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LE PARTI POLITIQUE EN AFRIQUE : CONCEPT, NATURE
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Ethiopiques numéro 1
Revue socialiste de
culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Seydou Madani Sy

Au moment où les régimes militaires s’installent un peu partout en Afrique, peut-on encore trouver de l’intérêt à parler de parti politique en Afrique ? En effet sur les 43 pays de l’O.U.A. on ne dénombre qu’une quinzaine de pays à régimes civils où le parti politique joue un rôle dans le système politique. Certains auteurs se demandent même si la plupart des pays d’Afrique ne s’orientent pas vers un système d’Etat sans parti. D’où la question suivante, essentielle, s’achemine-t-on vers la fin des partis politiques en Afrique ?
Pour répondre à cette question il est indispensable de s’interroger sur la notion de parti politique en Afrique avant de se demander ce que recouvre la nature du parti politique dans les pays africains actuels.
D’une manière générale on définit le parti politique comme une organisation durable, c’est-à-dire une organisation dont l’espérance de vie politique soit supérieure à celle de ses dirigeants en place.
Cette organisation doit avoir une implantation locale sous la forme de sections entretenant des rapports réguliers et variés avec les organismes nationaux. Le parti doit apparaître comme un groupement ayant la volonté délibérée de prendre et d’exercer le pouvoir politique seul ou avec d’autres. Il doit également avoir comme souci de rechercher le soutien populaire à travers les élections ou de toute autre manière [1].
Cette notion compréhensive du parti politique est certainement applicable à l’institution partisane en Afrique. Ainsi l’Union Progressiste Sénégalaise se veut à coup sûr une organisation durable. Par sa doctrine - le socialisme africain le parti veut transformer la société sénégalaise pour en faire une société plus juste dans laquelle les conditions de vie de la population seront améliorées : cette ambition suppose la durée [2]. L’U.P.S. entend encadrer les populations depuis le village jusqu’aux régions. Elle a bien entendu, voulu dès le départ, assumer le pouvoir politique pour transformer la société sénégalaise, même s’il ne réclame pas en droit le monopole de l’exercice du pouvoir. A cet égard l’U.P.S. est considérée en droit comme un parti politique pouvant concourir à l’expression du suffrage des électeurs.
(Article 3 de la Constitution sénégalaise). Comme parti dit de masse, l’U.P.S. se propose d’obtenir et de conserver le soutien populaire à travers les élections, mais aussi et surtout par l’intermédiaire des institutions partisanes. L’U.P.S. maintient le contact avec les masses par ses réunions hebdomadaires de comités -et par les communiqués du bureau politique.
Si l’on adopte cette définition du parti politique qui paraît rendre compte de la réalité partisane en Afrique, on peut alors se demander ce qui caractérise le parti politique en Afrique. Sans doute le phénomène partisan est-il général en Afrique : on le trouve en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest, comme en Afrique Centrale, de l’Est ou du Sud. Il serait donc légitime d’en rendre compte à travers sa dimension continentale. Cependant la complexité du sujet incline à la prudence. C’est pourquoi nous nous limitons délibérément à cette partie de l’Afrique que l’on désigne généralement par l’expression d’Afrique noire. Ainsi circonscrit, le sujet est suffisamment vaste pour justifier une réflexion sur le thème proposé ; d’autant plus que la revue qui accueille ces réflexions se veut d’inspiration négro-africaine.
D’où la question centrale : quelle est la nature du parti politique en Afrique noire ? Autrement dit, quel est l’ensemble des caractères particuliers qui distinguent le parti politique africain des partis européens ou américains qui lui ont servi de modèle souvent ? Qu’est-ce qui fonde son originalité, si originalité il y a ?
On peut, en effet, se demander à priori si le parti africain est vraiment original par rapport à ses modèles. Si l’on examine l’échiquier politique actuel des pays où le parti politique continue de jouer un rôle véritable, on constate un peu partout l’existence d’un seul parti, qui selon les pays est unique, unifié ou dominant. Comparé aux pays communistes d’Europe ou d’ailleurs, on semble retrouver le même phénomène : un parti seul sur l’échiquier politique qui se propose de transformer la société. En ce sens on ne voit pas d’emblée la différence entre le parti communiste d’un pays de l’Est européen et un parti unique ou unifié de l’Afrique de l’Ouest, sous le rapport de l’action politique du parti. Européen ou africain, le parti entend monopoliser le pouvoir politique. Et pourtant les spécialistes de science politique admettent volontiers aujourd’hui qu’il y a des différences entre les deux partis, européen et africain, même s’ils reconnaissent que les deux partis prennent dans la vie quotidienne des citoyens et la politique de l’Etat une importance fondamentale [3].
En effet depuis Lénine, le parti communiste, lorsqu’il est au pouvoir, apparaît comme une organisation ayant une idéologie et une discipline telles qu’il devient l’élément essentiel du système politique. En Afrique le parti unique, même influencé par la doctrine communiste (sauf exception) n’a pas la hantise de la pureté doctrinale d’un parti totalitaire. Le parti unique s’appuie essentiellement sur les besoins de la modernisation économique, culturelle et sociale. Le parti unique ou unifié africain est engagé dans un processus de modernisation d’un nouvel Etat qui l’implique dans des activités dont la variété et la nature n’ont rien de commun avec celles du parti communiste dans des pays industrialisés : fonctions politiques, administratives, sociales, tâches d’éducation et même de police (ainsi du rôle de la milice de l’U.S. R.D.A. au Mali avant la chute de M. Modibo Keita). Si le parti communiste est un corps d’élite, le parti unique africain est un ensemble de groupes sociaux qu’il intègre sans les détruire : il rassemble plus qu’il n’épure.
Le parti africain, parti de modernisation, a donc des caractères qui lui sont propres. Ces traits distinctifs apparaissent très nettement dans ses rapports avec les populations, avec les masses. Ils se manifestent aussi à travers les institutions politiques qui régissent les populations, les citoyens.


