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IMAGES DE FEMME BLANCHE EN AFRIQUE :DE FEMME-A-NEGRE A ANGE GARDIEN
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Ethiopiques numéro 75
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2005

Auteur : David MBOUOPDA [1]

L’Afrique noire et la France, par les contingences de l’histoire de leurs peuples depuis cinq siècles, ont eu à nouer des contacts divers caractérisés par des échanges culturels, politiques, économiques et sociaux. Des productions littéraires françaises ont véhiculé des courants de pensée marqués en particulier par des regards sur la différence des uns par rapport aux autres dans les couples mixtes. Il est question de se demander comment le Français a perçu la femme blanche épouse d’un Noir en posant un regard à la fois pénétrant et surplombant sur cet archétype socio-littéraire. Un personnage qui prend la dénomination « femme-à-nègre » dans l’univers romanesque de Mongo Béti [2] ou « femme de roi nègre » chez Guy Des Cars. Cette façon d’étiqueter l’épouse blanche du Noir-Africain, au XXème siècle emporte à la fois le regard des écrivains noirs et celui des occidentaux par ces temps de mondialisation. Parce que cette Occidentale est liée à un « sous-homme », un « sous-capable » comme l’Occident impérialiste baptise le nègre, la femme-à-nègre est d’office dévalorisée. Mais sa présence en Afrique noire ne constitue-t-elle pas celle de l’ange gardien pour un monde endormi ?
Ainsi Guy Des Cars s’est largement attardé sur cette figure dérangeante dans Sang d’Afrique (1963). Georges Conchon dans l’Etat Sauvage (1964) fait de l’amour interracial, tel celui de Laurence et Doumbé, un sujet de scandale dans le monde néo-colonial de l’Oubangui Chari. C’est ainsi qu’à la fin, Doumbé sera tué par un agent envoyé par le gouvernement. Claude Njiké Bergeret dans Ma Passion africaine (1997), une œuvre autobiographique, éclaire à sa manière les différents visages de la femme-à-nègre. C’est dire qu’au delà du regard des autres écrivains français, il y a celui même de la femme-à-nègre. Il sera l’objet essentiel de notre préoccupation. Décrire ce regard, c’est bien, mais se préoccuper davantage de son effet sur les communautés noire et blanche et sur la coopération franco-africaine, c’est mieux. Autrement dit, dans une étude sociocritique, nous traiterons à la fois des problèmes de développement, des stéréotypes, de la condition féminine, des mœurs et de la coopération, dans une vue omnidirectionnelle.
Bien plus, nous nous attarderons sur l’enracinement authentique de la femme-à-nègre, son inscription dans un processus d’évolution, son regard analytique et critique, sa contribution au recul de la misère intellectuelle, sa peur de la violence conjugale, son image réformatrice.

1. ENRACINEMENT EN AFRIQUE

En postcolonie, la femme-à-nègre apparaît comme une amante, un objet sexuel, une arme entre les mains du Noir et du Blanc, une marche d’échelle politique qui permet à son conjoint africain de se positionner. Elle est d’actualité à tel point que Jean-Marc Moura trouve l’étude de ses multiples visages indispensable dans les futurs travaux de recherches littéraires. Et Claude Njiké Bergeret appartient non seulement à cette catégorie, mais elle est elle-même écrivain. Ce qui justifie la place que nous accordons à Ma Passion africaine et à La Sagesse de mon village, car remarque J. M. Moura,

« Tout un champ des études postcoloniales est concerné par la littérature féminine, parfois récente, comme en Afrique. Les questions du genre et de la sexualité sont importantes dans ces œuvres, l’expérience féminine de la société (coloniale) puis postcoloniale étant différente de l’expérience masculine et s’exprimant selon des modes narratifs qu’il reste à étudier. Une critique postcoloniale qui ne tiendra pas compte de ce fait demeurerait lacunaire », (Littératures francophones et théorie postcoloniale, 1999 : 151).

Claude Njiké Bergeret est d’autant plus femme-à-nègre qu’elle exprime son africanité dans une chefferie polygame. Un type de personnage singulier dans les écrits des écrivains français d’Afrique noire. Ma passion africaine est tellement fascinante qu’elle ne peut manquer de trouver sa place dans cette autre remarque de Maryse Condé. Pour elle, ce qu’expriment les femmes écrivains sur l’Afrique (Noire)

« Est très différent de ce qu’expriment les hommes. Ce n’est pas la revendication politique, ce n’est pas la prise de conscience qui débouche sur la lutte. Ce n’est pas non plus le féminisme à l’occidentale. Il semble que les femmes s’intéressent à des choses qu’on appelle intimistes et qui, en fait, sont des problèmes de société » (Pfaff, 1993 : 60).


Ces choses ne sont pas captées à la volée comme si l’Afrique noire devient uniquement un prétexte à écriture, autrement dit, comme si un auteur pourrait tout aussi bien utiliser des clichés pour une quelconque aire géographique. La plupart de personnages sont bien enracinés en Afrique. Dans la majorité des œuvres de notre champ d’application, la femme-à-nègre n’est pas un passager en Afrique. C’est un personnage qui se réconcilie avec sa terre. C’est le cas de Yolande dans Sang d’Afrique pour qui l’auteur déclare :

« Tu es déjà un peu d’Afrique, Yolande ... N’es-tu pas née à Libreville ? Tes parents sont blancs mais, que tu le veuilles ou non, tu appartiens au sol sur lequel tu es venue au monde. Après tout, pour toi aussi ce sera une sorte de retour à la terre natale » (Guy Des Cars, 1, 1963 : 65).

