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LES ECHOS DU SILENCE DE AÏSSATOU DIAGNE DEME : UN METEORE DANS LE CIEL ROMANESQUE SENEGALAIS
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Ethiopiques n°73.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2004

Auteur : Guedj FALL [1]

La photographie en médaillon à la quatrième de couverture de l’ouvrage et les quelques points de repère sur la formation et la vie professionnelle de l’auteur ne traduisent pas assez la carte d’identité de l’auteur. Souvent utilisé dans la fabrique des livres, ce procédé cache plus qu’il ne dévoile, il reste fidèle au principe flaubertien qui recommande au romancier de bannir le culte de la personnalité, de se mettre non devant l’œuvre mais derrière.
L’aumône d’informations que donnent les NEAS aurait pu être une source de création lorsque, chez l’auteur, se manifeste le vœu d’écriture. Il y a eu donc rupture entre un vécu et un monde à recréer, entre le domaine concret de la vie et celui des œuvres de l’esprit.
En d’autres termes Aïssatou Diagne Dème [2] que nous classons d’autorité dans la catégorie des romanciers a préféré laisser dans les vestiaires du « Management » les outils, les techniques de l’administration et de la jurisprudence avant d’entrer en littérature.
Dans ce domaine il est permis de se laisser aller à la rêverie non parce que le créateur ne trouve remède aux maux qui taraudent la société mais parce que le souci est de créer un univers imaginaire susceptible de donner espoir aux victimes des ragots qui sont incapables de dire leur désarroi.
Ces hommes d’intérieur, de silence, de peu - entendons par là sans forces et repliés sur eux-mêmes -, Aïssatou Diagne Dème les prend donc en charge et par un autre tour de gestion tente de les rassurer par la magie des mots ; elle rend audible le échos de leur silence.
La lecture de l’ultime page fait l’économie du texte. Celui qui se contenterait de l’os du récit, selon la métaphore rabelaisienne, n’atteindrait pas la substantifique moelle. Il faudrait en conséquence un second niveau qui, de loin, dépasse le degré zéro de l’information littéraire.
Tout compte fait l’on convient avec le présentateur anonyme des NEAS que l’os tient la promesse de sa saveur, qu’il est un savoir que le lecteur avale déjà avec appétit.

« Ndèye Fatou, après de longues années de mariage, n’enfante toujours pas. Selon le verdict populaire, elle est stérile. Or, c’est Abdou qui l’est. Mais son statut de phallocrate exclut l’aveu de sa tare. Dans l’isolement d’une pestiférée, elle rencontre Tidiane et conçoit. Abdou sait bien que cette grossesse n’est pas de lui. Mais la venue [naissance] de Thierno Seydou accomplit d’autant plus aisément la restauration du couple maudit que Tidiane est mort accidentellement. Simulant le bonheur à s’y méprendre, Abdou joue gravement son rôle de père putatif et apprend à pardonner dans le déchirement, non dépourvu de grandeur, d’une philosophie de circonstance.
Quand Ndèye Fatou découvre qu’Abdou « sait », elle est terrassée par une crise cardiaque. Sa survie inespérée réalise le prodige de sceller définitivement l’unité d’un trio dans lequel chacun, sauf Thierno Seydou, connaît la nature exacte du sacrifice et le prix à payer ».

Cet aperçu donne au lecteur l’envie d’ouvrir l’œuvre, de la parcourir et d’éprouver dans les dernières pages le regret d’avoir terminé en si peu de temps un récit aussi éclatant. Il découvre après coup que le présentateur en le laissant sur sa faim l’invitait à saisir tout le flux romanesque que Ndèye Fatou ressent profondément dans sa chair au point de dire que Aïssatou Diagne Dème fait voir dans le ciel romanesque un météore, expression d’un drame intérieur.
La rémanence de cet objet lumineux n’a pas manqué d’habiter l’héroïne, elle décrit l’accalmie de ses souffrances de jeune épouse en y associant Tidiane, cet homme qui s’implique dans un ménage à trois :

« Il était comme une éclaircie dans le ciel sombre de mon cœur. Je n’osais pas définir ce que m’arrivait de peur de le voir s’estomper. Je retrouvais une jeunesse, mon insouciance par la seule présence de cet homme que je ne connaissais pas hier encore. (p. 17)."