LE PARTI POLITIQUE ET LES MASSES

Le parti unique africain, dans ses rapports avec les populations développe une action importante sur deux plans : un plan idéologique et un plan organisationnel. Il s’agit pour lui de mener les populations vers une société moderne, c’est-à-dire plus développée et mieux intégrée socialement.
Sur le plan idéologique, le parti se présente comme le guide des populations.
Le parti encadre les populations en vue de construire la nation et pour accélérer le développement économique dans une perspective socialiste dominante.
L’une des actions essentielles du parti consiste dans la construction de l’unité nationale. Quelques quinze ans après l’indépendance des Etats d’Afrique Noire, la question nationale reste d’actualité. C’est pourquoi tous les hommes politiques africains insistent sur la nécessité de construire ou de renforcer l’unité nationale des Etats. Cet objectif a un caractère mobilisateur important pour l’encadrement des populations hétérogènes qui composent les Etats africains actuels. Il s’agit pour le parti de tenter de surmonter trois sortes de divisions. La première, évidente, est la division entre les ethnies : elle s’exprime par des antagonismes entre groupes composant l’Etat ou par la volonté d’unification qui anime parfois des ethnies séparées par des frontières héritées de l’époque coloniale. Tous les Etats africains ont connu ou connaissent encore pareilles tensions. Récemment encore le Togo et le Ghana ont dû se concerter pour éviter de graves frictions occasionnées par l’irrédentisme Ewe. Sans insister sur les tensions internes qui ont conduit à la tentation de sécession du Biafra.
La seconde division dont il faut tenir compte concerne la division entre le secteur moderne de la population, essentiellement urbanisée et en contact avec un monde de type occidental, et le secteur traditionnel, généralement moins ouvert intellectuellement aux influences du monde moderne, et qui constitue la grande masse de la population rurale. Pour le parti unificateur, cette seconde division est particulièrement grave car tout sépare ces deux secteurs : le degré d’évolution, comme le mode de vie. D’où un risque de stratification sociale plein de danger pour l’avenir de la nation. Il existe enfin des différences et même des oppositions entre régions qui s’expliquent par des divergences d’intérêts ajoutées aux différences ethniques et religieuses.
Devant ces divisions, le parti unique évite les cloisonnements fondés sur une base ethnique ou régionale. Il crée un réseau de fidélité et d’encadrement idéologique qui surmonte les différences ethniques et tente de créer une unité nationale. En l’absence d’une conscience nationale, le parti apparaît comme l’expression de la nation : l’appartenance au parti et la fidélité au parti sont alors le moyen d’accéder à l’unité nationale.
Le parti unique africain entend également promouvoir le développement économique. Après l’unité nationale, c’est la préoccupation majeure du parti et de ses dirigeants. C’est également sur ce point qu’il est jugé, si l’on se rapporte aux nombreux coups d’Etat militaires qui ont secoué les régimes africains,ces dernières années. L’argument essentiel des militaires se résumant ainsi : le parti unique ayant créé une oligarchie partisane qui a confisqué le pouvoir politique et abusé des biens de la nation, l’intervention de l’armée devient un devoir de conscience et de patriotisme. (Le dernier coup d’Etat en date, celui du Niger, est tout à fait significatif à cet égard). [4].
Avec l’indépendance des Etats africains, le sous-développement économique devient une question primordiale. Le parti unique africain dans la majorité des pays, choisit délibérément la voie socialiste pour relancer le développement économique. Dans cette perspective le parti va imposer la discipline nécessaire à la réussite d’une politique de développement. Le parti devient à la fois la preuve de l’unité de la nation, qui veut sortir du sous-développement économique, et le moyen permettant d’intégrer chaque citoyen dans la grande entreprise. En ce sens le Secrétaire général de l’U.S. R.D.A. n’hésitait pas à écrire en 1961 dans un message au peuple malien « Aussi faudra-t-il de chaque Malien et chaque Malienne l’obéissance aveugle à notre parti, la confiance en ses dirigeants, la lutte impitoyable contre tout ce qui compromet notre unité ». [5]. L’U.P.S. ne renierait sans doute pas ces propos qui dans leur brutalité indiquent bien les préoccupations du parti unique en matière économique. Le parti africain entend jouer un rôle moteur dans le développement économique de la nation.
De ce point de vue le parti unique, seule organisation nationale dans le pays, mobilise toutes les énergies - syndicats y compris et fait taire les revendications des groupes particuliers ayant des intérêts en contradiction avec un développement harmonisé du pays. L’expérience de la « participation responsable » de la C.N.T.S. [6] dans le cadre de l’U.P.S. est intéressante à cet égard. En effet, parti canalise par ce moyen les syndicats sénégalais en intégrant leur action revendicative dans la stratégie du parti en matière économique : ce qui est une manière d’assurer le monopole du parti dans ce domaine essentiel pour la modernisation de la société.
Enfin le parti unique africain entend conduire les populations africaines vers une société socialiste. Mais le socialisme africain se distingue de ses devanciers par son syncrétisme. Il s’agit d’une conciliation des théories économiques modernes avec les valeurs de la civilisation négro-africaine. Malgré les nuances de pays à pays, le parti unique africain se veut un parti socialiste, d’un socialisme réconcilié avec la négritude. De ce point de vue, le Secrétaire général de l’Union Progressiste Sénégalaise a écrit des phrases définitives qu’il faudrait rappeler [7].