Il en est de même de Claude Njiké Bergeret dans son œuvre, qui nous fixe sur sa naissance :

« Bangangté est mon pays natal. Pas tout à fait natal, puisque j’ai vu le jour en juin 1943 à quelques trois cents kilomètres au Sud-Ouest, à Douala, le grand port du Cameroun. Lorsque j’eus trois ans, mes parents s’installèrent à Bangangté. J’y vécus toute mon enfance. Puis dix-huit années durant, toute mon adolescence et ma jeunesse se passèrent en France. Enfin, je revins chez moi, en Afrique, diplômée de l’université ... Je m’y mariai avec le chef de mon village, Njiké Pokam François ... » (Claude Njike Bergeret, 1997 :14).

On le voit bien, l’Afrique n’est pas qu’une étape de leur vie. Elles sont toutes issues du milieu bourgeois. Ce qui leur permet d’effectuer régulièrement des voyages en France soit pour leur formation, soit pour servir de trait d’union entre leur civilisation d’origine et celle d’adoption. Mais dans leur mariage, elles envoient leurs enfants à l’école nègre, accouchent dans les hôpitaux du pays. Claude Njiké Bergeret donne naissance à sa fille à l’hôpital de Bangwa. C’est pour elle des actes qui confirment qu’elles ont fait un mariage de raison, de don et non de viol même si par moment le cœur a pris le dessus. Yolande ne déclare t-elle pas qu’

« Après s’être abandonnée, une fois de plus à l’amant noir dont elle avait fait son époux, elle se reprochait d’avoir pu croire pendant quelques jours qu’un Blanc pourrait à nouveau l’attirer ! ... Aussi incroyable que cela aurait pu paraître à des Européens. S’ils avaient pu connaître ses sentiments du moment ! ... » (Guy Des Cars 1, 1963 : 249).

Dans cet amour- don-de- soi ou cette recherche de l’autre, la femme-à-nègre apprend la langue locale pour mieux se faire comprendre et comprendre les autres car la langue porte la culture. C’est ce que précise Claude Njiké Bergeret.

« Je parle bangangté peut-être mieux que ma langue maternelle, ce qui me permet de saisir et d’apprécier, sans doute les motivations, les valeurs en un mot les coutumes qui régissent la vie des habitants de cette région d’Afrique. Je m’y sens chez moi et j’aime y vivre. J’y ai découvert une autre façon d’être qui m’a souvent émerveillée, parfois choquée, mais qui toujours m’a permis de me remettre en question à tout moment ». (Claude Njiké Bergeret, 2000 : 15)

Il s’agit pour elle de la manière de pratiquer les rites et les croyances. Certains rites ne lui semblent pas naturels, tout comme certaines croyances ne lui paraissent pas vraisemblables ou logiques. Mais tout au long de sa vie à la chefferie supérieure de Bangangté, elle s’est soumise à certains interdits. Elle peut se justifier :

« Pour ne pas être un élément de trouble dans notre foyer, je me pliais volontiers à tous ces rites, tous ces interdits qui régissaient les rapports humains. J’y mettais même plus de zèle et plus d’application que d’autres. J’obéissais à un certain nombre de tabous : ne pas passer enceinte devant le cimetière des chefs ; ne pas monter à pied, toujours enceinte, le long de l’allée centrale jusqu’à la place du marché. Quand un enfant mourrait, ou quand une de mes coépouses faisait une fausse couche, je ne touchais à rien de ce qui appartenait au chef, je ne goûtais pas l’eau qu’il buvait, la nourriture qu’il mangeait. J’attendais, comme les autres, qu’il ait pratiqué certains rites et passé la nuit avec la femme éprouvée » (Claude Njiké Bergeret, 1997 : 221).

Yolande, pour sa part, s’entraîne à ne pas transgresser les tabous lors des cérémonies publiques d’initiation à Manjo. Son confrère Boutières qui s’est déjà acculturé lui indique la conduite à tenir bien qu’elle soit déjà à bout de force :

« Vous allez accomplir un dernier effort en allant saluer Diabira-Doul devant son trône. Quand vous serez devant lui, vous mettrez vos deux mains sur vos épaules : cela voudra dire que vous lui demandez la permission de vous retirer ... Dès qu’il vous aura répondu par le même geste, vous irez devant Jacques où vous répéterez ce cérémonial ... Je ne vous aiderai pas à tenir debout, mais je serai tout près de vous pour vous soutenir en cas de nécessité. Elle obéit, accomplissant les gestes comme un automate ... Elle se dirigea vers sa case ... » (Guy Des Cars, 1, op. cit. : 241-242)

Il nous semble que dans ces œuvres, les romanciers ont voulu projeter l’image des femmes européennes, africaines par alliance, en montrant leur capacité à s’adapter à leur milieu marital, à comprendre leur environnement. Claude Njiké Bergeret ne nous démentirait pas. Cette dernière qui donne en épigraphe de son livre La Sagesse de mon village (2000), la traduction d’une « phrase » en langue bangangté :

« La’be Tchang, o ke lèn mfà, ke lèn ndo »
Quand l’harmonie, l’union, l’amour, mais l’abondance règnent au village, le travailleur et le paresseux se confondent.