Ndèye Fatou sombre dans un on-ne-sait-quoi d’indéfinissable ; l’environnement physique intériorisé sert de support moral ; il accentuerait son « spleen », ce sentiment de vacuité sans la présence de l’homme qu’elle préfère désigner du personnel « Il » comme pour dire qu’elle est seule dans le secret de son silence, un mot qui rime avec Solitude, Nuit ; et revint plus de dix fois sous la plume au moment où l’héroïne se confesse. Le phénomène d’accumulation de ce même mot ne nuit pas à la phrase française. L’auteur se plait à lui imprimer la marque du pluriel ; il lui confère le statut de groupe nominal.« Il est des silences privilégiés quand les cœurs sont à l’unisson, où la parole devient superflue. (...) Le silence ! » (P. 17).
L’histoire de l’héroïne fait pendant à celle de l’époux, deux mouvements matérialisés avec bonheur dans le corps du texte. Cette nette séparation du texte du roman en deux parties n’est point la pause d’un long cheminement narratif pour une plaquette de quelque soixante-dix pages. Il est vrai que les échos du silence cognent sur les parois de l’espace du dedans, que la romancière voudrait tout dire d’une coulée. Ce désir irrépressible de raconter la vie que Ndèye Fatou a vécue introduit une inégalité de volume dans les deux partie, la différence n’est pas grande ; elle l’est moins dans la deuxième partie consacrée aux déboires de Abdou.
Ce qui retient l’attention dans cette odyssée sentimentale bruissant de « péché en silence » ce sont moins les significations que révèle « l’écriture économique », qui fournit des informations, que cette autre écriture d’essence poétique qui s’inscrit dans une technique de fabulation dans la didactique de la première et de la deuxième partie du roman.
La quête du sens de ce récit, une véritable métaphore de l’amour, requiert une lecture au second degré. Les significations profondes ne se laissent pas percevoir au premier abord. Aussi importe-t-il de rassembler quelques faits de la fiction éparpillés dans l’espace du texte. Dans la présentation du récit, il ne serait pas superflu de faire allusion à la structure de la famille ; elle n’est point de type nucléaire quand on constate qu’avant ou après la naissance de Thierno Seydou la grand-mère de celui-ci et belle-mère de Ndèye Fatou, l’œil inquisiteur, rendait visite à Abdou ; elle ne manquait pas, par ricochet, de souligner le cercle de famille qui ne s’élargit pas, faute de naissance.
Comment mettre un terme à ces allusions ? Il lui suffit de se remémorer la musique de la radio de bord pour se rendre à l’évidence de la puissance que le sexe dit faible tire de l’homme qui contribue à l’affermissement de liens sacrés et donne une assise matrimoniale.
Sur un air pascalien, l’on pourrait dire la femme (jigéen en wolof) est une nature délicate ; l’homme (góor) doit la chérir et non la dominer ni l’écraser.
Ces deux êtres, « condamnés à une communication morale », rappelle le philosophe grec, sont parfois en proie à une force (doole) dont la détention risque parfois de planer sur le climat conjugal. Pour comprendre que le conjoint Abdou est victime d’un préjugé fort longtemps intériorisé avec les croyances ancestrales, il suffit de se conformer à l’avis souvent versatile de la belle mère de Ndèye Fatou. Sans daigner se ranger du côté de son gendre, elle prend évidemment fait et cause pour son fils Abdou qui détient un certain pouvoir économique et exerce une ascendance sur l’épouse. Affaiblie par la salacité d’un homme qui ne tire qu’un simple plaisir derrière une porte clause, Ndèye Fatou a en même temps peur de perdre le confort matériel qu’elle ne trouverait pas chez elle une fois les liens du mariage rompus.
En ce sens elle a vraiment compris la phrase inaugurale du roman : « Dooley jigéen góor ». Ainsi, allait-elle « assumer [sa] nouvelle situation marginale. L’espoir de pouvoir à nouveau être heureuse [la] galvanisait » (p. 21).
Abdou ne sait pas que la force sans la raison est nuisible ; il a usé de son pourvoir, de ses droits d’époux ; il en a abusé, il a détérioré les liens affectifs du ménage. C’est parti ; tout est bien huilé dirait Anouilh pour voir l’épouse se rapprocher davantage du « nid » de Tidiane. Un dramaturge du XVIIe siècle n’aurait pas à redire de la vérité de la romancière sénégalaise pour caractériser certains hommes : « [ils] sont comme les enfants, ils ne se rappellent un jouet délaissé que quand quelqu’un d’autre s’y intéresse » (p. 22-23).
La belle-mère de Ndèye Fatou, sans doute « pleine d’usage et de raison », aurait dû faire preuve de réalisme et infléchir l’orgueil du fils qui croit que son épouse lui a ravi la joie d’être père. Est-elle dans le secret de sa bru ?
Jamais elle n’aurait pensé que celle avec qui elle s’entend comme le lait et le citron sera la mère d’un enfant dont le père n’est pas Abdou. Celui-ci sait que la grossesse de Ndèye Fatou ne pouvait être de lui ; le médecin l’a confirmé à la suite d’un diagnostic. La mère de Abdou ne le sait pas et Ndèye Fatou croit que Abdou non plus le sait. Il aura fallu lire la deuxième partie du récit, lieu du journal intime de l’époux malheureux, pour prendre la mesure d’un scandale qui couve depuis le temps d’une grossesse, précédé d’un amour illicite.
Abdou s’en remet à sa foi, à l’adaptation à une situation nouvelle susceptible de satisfaire cette convention sociale fort observée en milieu africain et qui veut que la naissance d’un enfant soit le signe du mariage béni. La foi en Dieu l’aide à supporter ce qui arrive et ne dépend pas de lui. C’est par cette voie stoïque qu’il a su certainement refréner l’ardeur d’époux blessé dans son amour propre. Rien en effet ne met à jour son désarroi lorsque Ndèye Fatou tente malicieusement d’amener Abdou à déjouer les pièges qu’elle lui tend. Elle ne l’a jamais pris en défaut. Abdou a réussi à opérer un transfert de sentiment affectueux, à se faire tendre, à prendre la place dévolue à la maman, ce premier objet d’amour de l’enfant.

