais pas chez mon père, mais plutôt chez mon oncle. Mais on m’avait inscrit, que je devrais être recruté. On m’a convoqué, j’ai répondu et on m’a recruté. A mon retour seulement j’ai quitté la maison de mon oncle pour habiter avec mon père ici à Gandigal. Je suis né ici, j’ai grandi ici.

7. Quels pays avez vous faits ?

J’ai fait le Maroc, l’Algérie et la France. En France j’étais à Marseille, Toulon, Ayer et Nice. Là, on a enterré Galandou Diouf. A la porte du cimetière, il y avait une femme qui gardait les tombeaux. Si tu y vas et lui demandes où se trouve le tombeau de Diouf, elle te le montrera et tu verras sa photo dessus.
Je ne peux pas énumérer tous les endroits où j’ai été en France. Si tu fais trois ans par-ci par-là et si tu n’écris pas tous les noms, tu ne peux pas les retenir. J’ai été jusqu’à Paris, au VIIIe, mais je ne suis pas allé au centre de Paris.

8. Comment appelez-vous la guerre dans votre langue ?

On l’appelle "ëpp doole", ce qui signifie le plus fort, car personne n’aime la guerre, qui peut, n’y va pas. Celui qui est plus fort que toi, il t’amène par la force où tu veux pas aller. Une personne qui n’a pas de connaissance, n’est pas à l’abri d’être dominé par la force.

9. Il existe aussi l’expression "dawal jàpp ". Pourquoi ce nom ?

Cela veut dire cours ! Attrape ! C’est parce qu’on a vu les plus forts envoyer leurs sujets pour qu’ils courent attraper les plus faibles. C’est comme si tu disais à celui qui est avec toi : Cours m’attraper ceci ou cela ! Mais celui qui est poursuivi pour être attrapé ne va pas l’appeler ainsi.


10. On a raconté que les Blancs passaient avec leurs chars sur les cadavres des soldats africains, parce qu’ils croyaient que le Noir n’en mourrait pas !

R : Ça, on le disait, mais ce que nous avons vu, c’était qu’on creusait de grands trous pour mettre les gens dedans pour les enterrer, je n’ai pas vu non plus d’incinération. Bien sûr, que le Noir meurt ! C’étaient les Blancs, eux-mêmes, qui disaient que le Noir ne meurt pas et qu’il ne ressentait pas non plus la faim..., car il mâchait du bois vert. Il s’agit là du cure-dent que j’ai ici et que j’utilise pour blanchir mes dents. Pour diminuer l’héroïsme de l’homme noir, le Blanc racontait qu’à cause du cure-dent qu’il met dans la bouche, il ne meurt pas jusqu’au lendemain. Le Blanc inventait ça et beaucoup d’autres choses. Parce que c’étaient les Noirs qui ont fait presque toute leur guerre.
En ce moment-là, on avait des coupe-coupe appelé coupe-coupe-lamé, on frappait les Blancs avec. Ils tombaient jusqu’à ce qu’ils disent que le Noir ne meurt pas. Car, si tu tirais sur eux, ils ne tombaient pas à cause de leurs gris-gris. Il y a, en effet, des gris-gris chez nous qui font que la balle ressort en eau si tu tires sur eux. J’avais un oncle qui avait fait la 1re guerre, son nom était Sombel Faye. Il avait un gris-gris autour de sa taille. Si tu lui pointais un fusil, il devenait invisible, si tu mettais le gris-gris dans le feu, il devenait de l’eau, et le feu s’éteignait. Cela existait dans la tradition sereer d’autrefois. C’était aussi à cause de cela qu’on disait que l’homme noir ne mourait pas, mais il meurt. Les Français n’ignoraient pas l’héroïsme du Noir, c’est lui qui a sauvé le drapeau français pendant la guerre.

11 Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter sur l’histoire de Thiaroye ?