Claude Njiké Bergeret et Yolande se sont tellement enracinées en Afrique noire en véritables femmes-à-nègre, comme Michèle Mabaya-Caillebaut et Marie-Pierre Dzewatama de Mongo Beti, qu’on peut considérer chacune d’elle comme « La femme blanche qui se mue en sous-développée nègre » (Beti, 1984 : 44)
Quand Yolande « était très heureuse de se trouver à Manjo, vivant dans une simple case, entourée d’Africains qui avaient réussi à résister à l’emprise des Blancs » (Guy Des Cars, 1, 1963, 249), elle s’en glorifiait ; plus tard Claude Njiké Bergeret chante sa victoire de pionnière dans une brousse africaine en ces termes :

« Au début, pendant trois ans, ma maison fut la seule, perdue dans les hautes herbes. Maintenant, il y en a plus de soixante, éparpillées dans la vallée, de la route au fleuve. Les plantations prospèrent. La vie gagne du terrain. Et moi, j’ai retissé un autre lien avec mon enfance : une passerelle invisible qui relie la ferme malouine de grand- père Jean à ma demeure au toit de tôle et en brique de terre » (Claude Njiké Bergeret, op. cit., 325.).

Dans cette comparaison entre la campagne française du grand-père Jean et sa plantation au bord du fleuve Noun, Bergeret magnifie et exalte l’authenticité africaine. A l’ère du développement hautement technicien, ce regard froid de « la femme-à-nègre » ne peut que s’accompagner des paroles de vérité. Un tel regard, celui de la vérité crue, effraie même les expatriés qui se cantonnent dans les zones blanches des villes en post colonie (Doho, 1997 : 199). C’est bien ainsi qu’il faut comprendre ces propos de Bergeret :

« Il est vrai que mes origines françaises et les dix-huit ans que j’ai passés en France font que je ne porte sûrement pas le même regard sur ce qui m’entoure que ceux qui n’ont jamais quitté le pays ». (Calude Njiké Bergeret, 2000 : 15)


Bergeret applique la théorie du regard qui regarde. Elle peut mieux exposer à l’opinion publique de son pays ce que son regard a vu, mais surtout ouvrir les yeux sur les agissements de l’homme Blanc en post-colonie. Elle doit servir de courroie entre la France et l’Afrique noire- Ce qui confirmeraient ces propos de Gilbert Doho :

« La femme-à-nègre est la figure autour de laquelle gravite le monde au cœur de la question nègre de ce XXe siècle. Ce personnage a une part assez importante de responsabilités dans la marche de l’Afrique d’aujourd’hui ». (Doho, 1997 :197).

Grâce à elle, peut-être, l’Afrique noire peut enfin connaître un progrès multiforme.

2. INSCRIPTION DANS UN PROCESSUS D’EVOLUTION

Dans maints cas, la femme-à-nègre est l’œil de son pays sur la politique de beaucoup de pays africains. Et Yolande ne passe pas par quatre chemins pour l’avouer : « La majorité a accordé sa confiance à la politique de collaboration totale avec notre pays [la France] sur tous les plans économiques, sociaux et culturels » (ibid. : 198). Et l’influence de Yolande dans cette coopération France-Afrique noire est grande. Tandis que certaines Européennes s’interposent entre les Etats en espions, car les chancelleries s’en servent comme agent d’information, Claude Njiké Bergeret a préféré écrire un livre au service de tous :

« Je souhaite que ce livre puisse permettre aux Occidentaux, d’abord, de mieux comprendre et de mieux accepter la manière d’être, de considérer la vie et la mort, de respecter l’environnement du peuple dans lequel je me suis retrouvée ; et ensuite, qui sait ? d’en tirer pour eux-mêmes un peu de sagesse » (Claude Njiké Bergeret, 2000 : 19).

La véritable femme-à-nègre est celle qui se range uniquement du côté des nègres. Elle est rare ; car si elle adopte cette position, elle devient une menace pour les intérêts de son pays, de ses compatriotes qui se lancent dans les activités commerciales, recherchent les matières premières ou mènent la vie de coopérants pour avoir du C.F.A. Pour cette dernière catégorie d’expatriés, Claude Njiké Bergeret relève les écueils qui peuvent obstruer leurs chemins.

« Il faut que les coopérants sachent qu’ils seront amenés à vivre avec des populations déracinées, acculturées par un siècle de colonialisme et de christianisation. Puis par les guerres d’indépendance, le néocolonialisme et l’urbanisation sauvage. Il y a tant d’années qu’on s’acharne à faire disparaître les cultures que vous nous avez présentées. Ce n’est pas à travers elles que les coopérants [3] apprendront à résoudre les problèmes quotidiens de la vie réelle de l’Afrique d’aujourd’hui ». (Claude Njike Bergeret, 1997 : 91).

Ces problèmes sont ceux liés à la pauvreté. Car la pauvreté qui a toujours existé et que chaque peuple a gérée à sa manière est rampante en Afrique. Elle aurait pu et dû s’atténuer et même être éradiquée si les richesses faramineuses ainsi que les progrès scientifiques et technologiques époustouflants que l’humanité a capitalisés avaient été mis au service de tous. Au contact de la femme-à-nègre, la jeunesse apprend à faire face à cette escalade de la paupérisation. Il lui faut sortir des sentiers battus et construire une politique de l’humanité : penser à l’avenir et non pas seulement gérer le présent [4].
Le regard de « la femme-à-nègre découpe le monde qui est désormais le sien et le juge avec un certain recul pour tenter de l’améliorer » (Doho, 1997 : 200). Selon Claude Njiké Bergeret, il faut

« Comprendre que la route imposée par l’occident aux pays colonisés n’était pas la seule. Que d’autres chemins nous étaient ouverts, maîtrise technologique, puissance militaire, était-ce cela le « développement », comme on disait à cette époque ? Développer un pays en le dotant de moyens lui permettant de s’affranchir de son milieu naturel dont il dépendait jusqu’alors, par tradition, était-ce ça, la liberté ? » (Claude Njiké Bergeret, 1997 : 130-131).

