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CATHERINE COQUERY-VIDROVITCH, LA DECOUVERTE DE L’AFRIQUE, Paris, L’Harmattan, 2003, 252 pages,
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Ethiopiques n°73.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2004

Auteur : Lilyan KESTELOOT [1]

Cette agréable anthologie des textes européens et arabes concernant l’Afrique depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle est une réédition d’un ouvrage de 1965 « qui a déjà beaucoup servi » nous dit l’auteur « pour l’enseignement de l’histoire africaine ». Mais Coquery- Vidrovitch nous avertit tout de suite qu’il s’agit d’une vision d’étrangers, à des époques anciennes, et connotée fortement par leurs préjugés et ... leur ignorance bien compréhensible.
En effet, en ces temps, les cartes étaient inexistantes, puis fantaisistes ; et l’Afrique noire n’était abordée que par les côtes, au gré des marins portugais, ou encore par quelques géographes marocains assez aventureux pour emprunter les caravanes et s’enfoncer dans un continent mal identifié.
Donc des descriptions des lieux et des gens rencontrés par ces voyageurs sont très souvent bizarres, fantaisistes elles aussi, quand elles ne sont pas complètement délirantes (comme celle du Périple d’Hannon, ou celle des anthropophages venus visiter le Mansa Moussa).
Mais plus encore, ces « reportages » révèlent les mentalités de leurs auteurs, et sont biaisés par leur vision du monde : religieuse, économique, esthétique, et ce d’autant plus que le concept d’objectivité historique n’existait pas.
Il demeure que ces témoignages sont des « sources » pour l’histoire et la connaissance de l’ancienne Afrique. A prendre avec des pincettes bien sûr, et d’autant plus que, comme le remarque Mme Coquery-Vidrovitch qui y est pour beaucoup, « depuis 1965 notre connaissance de l’Afrique a beaucoup progressé ».
En vérité, elle avait déjà beaucoup progressé bien avant, car il y a un monde entre les « renseignements » sur les nègres fournis par les Ca Da Mosto (1457), Pigafetta (1591). B. Barreira (1609), G. Loyer (1714) et ceux des voyageurs du XIXe siècle (Mungo Park, R. Caillé, Frobenius) et des administrateurs et chercheurs « colons » du XXe siècle comme Delafosse, Ch. Monteil, Paul de Chaillu, Equilbercq, etc., qui ont véritablement essayé de comprendre les populations du continent.
A lire cette anthologie au chapitre des « Connaissances », on ne peut que rire ou s’affliger de l’aveuglement, et des jugements simplistes de ceux qui les portent. Mais Mme Coquery nous a prévenus : vers l’Afrique « jusqu’au XVIIIe siècle, les seuls voyageurs restaient les négociants et quelques missionnaires qui, les uns par mépris du paganisme, les autres par indifférence n’étaient aptes ni à observer ni à comprendre les peuples. Et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle des lumières, « de l’éveil de la curiosité scientifique et des progrès techniques », peu s’intéressèrent vraiment au continent noir qui restait « le domaine jalousement gardé des négriers ».


En comparaison, les relations des Arabes (Al Bakri, Ibn Khaldun, Ibn Battuta, Al Idrissi), bien que plus anciennes pour la plupart, sont nettement plus instructives.
En revanche, dans le domaine commerce, les renseignements précis abondent et cela aussi c’est de l’histoire. En 35 pages tout est dit, ou l’essentiel. Et d’abord le fonctionnement des Compagnies à Charte dont le monopole est accordé par l’Angleterre, la France, le Portugal pour 50 ou 100 ans. On ne savait pas qu’il y en eut tant, et qui se sont succédé avec maintes faillites. Et puis la construction des forts comme Saint Georges de la Mine pour abriter commerçants et marchandises.
Comment on réglemente les transactions, comment on arbitre les différents, la politique à suivre dans les relations avec les concurrents étrangers, le mode de commerce, « la troque » avec les indigènes, les produits convoités : l’or, les esclaves, la gomme, leurs prix respectifs, les modes d’acquisition, ici il y a abondance de détails et nous savons que cette anthologie aurait pu en offrir 10 fois plus. Les relations et livres de compte des capitaines négriers dont plusieurs furent publiés par l’IFAN (Dakar) sont inépuisables sur cette question.
Le sondage de Catherine Coquery-Vidrovitch n’en demeure pas moins très utile et pédagogique, avec ses tableaux synchroniques par siècle, ses lexiques des poids et monnaies, des tissus de traite, des compagnies traitantes ; sa liste chronologique des documents écrits sur l’Afrique jusqu’en 1770, enfin sa bibliographie sur l’histoire ancienne de l’Afrique et son index des auteurs et des thèmes.
Il est évident qu’une anthologie ne saurait être exhaustive. On regrette cependant qu’à propos de l’Egypte, aucune allusion, ne fût-ce qu’indicative, n’ait été faite aux travaux de Cheikh Anta Diop, ni même à ceux de Louise Marie Diop concernant les conséquences de la traite sur la démographie en Afrique.
Quelques lacunes aussi dans la bibliographie, comme l’oubli de l’étude de Isabel de Morales sur La découverte de la Petite Côte au XVIIe siècle (3 tomes, IFAN), qui rend compte d’une série de témoignages de voyageurs hollandais et portugais dont plusieurs ne sont pas traduits.
Enfin, on regrette un peu que notre grande historienne n’ait pas donné plus d’ampleur à cet ouvrage - ce qui lui aurait été si facile ! - afin qu’il devienne le Cuoq (Recueil de sources arabes concernant l’Afrique occidentale du VIIIe au XVIe siècle - 487 pages) de la découverte de l’Afrique par les Européens.


[1] IFAN - Université de Dakar




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