Sur le plan organisationnel, le parti unique africain ne se contente pas de lancer des mots d’ordre ou des slogans en direction des populations. Il veut les encadrer. Pour ce faire, il s’inspire des modèles socialiste et communiste européens. Il adopte une organisation interne de « parti de masse ». Il est question d’intégrer le plus de citoyens possibles dans un parti destiné à contrôler le gouvernement. De la base au sommet, les organismes du parti doivent comporter le plus d’adhérents possibles, pour que la vie du parti soit réellement animée par des militants conscients de leur responsabilité dans la nation. C’est ainsi que dans un parti comme l’U.P.S. les instances insistent beaucoup sur le diagnostic qui est fait périodiquement sur la santé du parti sous forme de rapport au Conseil national du parti sur la vie du parti.
Les organismes de base du parti unique sont généralement constitués par des cellules ou comités établis dans un cadre géographique limité tel que le village ou la communauté rurale, la petite ville ou le quartier dans les villes importantes. Sur ces cellules ou comités se greffe une structure pyramidale qui va des sous-sections aux fédérations régionales ou unions régionales, selon les pays. Ces organisations de base délèguent certains de leurs membres à l’échelon supérieur jusqu’aux organes supérieurs du parti tels que congrès, conseil national et bureau politique. Les militants sont ainsi la substance-même du parti, au niveau des comités et des cellules. Ils sont en quelque sorte encadrés politiquement, en calquant l’organisation du parti sur les divisions administratives, du village à l’échelon national. Au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, en Guinée comme au Mali, on retrouve le même principe à la base de l’encadrement des populations. Le comité de village est chargé d’établir les contacts avec les chefs de village. Il est responsable de la diffusion des mots d’ordre du parti. Les sous-sections font de même dans leur circonscription respective. Ainsi de suite jusqu’au niveau de la région ou du département, selon le pays.
L’organisation centrale du parti unique est établie, selon les normes des partis de masse. Le pouvoir suprême appartient au Congrès qui rassemble à intervalle déterminé - trois ou quatre ans les délégués des organismes de base du parti. Pendant ses sessions, le Congrès désigne des organes exécutifs : un conseil national chargé de prendre les décisions dans l’intervalle des sessions du Congrès et le bureau politique constitué par quelques dirigeants du parti. Le bureau est dirigé généralement par le Secrétaire général assisté d’un secrétariat restreint. Le Secrétaire général apparaît comme le véritable chef du parti.
Dans les partis politiques comme le Parti Démocratique de Guinée et le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, les statuts insistent sur l’importance du centralisme démocratique comme règle de fonctionnement du parti. Il s’agit, en effet, de concilier d’une part, le respect des principes démocratiques pour la désignation des dirigeants à tous les niveaux et la libre discussion des options à prendre et, d’autre part, les nécessités de l’action politique cohérente, qui imposent la soumission de la minorité à la majorité et la stricte obéissance aux directives arrêtées par les instances délibérantes.
Le parti unique, soucieux d’être l’instrument d’intégration nationale, entre en concurrence avec les autres organisations sociales telles que les syndicats, les associations culturelles et d’autres.
Il cherche donc à les contrôler avec plus ou moins de succès. Il doit en même temps, développer ses organisations annexes. C’est ainsi qu’il s’attache les associations ou mouvements de femmes ou de jeunes. Des partis aussi différents que le P.D.G., l’U.P.S., le P.D.C.I., le TANU ont créé des organisations de femmes solidement encadrées.
Les jeunes constituent une clientèle de choix que le parti unique ne peut pas se permettre de négliger. Des mouvements comme le M.J.U.P.S., la J.R.D.A. en Guinée montrent une certaine vitalité du parti unique dans le milieu de la jeunesse africaine. Même si le parti n’est pas toujours assuré de son audience auprès des jeunes, il fait un effort sérieux pour les encadrer soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire d’activités sportives, et culturelles.
Dans l’ensemble le parti unique africain refuse l’idée d’être un mouvement regroupant uniquement certaines catégories sociales. Il est en effet largement ouvert et sa réussite se manifeste par l’enrôlement de la plus grande partie de la population. D’où l’importance de la question du « placement des cartes » du parti dans un parti comme l’U.P.S. A chaque conseil national, la question revient comme leitmotiv, parce que significative de l’audience du parti (cf. le rapport de M. Magatte Lô, secrétaire politique de l’U.P.S., présenté au conseil national du 20 juillet 1974 qui exprime la satisfaction du parti pour ses 843.000 militants ayant cotisé en 1973 - p. 12 ronéot).
Si le parti unique encadre et mobilise les masses pour l’intégration nationale et le développement économique, c’est parce qu’il entend jouer un « rôle historique dans la consolidation de la Nation et dans la transformation rationnelle et qualitative de la société... » et qu’il veut rester « à l’avant-garde de la révolution qui s’opère... » [8] dans les pays africains. C’est pourquoi le parti unique africain joue un rôle essentiel dans le système politique mis en place par la Constitution.