R : Mon oncle, Mboor Faye, a été tué pendant cette histoire-là. Quand il a été en France, à son retour, il a ramené beaucoup d’argent. Quand ils sont arrivés à Thiaroye, on leur a dit : « Donnez votre argent, on va vous le changer ! » Ce qu’ils ont fait. C’était beaucoup. A ce moment-là, on ne voulait pas que l’homme noir ait beaucoup d’argent. On leur a dit : « L’argent est trop, on va vous le diminuer et vous en donner la moitié ! » Ils ont refusé, il y avait beaucoup de bruit, des discussions. Quand ils ont vu que les Noirs étaient décidés et qu’ils allaient mourir plutôt que de donner leur argent, on a amené la classe d’âge qui était recruté en 1943 qui était avec les Blancs. Ils les ont pris et ils les ont placés devant les autres en leur disant : « Tuez-les, ou on va vous tuer ! Vous allez tuer vos parents ou nous allons vous tuer ! » En ce moment-là, les recrues de 43 n’étaient pas éveillés. C’est cette classe de 1943 qui a tué les gens qui sont morts à Thiaroye. La cause était l’argent. Les Blancs étaient derrière eux et leur ont donné l’ordre de tirer.

12. Vos supérieurs, est-ce que c’étaient des Européens ou aussi des Africains ?

R : C’était un Blanc qu’on appelait Général Giraud. Il était présent à Thiaroye au moment de la fusillade. C’est lui aussi qui était à l’origine de cet événement. Quand on l’avait attrapé, on nous dit qu’on l’avait amené à Montpellier en France pour l’enfermer.

13. Et en France, est-ce que vous étiez commandés par des Français ou par des Africains ?

C’est aussi un Français. Ceux qui étaient nos chefs, c’étaient au moins des sergents-chefs ou des caporaux jusqu’à l’adjudant ou l’adjudant-chef. Parmi les Noirs, il n’y avait qu’un seul qui avait des grades, c’était le Lieutenant Samba Bâ.

14. C’était lui, qui était votre interprète quand vous aviez des problèmes ?

Oui, il était notre porte-parole, et c’était lui, qui parlait avec les Blancs pour parler avec nous après. Ça, c’est clair, lui, il arrangeait tous nos problèmes avec les Blancs. Il nous parlait, on l’écoutait, et on s’en tenait à ce qu’il nous disait.


15. Quelle langue parliez-vous avec vos supérieurs ?

Avec Samba Bâ, on parlait wolof. Il était Toucouleur, mais on ne parlait que wolof avec lui.

16. S’il y avait par exemple un Bambara qui ne comprenait pas le wolof ? Comment est-ce que vous vous débrouilliez ?

S’il y avait quelqu’un qui ne comprenait pas le wolof, on parlait français.

17. Dans quelle langue est-ce qu’on donnait les commandements ?

En français, bien sûr.

18. Est-ce qu’il y avait des interprètes ?

Oui, il y en avait. Des sergents, des sergents-chefs, des adjudants, des adjudants-chefs. C’étaient des Noirs qui nous traduisaient en wolof ce que le général nous avait dit. C’est le wolof qui marchait, mais les Bambaras avaient des interprètes en bambara.

19. Avez-vous vu des Européens qui parlaient une langue africaine ?

Oui, il y en avait, mais très peu. Un sergent par exemple, appelé Conté, parlait bien le wolof. Il comprenait aussi très bien le wolof. Un commandant aussi, il s’appelait Desport, il parlait et comprenait très bien le wolof aussi...

Propos recueillis par
Manfred Prinz en wolof [1] à Gandigal (Petite Côte, Sénégal, _ _ le 26 juin 1987


[1] Mes remerciements à Monsieur Faye lui-même et à Aliou Dione (IFAN-Cheikh Anta Diop) qui a rendu possible cette rencontre ainsi qu’à Aziz Hane qui a aidé à rendre le texte en français




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