Raisonner de cette manière désuète c’est juger ignorants et méprisables les Africains qui ont une longue histoire derrière eux. Une Afrique « qui avait connu des empires tel celui de Ghana, contemporain de Charlemagne, des civilisations, des cultures foisonnantes et diverses comme en ont toutes les histoires toutes les civilisations, toutes les cultures humaines » (idem. :130).
L’Afrique noire a tout ce qu’il lui faut pour réussir une évolution durable. Il suffit d’y croire. Bergeret pointe du doigt la sagesse du village qu’elle demande d’apprendre. Elle soutient les arts de vie et sagesses de cultures millénaires aujourd’hui désintégrés par le concept aveugle et grossier de sous-développement. Car, dit-elle, « la première des choses que je suggère aux parents qui ont des enfants qui ne sont ni traditionnels ni modernes, c’est d’apprendre leur langue maternelle à leurs enfants ». Car « la langue maternelle, c’est la clef qui va ouvrir la porte pour nos enfants » et éviter le déracinement. Ayant pénétré les mondes occidental et africain, elle espère qu’elle les a compris et peut les concilier :

« J’essaie d’être un trait d’union entre deux civilisations. Souvent les gens ne se comprennent pas parce qu’ils emploient ou des mots ou des gestes différents. Mais en vivant avec les uns et les autres on se rend compte qu’à travers les mots et les traditions différentes, ils veulent dire la même chose » [5].

Tous désirent le développement « durable » opposé au développement du type du sociocentrisme occidental qui ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable. C’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, sa seule mesure de satisfaction étant dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire).
Le développement reposant sur les valeurs occidentales ignore, comme le confirme Edgar Morin,

« Les qualités du milieu, la qualité de vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables : il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles » (Morin, 2002 : 22).

Madame Claude Njiké Bergeret a compris que le développement ignore que la croissance technico-économique produit aussi du sous-développement moral et psychique (les compartimentations en tous domaines). Elle prescrit un projet lié à la tontine. Elle nous explique ce modèle en ces termes :

« Les filles de Madame Bergeret » avaient créé leur « Tontine », une caisse d’entraide et d’épargne. La tontine est une pratique généralisée dans le pays Bamiléké : des gens se regroupent selon leurs affinités, cotisent selon leurs moyens pour aider chacun des membres à réaliser ses projets. Tout ou partie de la somme réunie régulièrement lors des réunions aux allures de retrouvailles amicales est prêté à celui ou celle qui en a besoin pour ses investissements. Système simple et rigoureux qui possède un autre avantage : presque tous les Bamilékés participent à une ou plusieurs tontines, cela crée dans tout le pays un maillage solide qui relie tous les individus par des liens non seulement financiers, mais aussi culturels, affectifs » (Njike Bergeret, 1997 : 114).

Ce projet revalorisé de Bergeret remet en question l’hyper individualisme occidental, l’esprit de lucre qui entraîne la perte des solidarités. Elle rejoint par certains côtés Serge Latouche cité par Edgar Morin, qui dit justement dans le Monde diplomatique de mai 2001, que « les valeurs occidentales (du développement) sont précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain » (Morin, 2002 : 22.)
La femme-à-nègre veut amener le petit peuple à se regarder, à cesser de rêver, à comprendre que lui seul forgera son destin. Yolande prescrit une éthique de participation, approche qui procède du changement à opérer dès son implantation en Oubangui-Chari au niveau des mentalités. C’est ce qui semble rejaillir de ces interrogations :

« Que ferons-nous en Oubangui-Chari ? Tout y est encore à faire alors qu’en France tout a déjà été fait ! toi et moi, nous allons appartenir à l’équipe de ceux qui construiront l’Afrique de demain ... Le continent noir, dont le sol possède toutes les richesses, est d’une pauvreté extrême en hommes évolués qui soient capables de lui faire prendre enfin conscience de sa grandeur et de ses possibilités infinies ... Cependant j’ignore si nous exercerons cette profession d’avocat pour laquelle nous avons travaillé. Peut-être l’un de nous seulement aura-t-il un cabinet, alors que l’autre se consacrera au progrès social ou même à la politique sans laquelle il est impossible d’imposer des vues nouvelles » (Guy Des Cars, 1 :66).

Yolande est ici prophétesse de l’Afrique, ange gardien. Ses vœux seront partiellement exaucés puisque Jacques Yéro, son mari africain, deviendra le chef du gouvernement de son pays. Donc, la femme-à-nègre est ce personnage qui veut travailler avec un esprit qui renforce l’autopromotion. C’est celui-là qui consiste à faire prendre conscience du progrès dès le début d’une collaboration avec les populations locales, le village ou le gouvernement. Afin que les interventions puissent renforcer ce que les populations paysannes ont déjà entrepris. Cela nécessite pour un développement durable un apport qui permette aux populations de connaître les différentes options et leurs enjeux afin de faire mieux ce qu’elles ont envie de réaliser sur les plans technique, financier (rentabilité) et organisationnel.