« Thierno était un enfant doux qui dormait la plupart du temps (...). Quant il lui arrivait de pleurer la nuit, je trouvais Abdou penché sur son berceau (...). Bientôt, il fut même capable de lui préparer ses biberons et de le nourrir correctement » (p. 38).


Le jeu d’une certaine réalité a fait naître la réalité de ce jeu ; autrement dit dans l’inversion des jeux de rôle Ndèye Fatou identifie dans son espace du dedans son désir du moment à la réalité des faits du dehors. En définitive, Abdou ne trouve-t-il pas son compte dans le processus d’échange de réalité ? Il semble s’y plaire en évitant de la part de l’enfant Thierno Seydou un éventuel sentiment de rejet dont il pourrait être victime. Le psychologue dirait que la cohabitation par trop rapprochée du père et du fils ne développerait chez celui-ci une conduite de parricide qui proviendrait du complexe d’œdipe. Il faudrait carrément dire que ce profond jeu de pulsions et de relation fonctionne d’une autre manière dans un autre contexte. Au pays des Noirs, un tel complexe s’inscrit avec difficulté dans une famille triangulaire pour ainsi dire constituée du père, de la mère et de l’enfant. Abdou, Ndèye Fatou et Thierno Seydou ne sont pas les seuls protagonistes du récit. Le triangle familial, rappelons-le, s’est souvent ouvert lors des visites intempestives de la belle mère de Ndèye Fatou dont les remarques sur la maternité sont des rites d’intégration du bébé dans son milieu de vie paternel :

« Pour elle, le petit était tout le portrait de Abdou, quand il était bébé et puis ce port altier de la tête, ces pommettes hautes étaient bien de chez eux » (p. 36).