LE PARTI POLITIQUE ET LES INSTITUTIONS

L’analyse de la place du parti unique dans le système politique africain conduit à faire une distinction entre deux types de situation : d’une part le parti et l’Etat peuvent être confondus ; d’autre part le parti et l’Etat sont différenciés.
Le parti unique, qui assume la responsabilité de la construction nationale, se présente comme devant dominer l’Etat. Dans cette perspective, le parti doit mettre en place les institutions politiques et administratives, qui sont des moyens techniques dépendant de lui. C’est parce que le parti représente la Nation en devenir qu’il est confondu avec l’Etat. Cette assimilation du parti et de l’Etat a des conséquences précises sur plusieurs plans.
La confusion du parti et de l’Etat aboutit souvent à l’institutionnalisation du parti unique. Dans ce cas, il s’agit d’une unicité de droit et non simplement de fait. La Constitution officialise le parti au même titre que le gouvernement et le parlement. C’est ainsi que le parti mauritanien, le P.P.M., le parti centrafricain, le MESAN, le parti congolais, le P.G.T., sont des partis reconnus comme tels par la Constitution. En R.C.A., la réforme constitutionnelle de 1962 (Loi du 28 décembre 1962) définit la place du parti de la manière suivante : « Le peuple exerce librement et démocratiquement sa souveraineté au sein du mouvement politique national unique, le mouvement d’évolution sociale de l’Afrique noire (MESAN) ».
En outre, même si la confusion du parti et de l’Etat n’aboutit pas à cette consécration constitutionnelle, il faut constater que le parti unique de fait n’a pas de concurrent possible ou sérieux. C’est pourquoi il domine la scène politique.
La consécration de la suprématie du parti dans le système politique s’exprime dans deux domaines essentiels : dans les institutions gouvernementales et dans l’administration. Comme le dit le Président Sékou Touré : « Evidemment, si l’on ne comprend pas le fait important que, derrière l’Etat, il y a quelque chose de supérieur qui est le parti, on ne saurait non plus comprendre la valeur politique de ces dispositions de la Constitution guinéenne. C’est parce que le parti assume le rôle dirigeant dans la vie de la nation, qu’il dispose de tous les pouvoirs de la nation : les pouvoirs politique, judiciaire, administratif, économique et technique sont entre les mains du parti démocratique de Guinée. C’est donc lui qui désigne le chef de l’Etat par la voie du suffrage universel direct » [9].

DES POUVOIRS CONCENTRES

En ce qui concerne l’organisation des institutions constitutionnelles, la confusion de l’Etat et du parti se manifeste de plusieurs manières. Tout d’abord, le recrutement du personnel politique, parlementaire et gouvernemental, repose uniquement sur le parti. Ce sont les organes du parti qui désignent les candidats aux élections législatives et qui, en fait, désignent les députés puisque l’intervention des électeurs n’a qu’une valeur formelle de ratification. Les fonctions de Secrétaire général du parti et de Chef de l’Etat sont concentrées dans les mêmes mains.
Pour ce qui est de la fonction, la confusion du parti et de l’Etat a des aspects multiples et importants.
Le parti est l’inspirateur de la politique suivie par le gouvernement. Il en est également l’organe de définition et de mise en œuvre. En effet, les textes constitutionnels en vigueur prévoient l’exercice des fonctions législative, exécutive et judiciaire par le Parlement, le Président de la République et les magistrats. Mais les discussions préalables et les décisions sont prises par les organes directeurs du parti auxquels participent les parlementaires et les ministres en tant que membres du parti. L’intervention des organes constitutionnels est la formalité juridique indispensable pour