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Y A T-IL UNE PART FASCISTE DANS LE TRIBALISME REVITALISE ?
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Ethiopiques numéro 75
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2005

Auteur : El Hadji Ibrahima DIOP [1]

« Une tolérance généralisée sera atteinte le plus sûrement si on laisse en paix ce qui fait la particularité des différents individus humains et des différents peuples, tout en restant convaincu que le trait distinctif de ce qui est réellement méritoire réside dans ce qui appartient à l’humanité ». (Goethe. Ecrits sur l’Art).
« Ce qui s’est passé, c’est qu’au fur et à mesure qu’on nous faisait le récit des événements, que nous visitions ce qu’on a appelé les "sites" du génocide, lorsque nous discutions avec les rescapés, les propos que j’entendais avaient une très grande puissance romanesque. Je peux vous donner l’exemple de cette vieille femme - elle n’était jamais allée à l’école, elle ne l’aurait jamais inventé - qui racontait comment une de ses amies, pendant le massacre, a demandé aux tueurs la permission de prier. Et l’agresseur de répondre : "nous venons du ciel, ne le savez-vous pas, nous avons combattu le dieu des Tutsis, nous l’avons tué, maintenant c’est votre tour..." Vous comprenez : c’était des propos si bizarres, on n’était pas dans la vie réelle ! » [2]

Ces propos sont de Boubacar Boris Diop qui, questionné sur le génocide au Rwanda, donna cette réponse qui rappelle les descriptions de type brechtien sobres, didactiques, réelles, renversantes et poignantes.
Depuis que l’éclatement des guerres à l’intérieur de l’Etat africain et entre les Etats africains a comme motif principal la guerre tribale, le rôle de la violence en politique se pose de façon particulière. Carl von Clausewitz a théorisé dans Vom Krieg (De la Guerre) la thèse selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Ses théories ont inspiré en Allemagne les luttes antinapoléoniennes et par la suite ont servi de justificatif à la thèse selon laquelle la violence politique est un mal nécessaire, une nécessité historique.
La place de plus en plus envahissante du motif tribal et ethnique dans le conflit politique, tout en changeant les données politiques de la guerre en Afrique, remet en cause ce principe clausewitzien qui justifiait naguère la guerre comme un mal nécessaire. La revitalisation de l’ethnicité dans l’espace politique africain menace les valeurs universalistes. Les politiques génocidaires des dix dernières années, dont le point le plus poignant fut le génocide rwandais de 1994 avec ses cinq cent mille morts et qui a été reconnu par tous comme l’un des plus grands drames du siècle, constituent une tragédie qui ébranle la conscience collective de l’Humanité. L’impact de la conscience universelle sur le devenir de notre monde rend insupportable les idéologies d’exclusion, de culture de la haine et d’incitation à la haine raciale et ethnique. L’Humanité ne peut plus laisser les idéologies répressives et d’exclusion obéir à leur propre rationalité instrumentale.
Notre réflexion s’articule sur les questions suivantes : Y a t-il en Afrique de nos jours un sens à la violence politique ? En cela, nous pouvons d’emblée répondre que la violence politique qui accompagne le type de chaos issu du tribalisme politique est fondamentalement dégénérative en Afrique. Si donc la réponse est négative, existe-il une autre raison qui ne soit pas strictement morale et qui peut expliquer la résurgence en Afrique de l’idéologie d’exclusion de type tribal qui a la particularité d’élever la dictature, l’affirmation du groupe identitaire au rang de catégorie centrale de la politique, cela au détriment d’autres valeurs universalistes ? La dictature raciale et ethnique consubstantielle au fascisme est-elle spécifique au nazisme au point de rendre suspect tout rapprochement entre le fascisme et le tribalisme ? Le fascisme et le tribalisme ne sont-t-ils pas tous tributaires de l’apologie de l’appartenance au même « sang » et de l’érection de ce principe comme critère d’exclusion et d’élimination d’autres groupes accusés, maintes fois à tort, d’allochtones ?
La question soumise à discussion, à savoir « y a t-il du fascisme dans le tribalisme », s’appuie sur deux considérations :