La naissance de Thierno Seydou l’a comblée de bonheur, les critiques acerbes à l’endroit de Ndèye Fatou sont vite oubliées.
Les traits distinctifs de l’enfant, l’air de famille qui le place dans la lignée d’honorabilité du père réjouissent le cœur de la grand-mère ; il en est de même chez Abdou qui devrait comprendre que les rouages du complexe d’œdipe ne fonctionnent pas de la sorte, c’est-à-dire que dans une famille nucléaire des affinités électives unissent le père à la fille ; la mère au garçon. La lecture de ce schéma dans le récit de Aïssatou Diagne Dème correspond-elle à ce que le psychologique appelle l’œdipe africain ? Nous avons essayé de comprendre que l’ouverture du triangle familial ne donne pas lieu à des fixations sur la structure de la parenté. Si Thierno Seydou ne ressemblait pas trait pour trait à Abdou selon les dires de la mère, la seule personne capable de se souvenir du portrait physique, s’il n’y avait pas donc cette ressemblance Ndèye Fatou n’en serait pas ébranlée. Elle comprendrait à sa convenance et pour tromper peut être l’opinion des autres que le caractère acariâtre de Abdou au moment de la conception ( ?) et les brimade de la belle-mère ont été inconsciemment intériorisés par l’enfant avant la naissance. En Afrique la femme en état de grossesse, par crainte de voir son enfant porter les marques de la laideur, évite de voir par exemple une image simiesque. Ailleurs, on s’attardait devant la Joconde qui, dit-on, a le pouvoir de réfléchir ses doux traits en la petite créature humaine dans le sein maternel.
Ndèye Fatou semble remettre de l’ordre dans les considérations psychologiques par l’observation de gestes et comportements de son enfant à une phase où le caractère commence à s’affermir ; ce qui laisse à penser que ses observations fondées sur des caractères acquis, sont justes : « Thierno grandissait (...) et il s’avéra être tout mon portrait une ressemblance étonnante, selon notre entourage » (p. 38).
Il est bien naturel que l’image de la maman soit l’image embellie dans celle du fils, Ndèye Fatou n’a nullement besoin d’évoquer des traits ataviques pour rapprocher quelques éléments du portrait physique de la belle-mère de ceux de Thierno Seydou ; l’argumentaire serait affaibli par le caractère évident de l’acquis. Procède-t-elle de la sorte, à l’instar de Abdou au mieux de récupérer plus tard l’affection du fils ?
Dans les moments d’intégration de l’enfant à son milieu familial, on assiste à un tiraillement de lignées : « La maman, dirait Sembène Ousmane, chérit avec le plus grand respect [le] déchirement d’elle-même » ; la belle-mère, du côté du père, se réclame de l’autre lignée.
Jusqu’ici, dans la communication implicite qui s’instaure entre la belle-mère, Ndèye Fatou et l’entourage social, Abdou ne s’est pas, de vive voix, prononcé sur les prétendus rites d’intégration au risque de saper les fondements de ce qui lui confère une bonne assise sociale. A la lumière de sa posture dans un cadre de relations ou l’enfant apparaît plus affectueux à l’égard du père que de la maman, celui-là se détache ; il n’est ni du côté de sa mère ni du côté de son épouse. Il fait découvrir une vérité que le lecteur n’aurait pu surprendre sans la lecture de la deuxième partie du récit où le style et l’imagination de Aïssatou Diagne Dème sont au rendez-vous.
Ainsi, en fouillant dans l’espace du récit, lieu d’inscription de l’imaginaire, constate-t-on que le silence d’Abdou résonne plus fort dans la première partie du récit que dans la deuxième.
Dès l’instant que l’écriture de la fiction devient un support pratique de fabulation, qu’il ne délimite pas le champ de l’interprétation du texte qu’elle informe, le caractère transitoire du langage écrit se confirme. Cela fait revenir au mutisme de Abdou, à son silence que la lecture pourrait rendre par des mots absents de son entretien avec son épouse. En effet, les images d’identification, relatives au rite d’intégration présentement attestées dans l’espace du texte, appellent une réalité absente, quelque chose que Abdou ne confesse pas et qui appartient à un non-dit. Tout serait parti de la phrase « Abdou donna le nom de son père à l’enfant : Thierno Seydou, un nom à consonance toucouleur qui aurait certainement plu à Tidiane » (p. 37).
Au regard des autres, il n’y a plus l’ombre du doute ; Abdou accepte la paternité de l’enfant non parce que la loi islamique ou les textes profanes l’y astreignent. Il observe la logique matrimoniale et règle du coup ses comptes avec une société prompte à juger, et qui lui a tout donné sauf un enfant. Tout semble rentrer dans l’ordre mais la réalité perçue de l’intérieur n’est que trouble et sédition. Le choix du nom de l’enfant invoque le personnage absent, celui du père de Abdou et grand-père de Thierno Seydou. L’ascendance patrilinéaire a donc permis, grâce au nom de l’enfant « à consonance toucouleur », de déterminer l’appartenance à une confrérie dont le nom est transcrit de la même manière que celui de Tidiane, ce médecin par qui est venu le scandale dans le ménage de Abdou. Outre l’acte de reconnaissance à Thierno Seydou père, Abdou semblerait insinuer par l’évocation du nom de cette confrérie le surgissement de l’image de Tidiane Diop dans l’univers sentimental de Ndèye Fatou. Grand serait son calvaire si l’enfant, au nom d’une certaine amitié, avait porté le nom de l’amoureux de circonstance, Abdou se serait vengé avec raffinement ; les liens du mariage risqueraient de se rompre : l’éclatement de la famille entraînerait plus tard la déprime chez Thierno Seydou.
Revenu à de meilleurs sentiments, Abdou se dit éducateur, homme « rempli d’humanité » il ne pouvait assister à la dislocation de sa petite famille qu’il a apprise à chérir depuis la naissance de Thierno Seydou marquée du sceau d’un événement heureux. Il n’a pas connu le sort de ce personnage de La Maison au figuier [3] qui ne pouvait s’unir à la fille Waranka parce qu’« il n’y a pas de conjonction favorable entre [leurs] signes » (p. 156).