3. CONTRIBUTION AU RECUL DE LA MISERE INTELLECTUELLE ET SOCIALE

La femme-à-nègre soutient tout processus d’autopromotion qui s’appuie d’abord sur les ressources pour améliorer leurs conditions de vie. Leurs ambitions doivent non cultiver en elles la dépendance mais accroître leurs possibilités à privilégier leurs efforts propres, à respecter leurs connaissances du milieu. Claude Njiké Bergeret a un rôle important à jouer dans la recherche de la connaissance du milieu Bangangté. En écrivant La Sagesse de mon village (2000), non seulement elle veut assouvir la curiosité tout occidentale de son lecteur mais faciliter l’acquisition des informations utiles sur les traditions bangangté qui influent les exigences socio-économiques :

« La Sagesse de mon village est un travail de réflexion. Dans ce livre, je montre la façon dont les Bangangté voient la vie, comment ils voient la naissance, l’éducation, les coutumes. Avec des yeux d’Européenne, j’ai essayé de comprendre pourquoi se déroule telle tradition, de montrer ce que cherchaient les Bangangté à travers toutes les traditions. J’ai vu que celles-ci servent à rassembler les Bangangté, ceux restés au pays aussi bien que ceux dispersés dans le monde entier... J’essaie, dans ce livre, de dégager des valeurs auxquelles les Bangangté tiennent malgré le modernisme » [6].

Non seulement elle écrit des livres pour informer et éduquer, mais elle s’investit dans le recul de la misère à la chefferie.
A propos, elle peut déclarer :

« Certes, je leur apportais des choses en plus : je savais conduire une voiture, jouer de la guitare, servir d’intermédiaire, d’ambassadeur parfois auprès du chef, aider aux travaux scolaires des enfants. J’étais donc, et sans avoir eu besoin d’une période d’adaptation, parfaitement assimilée, j’avais trouvé ma place, selon mes capacités et mes affinités » (Claude Njiké Bergeret, 1997 : 234).

Il est certain que dans le contact Occident - pays du Sud, l’Afrique a misé gros sur ses fils envoyés en métropole pour apprendre à « vaincre sans avoir raison », comme le dit si bien Cheikh Hamidou Kane dans L’Aventure ambiguë. Ils pouvaient lui ramener des femmes blanches. Les réalités de la vie ont prouvé qu’il ne faut pas seulement compter sur ces diplômés africains qui ont dû faire rêver plus d’une Européenne, mais sur les femmes-à-nègre elles-mêmes qui dans le mariage interracial savent changer de l’intérieur. Le Chef Bangangté en est le témoin privilégié comme le confirme Claude Njike Bergeret :

« Notre mari aussi voyait bien que mon statut (de femme-à-nègre) était particulier. Mon bagage universitaire, mes conceptions, parfois tranchées, sur tout ce qui touchait à l’avenir de notre « village » ont dû aider à faire son « métier de chef ». Jamais il ne se posa au « premier -chef - Bamiléké - qui - a épousé - une - Blanche ». Il m’aimait, comme un homme aime une femme. Et cela n’avait rien à voir avec mes prétendues origines « ethniques ». (op. cit., 234)

Et à Claude Njiké Bergeret d’ajouter : « Nous débattions souvent, tous deux, de ses projets. Et je crois que mon apport, mes idées ne lui furent pas inutiles ». (op. cit., 227)
Claude Njiké Bergeret n’a pas éprouvé ses talents seulement à la chefferie. Pour contribuer au recul de la misère intellectuelle, elle fut enseignante et directrice au collège de filles de Mfeton. Et elle peut confirmer ses performances :« Ma vie professionnelle était inattaquable : les excellents résultats de mes « filles » et la gestion saine du collège en étaient les meilleures preuves »(op. cit., 181)
Le monde africain noir semble d’ailleurs comprendre le langage et la pensée progressistes de « la femme de roi nègre » Sang d’Afrique 2 - L’amoureuse, 1963 : 206) qu’est Yolande. Elle est désormais fille à part entière du village. Cela est bien signifié par la symbolique des dons qu’elle fait aux enfants et qui provoque la jalousie des femmes noires. Ce que Guy Des Cars rapporte de la manière suivante :

« Du lever au coucher du soleil, un cercle d’enfants, accroupis sous les pilotis ou au pied de l’échelle d’accès, attendait avec anxiété le moment où Yolande sortirait de sa case pour leur offrir d’étranges gâteaux qu’elle avait inventés grâce à de savants mélanges de manioc, de riz et de blé noir. A chacune de ses apparitions, la jeune femme était accueillie par des cris de joie. Sa popularité, qui était immense dans le petit monde des négrillons, commençait à faire naître une réelle jalousie chez les femmes noires qui lui en voulaient d’attirer chez elle leurs propres enfants » (op. cit., 12)

Telle apparaît, « la femme-à-nègre » : « la prophétesse blanche des misérables noirs » (Béti, 1984 : 47), autrement dit, l’ange gardien pour l’Afrique noire. Elle a choisi à sa convenance des mesures pour réduire la pauvreté dans les pays du tiers monde. Regard condescendant ou paternaliste ? Point du tout.