- d’abord il y a une remarque générale, à savoir que la réaction et le progrès constituent les deux pôles d’attraction entre lesquels oscille toute civilisation humaine. Et le continent africain se trouve, au regard des questions particulières que soulève son développement, devant l’obligation d’affirmer sa modernité politique par l’extirpation dans son espace politique des idéologies endogènes d’exclusion dont le tribalisme fait partie. L’échec de la construction de l’Etat-Nation a exacerbé le repli identitaire, en réduisant de fait la République aux limites de l’espace ethno-tribal ;
- l’autre élément qui nous sert d’argument pour expliquer la tragédie de l’envahissement de l’espace politique par le repli ethno-tribal est la théorie de la dégénérescence. Georg Lukács, dans La Destruction de la Raison (Die Zerstörung der Vernunft. Der Weg des Irrationalismus von Schelling zu Hitler 1984) et Michel Foucault, dans Histoire de la folie à l’âge classique (1972), ont, chacun à sa manière, réussi à donner une signification philosophique à la déraison instrumentalisée qui peut provenir de la violence rationalisée. La déréglementation n’est jamais spontanée, elle est programmée et successive à des phases d’incubation. Si, chez Foucault, la folie commence exactement là où se trouble le rapport de l’homme à la vérité, et que la folie ne puisse se dire que de l’extérieur, chez Lukács, l’irrationalisme politique et idéologique, qui a fait le fascisme, est en fait l’aboutissement d’un long processus de « destruction de la Raison » qui se trouve à l’opposé de la Raison humaniste héritée des Lumières.


De ce point de vue, les idéologies d’exclusion et de violence peuvent se concevoir sous la forme d’une régression, d’un retour à des formes sociales prémodernes, voire primitives, comme l’émergence d’une « barbarie » « moderne », nouvelle, qui, au lieu de les récuser ou les renverser, s’appuie sur des tendances de la dégénérescence.
En effet, si la violence et la terreur politiques sont loin d’être le seul dénominateur commun entre le tribalisme et le fascisme, elles sont en revanche le point nodal sur lequel s’articule le chaos politique qui les caractérise. Et pour ce qui regarde le continent africain, la violence politique, qui accompagne la guerre tribale, est révélatrice d’un double échec : l’échec de la construction de l’Etat-Nation et l’échec de la construction d’une conscience citoyenne de type universaliste.
En d’autres termes, si l’on peut concéder aux thèses clausewitziennes prenant la nécessité historique comme élément d’explication de la violence dans l’histoire et qui du coup concevaient la guerre comme moyen de continuer la politique par d’autres moyens, la guerre en Afrique est aujourd’hui moralement, économiquement, politiquement et humainement insoutenable. Et au regard de la rationalité économique et du basculement de la civilisation universelle vers de nouveaux équilibres politiques et économiques, la guerre en Afrique en devient d’autant plus insoutenable.
En effet, dans le contexte africain, le type d’explications qui a développé une rationalité, selon laquelle la guerre des classes, des races comme des ethnies est une condition normale du développement des civilisations devant laquelle l’ordre moral général semble être impuissant, est une négation de la civilisation.
Le sens de la tragédie du XXIe siècle qui commence en Afrique est, si sens il y a, le non sens du génocide. Avec les idéologies d’exclusion, la violence politique place la civilisation humaine devant de nouvelles responsabilités. Les explications que nous voulons mettre en exergue, pour rapprocher les types de violence ethnique dans les idéologies du fascisme et du tribalisme, sont les suivantes :

- la crise identitaire en Afrique,
- l’échec de l’Etat-Nation,
- les difficultés d’implantation d’un type de conscience universelle,
- l‘exacerbation des particularismes et le repli identitaire,
- les fondamentalismes ethno-confessionnels comme idéologies dominantes et de justification des politiques d’exclusion,
- enfin, la conjugaison en situation de crises de ces facteurs comme terreau d’un conservatisme politique local de masse et militant.