transformer en règle de droit exécutoire les décisions politiques arrêtées par le parti. On comprend mieux pourquoi les assemblées parlementaires se réunissent rarement et pourquoi les discussions y sont rapides et les votes expéditifs. L’essentiel du travail étant fait dans le parti, les procédures constitutionnelles sont réduites à de simples formalités. Dans des pays comme la Guinée, le Mali du temps de l’U.S.RDA, le parti domine ainsi les organes constitutionnels. Le bureau politique national se réunit régulièrement pour prendre les décisions qui s’imposent aux autorités gouvernementales et parlementaires. Les membres de l’Assemblée nationale sont élus sur une liste nationale unique établie par le P.D.G. Le Chef de l’Etat, élu au suffrage universel avec unité de candidature, est le Secrétaire générai du P.D.G. Il est assisté dans ses fonctions par des ministres qu’il nomme et qui sont responsables devant lui. Ils restent en fonction dans la mesure où « ils servent conformément à la ligne du parti ». Toutes les fonctions sont remplies par le secrétaire général et le bureau politique du parti. Les organes constitutionnels doivent simplement « appliquer les décisions et mots d’ordre du parti ».
La suprématie du parti s’exprime aussi par le contrôle qui est exercé sur les organes administratifs.
Pour le parti unique, l’administration n’est pas un moyen technique politiquement neutre. L’administration exprime une idéologie et doit servir de relais pour l’application des décisions du parti. Le parti entend contrôler l’administration pour récompenser certains dévouements à sa cause par l’octroi de postes plus ou moins bien rétribués. Le parti veut contrôler l’administration pour neutraliser ses adversaires éventuels. Le parti nomme aux postes principaux des militants dont la fidélité ne fait pas de doute. Le parti complète aussi l’action de l’administration qui, souvent par manque de personnel, ne peut accomplir ses fonctions normales. Les responsables locaux du parti s’efforcent, par exemple, de transformer les mentalités et les comportements anciens. Il s’agit de faire comprendre aux paysans que l’administration n’est pas l’ennemie, que l’impôt a changé de signification. En Guinée, depuis le VIe Congrès du parti, en 1963, il y a, au niveau du village, une confusion totale entre le parti et l’administration. Le comité de village exerce les attributions du conseil de village pour éviter de compromettre « dangereusement le caractère unitaire de l’Etat dont l’une des préoccupations est de faire disparaître toutes idées de cloisonnement fonctionnel ou de barrière entre les divers organismes de l’administration et ceux du parti » [10]. Depuis, l’emprise du parti sur l’administration est totale. C’est le parti qui désigne les fonctionnaires et prend davantage en considération l’orthodoxie doctrinale et la fidélité que les compétences techniques.
Dans beaucoup de pays africains, la constitution n’exclut pas le système multipartisan, puisqu’elle ne consacre pas le parti unique dans son texte. Ainsi au Sénégal, l’article 3, déjà cité, parle des partis et groupements politiques en général à propos de l’expression du suffrage des électeurs, sans privilégier le parti unique de fait qu’était l’U.P.S. jusqu’au mois d’août 1974. Cette manière de voir les relations du parti et des institutions constitutionnelles suppose la supériorité des organes constitutionnels sur les partis politiques. Dans un pays comme le Sénégal où le parti unique de fait est redevenu un parti dominant, depuis la création récente du P.D.S. (Parti démocratique sénégalais), le parti, tout en étant un organe important du fonctionnement des institutions constitutionnelles et l’inspirateur de la politique gouvernementale, ne contrôle pas entièrement la vie politique.


