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INTRODUCTION A LA POETIQUE DE L.S. SENGHOR de Mohamed Boughali , ED. AFRIQUE ORIENT CASABLANCA 1986
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988-volume 5 n°3-4

Auteur : Lilyan Kesteloot

Voici un essai particulièrement brillant qui s’attache à découvrir les ressorts de l’action poétique de SENGHOR. Il laisse délibéremment de côté la thématique, les messages, l’idéologie, le contexte et l’auteur lui­même. Mais ne considère que les poèmes et ne s’interroge que sur leur poéticité. Travail incisif, à la pointe de la modernité, et manipulant pour ce faire les concepts analytiques de Barthes, Burgos, Bachelard et Durand. Il a su néanmoins les pratiquer avec délicatesse et n’être jamais lassant.
Ainsi malgré de nombreuses répétitions (mais cela ne gêne pas vraiment) Boughali s’impose par la virtuosité de son style et l’originalité de sa recherche. Car l’auteur est lui-même écrivain et je n’en donnerai pour preuve que cet extrait sur la pratique de la discontinuité des images :
« Ecoutons SENGHOR s’adonner à cette pratique dont la teneur poétique provient directement du recours décidé à la provocation d’une rupture évidente dans le tissu lyrique encore se faisant :

« Que j’émeuve la voix des kôras Koyaté ! L’encre du scribe est sans mémoire »
(« Congo », H. N.)

La discontinuité en question est révélée par le saut impromptu du registre du lyrisme attribué aux instruments de musique traditionnels (kôras) à la disponibilité amnésique, pour ainsi dire, du scribe. Il est vrai qu’à première vue, la rupture est effectivement surprenante et crée un tremblement sémantique et contextuel dans la fibre du vers. Cependant, c’est précisément cette secousse préméditée qui est interrogée et sollicitée comme receleuse de jubilations poétiques aussi positives qu’inattendues. Chez SENGHOR ; cet autre procédé créateur d’images fait de la poésie l’espace rêvé de sauts sémantiques et de danses lyriques qui s’accomplissent derrière l’innocence première de la pratique linguistique ».
Boughali explore donc la « logistique rhétorique » du poète en analysant le fonctionnement de la dérive métaphorique et de la litote « qui fait jubiler sens et images cachés avant d’en permettre les manifestations positives ». Puis il dégage successivement la poétique de la parole, des couleurs, de la lumière du silence, et enfin des choses. Chez ce poète du Logos, l’optimisme linguistique provient d’un optimisme ontologique, voire cosmogonique, et dont « la foi en la force créante du langage l’autorise à sauter allègrement d’un registre à l’autre sans se soucier des frontières habituelles », cependant que « tout se passe chez SENGHOR comme si le langage sollicité était bon prince et ne saurait de ce fait, décevoir l’attente confiante du poète ».
C’est si vrai tout cela ! et l’on se sent plein de gratitude envers Monsieur Boughali qui insiste sur cette jubilation (le mot revient souvent) qui affleure au rythme des vers senghoriens et qui font communier lecteur et poète dans la convivialité du langage ainsi partagé.
Confiance, jouissance, gratification, épicurisme, optimisme,... n’écrivions­nous pas récemment nous aussi que la poésie de SENGHOR était une poésie du bonheur, et ce, quels que soient les sentiments parfois tragiques qui ont déchiré le poète ? Pourquoi ? Boughali offre une réponse : « N’ayant aucun contentieux à régler avec le langage, SENGHOR profite de cette bienveillance relationnelle et presque affective, pour le faire littéralement chavirer dans des terres inconnues dont la découverte fulgurante laisse entrevoir la féerie de nouveaux signifiés ».
La lecture de Boughali est à conseiller à tous les senghoriens pour le renouvellement de l’approche comme du vocabulaire concernant notre poète. Il arrive ainsi à écrire tout son essai sans prononcer les mots de négritude, ni aliénation, ni engagement, ni colonialisme, ni retour aux sources, ni royaume d’enfance.
Parti pris donc, et manifeste. Mais aussi parti tenu et réussi grâce à une sorte d’enthousiasme dont l’auteur fait preuve, et qui lui fait trouver des tas de formules heureuses pour caractériser son sujet. Ainsi à propos du silence chez SENGHOR, Boughali écrit « Celui-ci fonctionnera désormais comme la respiration et le repos serein du langage » ; à propos de la lumière : « la présence de la lumière travaille dans le sens d’une ouverture augurale... elle est prévision active d’autre chose » ; ou encore à propos de la couleur : « elle sera utilisée comme l’une des figures d’un secret à signaler, et comme l’occasion d’en suggérer les aboutissements sécurisants ; par exemple : dans
« La ténébre si bleue de la forêt, où son nées les images archétypes » il est intéressant de noter que si le bleu est l’une des couleurs essentielles qui invitent à la rêverie sécurisante, SENGHOR n’hésite pas d’en faire un prétexte pour ouvrir l’espace sylvestre à un véritable vagabondage onirique. Mieux, ce bleu colore à la fois les ténébres et la forêt qui en est l’immense support et ce afin d’en consolider d’avantage les potentialités secrètes... profusion d’images archétypales qui sommeillent... et prêtes à s’offrir à qui sait se mettre à leur écoute ».
Ces spéculations bachelardiennes sur les connotations du bleu, des toits, de l’or ou du « verbe balsamique » enchanteront tous ceux qui ont déjà lu et relu SENGHOR et qui apprécieront ce regard neuf. Mais certes pour qui n’est pas un familier de l’œuvre du poète nous l’enjoindrons à y entrer plutôt par l’ouvrage de R. Jouanny.





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