Le déclenchement des hostilités tribales ne résulte pas de l’imprévisibilité et du hasard, et le passage d’un mode dit pacifique à un mode violent du tribalisme politique où le tribalisme armé se fait de façon programmée et synchronisée. C’est connu que les hommes s’habituent très vite à la normalité de la guerre. Cette capacité d’accoutumance à la violence, qui s’accentue durant la guerre, ne commence pas avec le début de la guerre. La capacité à l’accoutumance à la guerre, elle-même résultant du réflexe de survie, est, selon Emmanuel Kant, un état naturel qu’il définit ainsi dans le Projet de Paix perpétuel :

« L’état de paix parmi les hommes vivant les uns à côté des autres n’est pas un état de nature (status naturalis) : celui-ci est bien plutôt un état de guerre : même si les hostilités n’éclatent pas, elles constituent pourtant un danger permanent. L’état de paix doit être institué, car s’abstenir d’hostilités ce n’est pas encore s’assurer la paix, chacun peut traiter en ennemi celui qu’il a exhorté à cette fin », (Kant 1991 : 83)


En clair, il ne faut pas attendre l’état de guerre pour se préparer à la paix.
Mais d’emblée, nous voulons éviter dans ce cadre une équivoque. Il n’est pas dans notre intention de substituer le tribalisme au fascisme ni même d’attribuer à l’un et à l’autre le même développement linéaire, tant il est vrai que le tribalisme provenant de tribu renvoie à la résurgence de valeurs archaïques, de particularismes locaux, à l’accentuation spatiale, à la religiosité, au syncrétisme et au narcissisme de groupes, dont le seul point focal est la dénomination communautaire, alors que de l’autre coté, le fascisme est survenu à une phase de développement sophistiqué du capitalisme. Ici, ce ne sont guère des tribus, mais des classes sociales bien structurées qui se disputent les nouveaux rapports de domination politique dans un Etat puissant et fort. Pendant que le tribalisme renvoie donc aux archaïsmes féodaux, le fascisme, en revanche, correspond à une étape particulièrement avancée du capitalisme (Poulantzas 1974 : 14).
Par ce rapprochement, nous voulons éviter tout d’abord cette incompréhension : les éléments fascistes du tribalisme ne poussent pas à nier le contexte historique de l’émergence du fascisme en Europe qui fut une réalité historique bien différente, qui a porté l’éclatement de la deuxième guerre mondiale. Les études sur le fascisme ont comme thèmes majeurs la lutte contre la démocratie bourgeoise, la lutte anticommuniste dans le fascisme, l’écrasement de la démocratie parlementaire, l’impérialisme, l’alliance avec l’industrie militaire à travers de solides liens avec le capitalisme financier, la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme et le racisme2.
La définition classique du fascisme renvoie à une constante : un capitalisme développé à la croisée des révolutions de type prolétarien, et de fortes réactions, lesquelles révolutions seront, pour l’essentiel, défaites par la marche triomphante du nazisme et du fascisme italien. Sur le plan économique et institutionnel, la société fasciste est caractérisée par l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Certes, le fascisme n’est pas le tribalisme, l’un et l’autre se présentent comme des cas historiques spécifiques. La comparaison de situations socio-historiques entre l’Europe et l’Afrique est délicate. Elle se présente comme équation aux chercheurs africains, en particulier dans l’utilisation de concepts extérieurs au contexte africain, tant la marque des particularités propres aux Etats africains et à l’histoire africaine imprime des asymétries. Ces asymétries constituent en fait des exceptions, qui donnent parfois la fausse impression, selon laquelle il existerait une extériorité sur le plan idéologique du continent africain par rapport au reste du monde. Le tribalisme et le fascisme sont exactement le contraire de ce que voit Goethe dans l’Universel et l’Humain : l’aptitude à admettre la différence et la pluralité.