4. REGARD ANALYTIQUE ET CRITIQUE

La plupart des « femmes-à-nègre » se recrutent dans les milieux bourgeois et intellectuels, et dans la gauche française. Yolande est la fille unique du Colonel Hervieu. Claude Bergeret est la fille d’un Pasteur protestant. Toutes ont un niveau de culture suffisant pour apprécier leur environnement marital ou pour répliquer aux attaques provenant des milieux bourgeois dont les contenus les dévalorisent et les ravalent aux rangs de « sous-homme », « sous-capable », « singe ». Dans le couple Noir-Blanche, la femme surmonte tous les blocages qui inhibent dans sa propre société occidentale, en premier lieu l’interdit œdipien, comme l’explique la psychanalyste Julia Kristeva :

« Le choix d’un partenaire étranger, éloigné de sa propre culture, est alors un moyen de contourner l’obstacle incestueux, de dépasser l’interdit familial et de grandir. « je peux y aller, il n’y a rien à voir avec papa et maman », quel soulagement » [7].

De son côté, le Noir qui veut s’approprier une femme blanche doit relever un autre défi que décrit l’épouse européenne d’un Africain :

« Voilà des hommes qui savent dominer. Mais pour eux la tension est insupportable entre leur statut dominant d’homme et ma culture dominante d’européenne. Ils s’en vengent sur moi, souvent même dans l’acte d’amour. Mais la revanche la plus délicieuse (pour eux), c’est de me tromper avec une Noire. Je paie des générations d’humiliations » . (Louvel, R. 1994 : 163-164).

La femme-à-nègre, sachant prendre du recul devant les intentions et les faits, se constitue personnage de synthèse à l’image de Claude Njiké Bergeret qui déclare : « Je sentais bien que je n’étais pas entre deux mondes, deux civilisations, mais que je faisais partie intégrante de chacun » (Claude Njiké Bergeret. 1997 : 238).
Pour réussir à mieux s’adapter dans leur milieu d’adoption, les femmes-à-nègre vont orienter leurs jugements sur l’accouchement en milieu africain, la circoncision des jeunes garçons, l’excision des filles, la vie dans une famille polygame, l’échec de l’évangélisation, la dot, etc. Si Claude Bergeret consomme le mariage polygame, Yolande comprend cette situation et la tolère. A propos, cette dernière peut se confier à Jacques Yero, son époux noir, en ces termes :

« Mon amour pour toi est si grand que je crois que je te donnerais l’autorisation d’épouser d’autres femmes... Je ne formulerais qu’une réserve : c’est que je reste toujours ta seule femme blanche et la première de tes épouses avec toutes les prérogatives que cela pourrait comporter. « Notre » fils aussi devra bénéficier de tous les avantages auxquels a droit un aîné en Afrique... » (Guy Des Cars 2 : 32).

Ceci consacre l’échec du christianisme qui prône la monogamie. C’est dire que pendant cinq siècles de contact entre l’Europe et l’Afrique noire, la déculturation n’a pas réussi à faire table rase de certaines traditions. C’est ce que commente Claude Njiké Bergeret à propos d’une conversation qu’elle a eue avec son père, missionnaire chrétien, qui évalue les débris de ses rêves :

« De fil en aiguille, en évoquant les coutumes traditionnelles, mon père en vint à aborder la polygamie, phénomène officialisé et parfaitement reconnu dans tout le Cameroun. Pour un missionnaire chrétien aussi convaincu que lui, c’était sans doute l’échec le plus cuisant de l’évangélisation ». (Claude Njiké Bergeret, op. cit. : 111).


Pour ce chrétien convaincu, la polygamie est une tradition indéfendable de peuples primitifs, une coutume barbare où, selon lui, la femme a un statut d’esclave, état de choses inadmissible deux mille ans après les paroles de Jésus-Christ. Selon lui, tout devrait œuvrer à son éradication qui entraînerait celle des autres manifestations de paganisme.
Ce que Claude Njiké Bergeret objecte, sans défendre la polygamie. Son rôle de femme-à-nègre, c’est non de juger, mais de partager la vie des habitants du Cameroun, d’essayer de comprendre leurs habitudes culturelles. Elle rejette les allégations de son père dans cette prise de position :

« Nous n’avions pas le droit de condamner a priori tout ce qui ne correspondait pas à nos modes de pensée occidentaux, ni d’imposer, de gré ou de force, notre morale chrétienne. La polygamie était leur affaire, non la nôtre » (ibid. :111).

Le regard analytique et critique est présent dans toute l’œuvre de Claude Njiké Bergeret. Il en est de même dans le second tome de Sang d’Afrique de Guy Des Cars. Lorsque Georges Conchon dans L’Etat Sauvage donne la parole à Laurence, son regard effraie l’expatrié. Elle critique les agissements de l’homme blanc en Centrafrique à l’exemple d’Avit qu’elle a quitté pour rejoindre Doumbé. Et pour ses échecs d’adaptation tant en amour qu’en matière de coopération, elle le renvoie à son Dieu pour recueillir de nouveaux conseils : « Ton Dieu dit-elle, tu ferais bien de lui demander du conseil : « Tu es aussi petit que tout le monde ! ... » (Conchon, 1964 : 86).
Les regards critiques de la femme-à-nègre ne s’arrêtent pas seulement au niveau des arts de vie et des sagesses de coutumes millénaires, ils s’étendent aux systèmes de communication, aux glissements linguistiques en langue française. Aussi Claude Bergeret se mêlera-t-elle du jeu intellectuel sur l’usage du concept « village » en ces termes :

« Je savais que je rentrais chez moi. Chez moi « dans mon village », comme on dit en franco-camerounais. Ce village n’est peut-être qu’une case isolée en pleine brousse, ou une pincée de toits autour de la chefferie, voire quelques rames de bananier tressées au-dessus de quatre bambous plantés dans la forêt, ou encore un quartier de bidonville au cœur d’une métropole de centaines de milliers d’habitants. Mais ça reste le « village ». Jadis, le paysan français disait : « je rentre au pays. »Le Camerounais continue de dire : « je reviens au village » (Claude Njiké Bergeret, 1997 : 107).