LE PARTI ET LE LEADER

Dans d’autres pays de parti unique, comme la Côte d’Ivoire, on ne constate pas non plus de suprématie du parti sur les institutions de l’Etat. Dans le cas ivoirien, l’existence d’un leader prestigieux autour duquel le parti s’est constitué est un élément essentiel qui explique la différenciation du parti et de l’Etat, le P.D.C.I. apparaît comme un instrument aux mains du chef de l’Etat qui élabore le programme du parti et dirige la politique du pays en s’appuyant sur les conseils du bureau politique. Le Président Houphouët-Boigny, président d’honneur du P.D.C.I., se sert du parti pour toucher les populations ivoiriennes et susciter des dévouements à sa personne, mais ce sont les organes constitutionnels qui permettent l’exercice de son autorité.
La qualité de membre influent du parti n’est pas nécessaire pour devenir ministre : la confiance que le chef de l’Etat accorde aux qualités techniques d’un homme ou des liens d’amitié qui l’unissent à lui ont plus de valeur. Le chef « charismatique » peut ainsi écarter les hommes qui pourraient espérer avoir des droits en raison de leur place dans le parti.
La séparation réelle entre l’Etat et le P.D.C.I. se manifeste à deux niveaux.

Malgré la proclamation solennelle de la primauté du parti sur les institutions, les organes du parti, notamment le Congrès et le Bureau politique, n’ont pas d’action déterminante. En fait, le programme du parti se confond avec le programme du gouvernement, qui est défini par le Président de la République, M. Houphouët-Boigny. Le Bureau politique, qui est l’organe exécutif suprême du P.D.C.I., a une composition qui ne met pas en péril la prééminence du Président d’honneur du parti. Les membres sont nommés et révoqués par le Président qui considère cet organe comme un conseil rassemblant les hommes en qui il a confiance. En effet, le bureau politique est saisi des textes importants en matière politique et gouvernementale, mais par le Président de la République : il n’agit pas spontanément pour imposer une solution.
En ce qui concerne les relations entre le P.D.C.I. et l’Assemblée nationale, il n’y a pas non plus de confusion entre les deux structures. La désignation des candidats à la députation fait intervenir le Bureau politique, mais le choix entre tous les noms avancés appartient, en dernier ressort, au Président Houphouët-Boigny. A cet égard, la formule employée en 1960 est significative. Les secrétaires généraux des sous-sections du parti, convoqués à Abidjan, se déchargèrent sur le Président Houphouët Boigny de la responsabilité de désigner les candidats du parti en ces termes : ( Les secrétaires généraux du P.D.C.I., réunis en assemblée générale, le 3 novembre 1960, dans la salle des fêtes de l’Assemblée nationale, de dix heures à treize heures, après un tour d’horizon de la situation politique générale, décident à l’unanimité - dans l’intérêt du pays - de faire confiance totale au Président du R.D.A. et au Bureau politique pour arrêter la liste nationale des candidats aux élections à la députation, le 27 novembre 1960 » [11]. Les députés ainsi nommés agissent dans le sens voulu par le chef de l’Etat qui incarne la volonté nationale.