Des différences peuvent exister, comme il en existe d’ailleurs entre les différents types de fascisme. A la différence du fascisme allemand, le fascisme italien, par exemple, ne fut pas antisémite. Cela ne change rien à la nature des deux régimes. Malgré toutes les mutations et les évolutions possibles, les idéologies ont de particulier le fait qu’elles conservent une constante invariable, dont la quintessence peut au plus engendrer des espèces locales, qui se reconnaissent dans une forme archétypale distinctive.
L’analyse de la typologie du tribalisme, de ses éléments fascistes en particulier, peut être édifiante. D’abord, il y a ce paradoxe : la disparition progressive des frontières avec ses courants universalistes s’accompagne du mouvement inverse de la résurrection du particulier et du repli identitaire, dont le tribalisme constitue une forme bien perverse. La manifestation de ce repli identitaire épouse souvent une forme brutale, liberticide et totalitaire.
S’il est indéniable que le fascisme et le tribalisme proviennent de sociétés et des modes socio-économiques ayant des niveaux de développement inégaux, on peut admettre que ces différences dissimulent à peine la quintessence fasciste du tribalisme.
Le philosophe et homme politique italien, Antonio Gramsci, a particulièrement bien étudié le phénomène de masse du fascisme. En effet, avant Gramsci, les études sur le fascisme ont privilégié l’appareil répressif de l’Etat. L’apport de Gramsci porte sur la détermination de l’appareil idéologique de l’Etat fasciste. En plus de ce que Foucault et Lukács ont dit des mécanismes de déviation vers les idéologies de dégénérescence, nous nous référerons à Gramsci, pour mieux cerner le processus de retournement des consciences populaires dans un contexte d’expansion d’une idéologie de type totalitaire comme le tribalisme.
Gramsci a été amené à fonder la théorie de l’appartenance au système étatique des appareils idéologiques. Citant les Lettres de prison et Notes sur Machiavel de Gramsci, Poulantzas spécifie que Gramsci signalait à maintes reprises, et de façon circonstanciée et développée, que l’Etat ne doit pas être seulement conçu de la façon « traditionnelle » -appareil de « force »- mais comme organisateur de l’hégémonie.(Poulantzas 1974 : 330) .
L’apport de Gramsci dans notre étude repose donc sur l’impact du contrôle des consciences populaires à partir de positions centrales. La constitution d’appareils idéologiques est particulièrement importante, parce qu’elle contribue à garantir la peur et la terreur dans des situations de crises que Gramsci appelle la catastrophe de la domination politique.
Gramsci détermine, à l‘intérieur du cadre général de la crise politique, un cas spécifique de crise politique, celui de crise hégémonique ou de crise d‘équilibre catastrophique qui conduit au phénomène du césarisme. Il ne s‘agit plus d‘un simple équilibre des deux forces principales en présence, mais d‘un équilibre particulier qui se présente « de telle sorte que la poursuite de la lutte ne peut avoir d‘autre conclusion que la destruction réciproque  et qui offre une perspective de catastrophe » (Poulantzas : 67-68).
Poulantzas a parfaitement raison de mettre en relief cet apport de Gramsci. La domination politique elle-même ne peut plus se faire seulement au moyen de la seule répression physique, mais requiert l’intervention décisive et directe de l’idéologie. C’est dans ce sens que l’idéologie dominante, sous la forme d’existence des appareils idéologiques, est directement impliquée dans le système étatique, qui constitue lui-même à la fois l’expression, le garant et le lieu concentré du pouvoir politique (ibid. :333).
C’est donc avec les mécanismes de retournement et de manipulation des consciences collectives et individuelles que le tribalisme se forge une hégémonie en tant qu’idéologie. Dans le tribalisme, il existe aussi des phases théoriques et opératoires de la pratique fasciste qui se présente en règle générale sous cinq cas de figure.