« Abdou disait que notre fils était notre porte-bonheur : il avait eu une promotion appréciable au sein de son entreprise à la tête de laquelle il avait été nommé Directeur-Afrique, un mois après mon accouchement » (p. 39).

Toute tentative de remise en question du sort dans lequel s’est engagé ce fervent musulman est un blasphème. Abdou s’en remet donc de gaieté de cœur à son créateur. L’on voit poindre à l’horizon de l’univers mental de ce personnage le dénouement de son aventure sentimentale que le lecteur, compte tenu du caractère tragique de l’action narrative, n’est pas bien sûr tenu de partager. Il est de son droit de faire des supputations, de s’interroger sur ce qui adviendrait si la décision de Abdou n’était pas souple. En revanche il ne devrait pas entraîner un autre lecteur au constat d’un « happy end », d’un dénouement heureux.
L’arrêt de la plume de l’auteur annonce-t-il la fin des limites matérielles du texte écrit et paginé ? Aïssatou Diange Dème a rempli son contrat d’écrivain en réconciliant des protagonistes avec eux-mêmes. Ils sont parvenus à s’entendre parce qu’ils ont écouté les échos de leur aventure. Parce que le voyage sentimental a résonné dans la mémoire.
La romancière sénégalaise a atteint la pulpe des mots ; son récit est empli de poésie, de cette poésie qui donne au langage toute sa beauté physique, de cette poésie de mots, des mots qui convoquent d’autres mots : des images se déplacent, se transforment, s’emportent, s’ouvrent sur l’espace infiniment ouvert du texte, un espace de l’imaginaire à la dimension de l’univers céleste.
Parce qu’ils n’épuisent pas le langage de l’écriture, les mots semblables à des météores lumineux se déploient librement, explorent l’espace du dedans des personnages. Les moments de réflexion que subit Ndèye Fatou, l’héroïne du récit, ne cessent de l’habiter ; ils donnent la mesure de cette vérité : « Dooley jigéen góor ». Mais l’homme (góor) incarne souvent la négation de cette force (doole). Ainsi de Tidiane Diop que Sadji [4] qualifiait de « Farou Thiakhane » qui illustre la figure de l’amoureux de circonstance et dont les légèretés ont ébranlé, pendant une période, une vie de ménage et démontré par ailleurs qu’au cours du voyage sacré à deux la femme n’est pas la seule nature faible. Abdou pourrait bien se surprendre à inverser les termes de l’incipit et écouter la chanson dire, dans un nouvel espace : « Dooley góor jigéen ».
Le silence qui parle dans le récit est à la source du plaisir de lire Aïssatou Diagne Dème, de découvrir cette filiation d’écriture entre les récits écrits, les récits vraiment écrits. Les mots sont de « longs échos », ils y brillent de mille feux. De chair et de sang ils entrent dans la substance des personnages. Ce récit qu’on-ne-lâche-pas-avant-la-fin est une promesse de bonheur ; les personnages sont proches de nous. Le lecteur les rapproche, il pourrait supporter le poids de la vie.


[1] Ecole Normale Supérieure, Université Ch.A.Diop de Dakar

[2] DEME, Aïssatou Diagne, Les échos du silence, Dakar, NEAS, 1999, p.71

[3] KANE, Abdoulaye Elimane, La Maison au figuier, Dakar, NEA, 1994, p.217

[4] SADJI, Abdoulaye, Maïmouna, Paris, Présence Africaine, 1965, p.253




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