On le voit bien, toutes les analyses des femmes-à-nègre obéissent à la structure antagoniste tel que l’a définie S.R. Suleiman : une communauté africaine héroïque est « unie dans son affirmation de certaines valeurs qu’elle tente de faire triompher » (Suleiman, 1983 : 165). Communauté à laquelle désormais elles appartiennent par alliance. Elles adhèrent à ces valeurs authentiques et se battent uniquement pour les réformer. Dans cet environnement, elles découvrent « leur propre essence » en confrontant leur existence à celle des Noirs et en prenant ainsi conscience de leur incapacité à vivre selon des valeurs occidentales qu’elles ont pourtant faites leurs dans leur jeunesse. Autrement dit, elles deviennent conscientes de la contradiction qui fait d’elles parfois des personnages problématiques. Dans son itinéraire, Yolande ne cesse de s’interroger :

« A moins que ce soit l’Afrique qui ne m’absorbe progressivement comme elle a dû le faire pour tant d’autres Blancs avant moi. J’en arrive même à me demander si à l’avenir je pourrais vivre loin de ce continent sans ressentir un mal inguérissable » (Guy Des Cars, 2, 1963 : 21).

On perçoit bien en filigrane que le point de vue dominant est celui de la femme blanche qui ne brusque rien et qui prend le temps à témoin en toute chose. Une manière d’adhérer au conseil donné à Yolande par son amant Jacques Yéro : « Tu veux trop vite réformer les hommes d’Afrique et leurs habitudes, dont certaines sont millénaires ! Ne soit pas comme Kalidou Hamady pour lequel tu as tant de méfiance » (Ibid. : 21)
Ce Docteur Kalidou Hamady impose à la communauté des méthodes brutales de civilisation pouvant engendrer des catastrophes. Et Yolande est méfiante de l’usage de la force, de l’arbitrage et de la barbarie.

5. PEUR DE LA VIOLENCE CONJUGALE

S’il y a une pratique singulière dans les ménages que la femme-à-nègre déteste le plus, c’est la violence conjugale. La femme du XXIe siècle en a fait son cheval de bataille. Plusieurs associations se créent pour stigmatiser toutes sortes de violences conjugales. Les organisations internationales consacrent un jour pour dénoncer la violence faite à l’égard des femmes. Cela fut l’un des points des grandes résolutions de la quatrième conférence mondiale sur les femmes tenue à Beijing en 1995. Ce qui ressort de la déclaration de politique et de plan d’action en faveur de la femme suppose notamment la vulgarisation des droits et devoirs de la femme, la lutte contre les pratiques discriminatoires et les violences faites à l’égard de la femme et de la petite fille, et la mise en place des mécanismes juridiques et judiciaires de protection des droits ou de la dignité de la femme. Une dignité que Yolande trouve bafouée lorsqu’elle assiste, en République Centrafricaine, « aux opérations de l’excision clitoridienne » (ibid. : 21) : « Ce furent pour [elle] les visions les plus atroces qu’elle eût connues jusqu’à ce jour » (ibid. : 21). Elle ne pouvait que les qualifier de « véritable boucherie » (ibid. : 21) même si conformément aux us et coutumes, à la fin des opérations, pour oublier leur douleur, les nouvelles excisées peuvent danser en chantant :

« Nous avons beaucoup souffert. Toutes nous avons cru mourir !Mais aujourd’hui nous sommes fortes !La douleur n’est plus...Dites à notre mère, dites à nos frères, d’accourir pour nous voir danser...Ils verront comme nous sommes belles et aussi comme nous sommes vaillantes ! » (Ibid. : 21).

A bien analyser cette chanson, sa portée est positive. Une manière de donner raison à Claude Bergeret qui déclare que « lorsqu’on regarde l’autre avec « son cœur » on se rend très vite compte que les valeurs humaines sont identiques à travers le temps et l’espace, malgré les différences qui existent entre les civilisations » (Claude Njiké Bergeret, 2000 : 14). Mais elle ne tolère pas la bagarre conjugale, surtout celle qui tire son origine du harcèlement sexuel. Elle a cru qu’à la chefferie, « une femme pouvait refuser, en toute liberté, de rejoindre le chef dans sa chambre » (Claude Njiké Bergeret, 1997 : 255). Or « la tradition interdisait au chef de passer une nuit sans femme » (ibid. : 256) Claude Njiké Bergeret tenta de tenir tête au chef. Elle raconte elle-même les conséquences :

« Je lui tournai le dos à nouveau. J’irais dormir dans le quartier des femmes. J’étais déjà hors du palais quand je sentis un coup terrible. J’évitai par miracle un pilier en béton contre lequel je basculai. Une douleur foudroyante m’irradia le cou. Je m’effondrai sur le sol. Il m’envoya des coups de pied. Ma tête explosait. Puis tout s’arrêta » (ibid. : 289).

