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LES VOIES DU LYRISME DANS LES POEMES DE L. S. SENGHOR de Robert JOUANNY ED. CHAMPION, PARIS 1987
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988-volume 5 n°3-4

Auteur : Lilyan Kesteloot

Voici une très agréable introduction à l’œuvre poétique de SENGHOR ; l’auteur a su y faire oublier qu’il est professeur et rendre légère la lourde machinerie de la critique littéraire moderne.
Car enfin (profitons de l’occasion pour le dire) ce sont de semblables ouvrages qui donnent le goût de lire, qui guident nos mains, complices, vers le roman ou le recueil de poèmes. Et trop souvent aujourd’hui cet office est réservé au journaliste, cependant que le critique spécialiste se cantonne dans des grimoires rébarbatifs, en termes codés, inaccessibles à l’honnête homme qui n’aurait pas lu Todorov Greimas ou Derrida.
Devra-t-on inaugurer 2 types d’ouvrages critiques ? L’un pour séminaires d’initiés au langage ésotérique, et l’autre pour public cultivé en bon français ?
A l’heure où les thèses savantes sur SENGHOR s’accumulent, nous sommes heureux de rencontrer un ouvrage de qualité, mais commode et sans prétention, qui nous place d’emblée en empathie avec le poète de la négritude.
Ouvrage riche cependant, bourré de renseignements utiles sur ces poèmes, commençant par leur chronologie pas toujours évidente, et terminant par un lexique bien documenté.
Mais ces précisions n’excluent pas l’analyse qui prend son vol avec l’étude des triples racines africaines, françaises et intellectuelles, où le poète puise son inspiration, de Bergson au marxisme, des Négro-Américains à l’ethnologie franco-allemande, de la tradition orale au surréalisme. Mr Jouanny réalise là une belle synthèse de ces diverses influences depuis longtemps identifiées dans plusieurs études indigestes comme celles de Melone, O. Mezu, G. Ngal, et nous-mêmes [1].
Plus original est le relevé de l’itinéraire intellectuel de l’écrivain bien balisé dans le chapitre intitulé « le poète et son temps », et ponctué de références aux poèmes qui l’illustrent.
Cependant la meilleure partie du livre est une interrogation de type structural où R. Jouanny observe les oppositions au niveau des poèmes, et qui vont par deux « sur un rythme binaire » : langue maternelle/langue française - souvenir/devenir - tradition/promesse - éternel/éphémère ­ sacré/profane - soi / l’autre - colère­/pardon - sec/humide - dur/mou... que chaque fois l’artiste transmue en complémentarité, dans une synthèse qui constitue « le troisième temps ».
On pourrait d’ailleurs prolonger cette recherche à l’infini : mort/vie ­ombre/lumière - blanc/noir - etc. Mr Jouanny a bien pénétré cette démarche senghorienne ver l’unité qui demeure pour lui une sorte d’eschatologie, tant dans son œuvre que dans son psychisme et que dans ses relations avec ses semblables.
Plus rapide, et peut-être trop fidèle au discours senghorien sur lui-même, est le chapitre consacré au fonctionnement de l’image et des rythmes. Mais tant de critiques ont été dupes de ce discours péremptoire et maintes fois répété, que l’on ne peut vraiment en vouloir au professeur trop respectueux de son vénérable sujet.
Tel qu’il est ce livre remplit parfaitement son objectif « qui n’est autre que d’inviter à lire une œuvre elle, même loin d’être achevée ». Et il est certain que M. Jouanny prépare fort bien le lecteur à cette joie qui l’attend, secrète, tapie, gîtant au fil des pages du poète de Joal.


[1] L.KESTELOOT - Les écrivains noirs de langue française. Bruxelles University Press -1963.




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