Une fois élus, les députés légifèrent, en collaboration avec le gouvernement. Le porte-parole du P.D.C.I. n’exerce pas à l’Assemblée de pouvoir exorbitant. En cas de conflit grave entre une commission et le parti, la solution est recherchée auprès du chef de l’Etat, non au Bureau politique.
Le parti politique, parti unique ou parti dominant, apparaît comme ayant des caractères propres qui permettent de le distinguer de ses devanciers. C’est un parti de modernisation et de gouvernement qui entend promouvoir la démocratie en Afrique par le socialisme, essentiellement. En direction des masses populaires, il fait figure de corps intermédiaire, par excellence. Confondu avec l’Etat, ou distinct de lui, il occupe la place centrale dans le système politique.
Même contesté ou interdit, il a tendance à renaître de ses cendres. C’est ainsi que certains régimes militaires, après l’avoir interdit, se dépêchent de créer un mouvement de renouveau, ou même un parti dit révolutionnaire ou d’authenticité. Les cas voltaïque et dahoméen sont exemplaires à cet égard. Les militaires voltaïques, après avoir observé le jeu des partis un certain temps, dans la perspective d’un retour au pouvoir civil, se sont vite ravisés et ont interdit les partis politiques. Mais ils se dépêchèrent de proclamer peu après la nécessité d’un mouvement de renouveau national, qui, à l’usage, tend à s’identifier à un parti unique. Plus récemment au Dahomey, les dirigeants militaires, au pouvoir depuis 1972, viennent de proclamer leur adhésion au marxisme-léninisme ; ce qui implique l’instauration d’un parti unique d’avant-garde pour l’avènement du socialisme scientifique en Afrique.
Cette nouvelle démarche des militaires en Afrique noire montre la vitalité du phénomène partisan. Dans la mesure où les régimes politiques africains aspirent à la démocratie par le socialisme, on ne peut que constater la nécessité du parti politique, comme instrument d’encadrement des masses et comme médiateur entre les dirigeants et les citoyens. De ce point de vue, malgré l’arrivée des militaires au premier plan, on peut dire que le parti politique est encore promis à un bel avenir, pourvu qu’il soit à la hauteur des tâches immenses qui l’attendent dans le processus complexe que constitue l’instauration de la démocratie en Afrique.


[1] J. Charlot. Les partis politiques. 1971, p.22.

[2] D.G. Lavroff. La République du Sénégal. 1966, p. 204.

[3] J. Charlot, op. cit., p. 120.

[4] Cf. Déclaration du Colonel Seyni Kountché à « Jeune Afrique ». in « Jeune Afrique » n° 695 du 4 mai 1974, p. 23.

[5] Cf. S. M. Sy : Recherches sur l’exercise du pouvoir politique en Afrique noire 1965, pp 148-149

[6] Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal.

[7] Senghor (L. S.) Nation et voie africaine du socialisme. Paris, 1961.

[8] 7) Magatte Lô : Rapport sur la vie du parti. Conseil national de l’UPS, 20 juillet 1974, p. 12, ronéo.

[9] Cf. S. M. Sy ; op. cit.

[10] Cf. Rapport d’organisation du VIe Congrès in C. r. d’activités du Bureau politique national 1963, p. 23.

[11] Cf. « Fraternité » n° 82, 11 novembre 1960, p. 8.




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