Comme le signale La Grande Royale dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, il n’est pas de l’habitude de la femme en Afrique de mesurer, d’arbitrer, de décider à la place des hommes. Et une femme qui s’y aventure le fait à ses risques et périls. C’est ce qu’a expérimenté Claude Njiké Bergeret qui tenta par son attitude d’ouvrir les yeux des négresses sur leurs droits et devoirs pour améliorer leur statut socio-juridique en faisant fi des traditions. Car les différentes activités, actions et comportements des hommes et des femmes sont modelés par la société, la religion, l’économie, les normes, les valeurs culturelles et le système politique et de gestion des communautés d’adoption.
Le récit de S. Smith et A. Glaser (1994, 281-283) montre que Annick (Française), épouse de Pascal (Béninois), n’a pas assimilé la leçon précédente. Ces auteurs racontent qu’une nuit où Annick s’était levée pour aller aux toilettes, elle avait enjambé Pascal dans son sommeil le plus profond. Ce dernier se réveillant en sursaut l’avait alors saisie, brutalement, avait crié fort, et l’avait même battue. Dignité d’une petite bourgeoise offensée ! Motif qui plus tard aboutit au divorce. Car Annick n’avait pas compris le système vaudou. Comment pouvait-elle enjamber Pascal, le « chevaucher », le « souiller de son sexe » ? Pourquoi n’avait-elle pas fait le tour du lit ? « Ça porte malheur ! Ça porte malheur ! »
Plus tard, tirant conclusion de son dépit amoureux, Annick compris que « les Noirs vivent dans la peur de leurs ancêtres, d’un sortilège, d’un mauvais fétiche ». C’est trop compliqué peut-être ! Mais la goutte d’eau avait déjà fait déborder le vase.
Ces quelques faux pas ne doivent pas nous distraire de l’essentiel. La femme-à-nègre doit faire de ces mots de Yolande son credo : « Oui, je l’ai d’abord aimé parce qu’il a su être mon amant » (Guy Des Cars 2, 1963 : 215) puis étendre sa quête d’« altérité » à d’autres domaines porteurs pour l’Afrique noire.
Ainsi apparaît « la femme-à-nègre » dans l’univers romanesque de Georges Conchon, de Guy Des Cars et de Claude Njiké Bergeret. Elle est un ange gardien pour l’Afrique de demain. Elle est aussi le regard qui regarde. Lorsqu’elle accepte, comme le fait Yolande et Claude Njike Bergeret, la voie de l’enracinement authentique, elle peut faire reculer à sa manière l’arbitraire, les préjugés, les images caricaturales, la pauvreté. Egalement, elle s’inscrit dans un processus d’évolution par son regard critique. C’est pourquoi cette figure littéraire répond au souci d’actualité. On doit aujourd’hui se demander pourquoi la coopération France-Afrique noire s’accommode si facilement d’une accumulation d’échecs. Elle devrait normalement être remise en question et être orientée, sinon dans son principe du moins dans ses approches, avec la présence de la femme-à-nègre qui détient un bâton magique.


BIBLIOGRAPHIE

CONCHON, Georges, L’Etat Sauvage, Paris, Albin Michel, 1964.
DES CARS, Guy, Sang d’Afrique, 1- l’Africain, Paris, Flammarion, 1963.
- Sang d’Afrique, 2 - L’amoureuse, Paris, Flammarion, 1963.
DOHO, Gilbert, « Femme-à-nègre... », Le regard de l’autre : Afrique-Europe au XXème siècle, Ecritures VII, Yaoundé, Eds. Clé, 1997, p. 195-206.
GLASER, A. et SMITH, St., L’Afrique sans Africains. Le Rêve blanc du continent noir, Paris, Stock, 1994.
KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961.
LOUVEL, Roland, Quelle Afrique pour quelle coopération ? Mythologie de l’aide française, Paris, L’Harmattan, 1994.
BETI, Mongo, La Revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama, Paris, Buchet/Chastel, 1984.
MORIN, Edgar, « Pour une politique de l’humanité », ECOVOX, mai août, n° 26, Bafoussam, 2000, p 22-23.
MOURA, Jean- Marc, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, P.U.F, 1999.
- L’image du tiers-monde dans le roman français contemporain, Paris, P.U.F, 1992.
NJIKE BERGERET, Claude, Ma Passion africaine, Paris, J.C. Lattès, 1997.
- La Sagesse de mon village, Paris, J.C. Lattès, 2000.
PFAFF, M., Entretiens avec Maryse Condé, Paris, Karthala, 1993.
SULEIMAN, Suzan Rubin, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Paris, PUF, 1983.


[1] IUT/FOTSO Victor de Bandjoun.

[2] DZEWATAWA, Marie-Pierre se veut Africaine désormais dans sa nouvelle communauté dans La Revanche de Guillaume Ismail Dzewatama, de Mongo BETI parue en 1984 à Paris chez Buchet/chastel.

[3] Au sens le plus large, le mot coopérant s’applique à tout ressortissant d’un pays qui entreprend de coopérer avec sincérité avec des ressortissants des pays pauvres dans une action concrète de développement. Mais au sens restrictif, il s’agit du jeune du contingent envoyé en Afrique noire dans une activité non militaire ou bien du fonctionnaire détaché.

[4] NJIKE BERGERET, Claude insiste sur l’usage de la notion de « présent » à Bangangté pour le déplorer : « J’avais oublié qu’en Afrique seul l’acte compte, le présent », Ma passion africaine, p. 115.

[5] Propos recueillis par MONKAM, Yvonne au Centre culturel français de Douala 2001.

[6] Propos recueillis lors de la cérémonie de dédicaces de Claude Njiké Bergeret au Centre culturel français de Douala en 2001 par Yvonne Monkam.

[7] Le Nouvel observateur 10-20/02/1991 cité par Roland LOUVEL, in Quelle Afrique pour quelle coopération ? ... » Paris, L’Harmattan, 1994, p. 163.




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