1.Le mépris et le refus de la diversité, qu’elle soit raciale, ethnique, politique, culturelle, religieuse, confessionnelle ou économique. Le tribalisme comme le fascisme partent de la notion et de la volonté d’homogénéisation de la société dans tous ses modes d’articulation. L’homogénéisation est le principal vecteur de l’idéologie tribaliste et fasciste. L’hégémonie du groupe racial et/ou ethno-social dit prédominant imprime sa volonté économique, politique, linguistique et religieuse sur l’ensemble du corps social et étatique.
2.Le mode d’imposition de cette hégémonie est graduel. Sa forme exacerbée est la violence physique et psychique axée sur la peur et la terreur ; le seul mode de règlement de conflits politiques dans le fascisme et le tribalisme est la force et la violence, dont les instruments sont la militarisation de la société par l’érection des milices.
3.Face à la diversité et à l’expression de la diversité, le fascisme et le tribalisme ont inventé le même mode opératoire de réactions et de réponses qui se résument par le mépris et l’arrogance culturels, dont le justificatif est la défense de la suprématie du groupe ethno- racial. Son corollaire étant le droit de soumettre les autres à « la volonté générale ». La capacité de perversion du système majorité-minorité fait que le fascisme et le tribalisme peuvent, de façon subversive, profiter des avantages et des habits de la démocratie normale, pour ensuite la polluer et l’étouffer définitivement et enfin ériger l’ordre totalitaire.
4.La base spirituelle, le fondement idéologique du fascisme et du tribalisme s’élaborent à partir de doctrines issues du biologisme et/ou du culturalisme. L’ethnicité et le racisme en constituent le ferment. Dans le dispositif de propagande, de subversion et de manipulation des consciences, tout part de la race et de l’ethnie et tout y retourne. Le territorialisme et enfin un type de communautarisme donnent, vu de l’extérieur, l’impression d’égalitarisme entre les membres de la communauté tribaliste et fasciste, alors que la réalité démontre un type de commandement super hiérarchisé, super centralisateur et primitif. Le populisme ambiant, propre à la société tribaliste, sert de masque pour nier les réelles inégalités qui y existent.
5.L’esprit génocidaire, chauviniste et tortionnaire constitue des traits de similitudes entre le tribalisme et le fascisme. Le génocide et la torture de la personne humaine sont des faits réels, permanents, à partir desquels on peut bien observer le degré de perversité de la société tribaliste ; l’accoutumance à la violence est un fait « normalisé » et banalisé. La violence politique, par l’élimination physique d’individus et de groupes « non assimilables », est le seul moyen de gestion de conflits politiques. En cas de conflits, l’exode et l’expropriation sont aussi les formes répandues et normalisées de négation de libertés individuelles et de droits humains.

Deux facteurs facilitent la résurgence et l’expansion du tribalisme en Afrique :

- la décomposition de l’Etat postcolonial,
- le repli identitaire devant une mondialisation qui fragmente la Nation en Afrique.


Les Etats-Nations d’Afrique, qui devraient s’appuyer sur les idéologies républicaines, démocratiques, pour fonder la normalité, sont en voie de décomposition pour des raisons endogènes et exogènes : les cas ne se comptent plus. Les institutions dépérissent et sont accaparées par des groupes centripètes, désintégrateurs. La vocation de l’Etat se perd. Pour se protéger, les exclus économiques deviennent sensibles au retournement subversif de l’ethnie et/ou du groupe tribal. Sur le même plan, la religion est dévoyée à des fins de marginalisation et d’expulsion de groupes hétérogènes. Le même système de discrimination s’applique sur le plan ethnolinguistique.
Le repli identitaire fait le reste. Le tribalisme élargit sa base sociale, en s’appuyant sur l’agitation politique et les échecs économiques et sociaux de l’Etat-Nation en déconfiture. Il peut devenir un phénomène de masse grâce à des mécanismes de propagande propres aux pratiques populistes. Pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir, des élites, acquises à ces idées, conçoivent des plans de purification ethnique, dont l’objectif vise l’extermination physique de minorités ou de groupes rivaux. Le territoire du conflit tribaliste dépasse assez souvent le territoire de l’Etat-Nation. Il embrasse des régions, il est interétatique. Son propre est de dépasser le cadre territorial de sa naissance. L’espace géographique du conflit tribaliste - comme celui du fascisme - déborde la nation ; il est, par définition, hégémonique : le conflit intra communautaire devient intercommunautaire, interethnique, voire transnational.
En effet, sur le plan sociopolitique, les crises préparent et accompagnent aussi les mouvements traditionalistes de reflux, de régression et de conservatisme outrancier. La « weimarisation » de la politique, c’est-à-dire l’échec des politiques traditionnelles et des partis classiques et leur substitut par l’attrait magnétique des masses au discours identitaire, est un phénomène d’une rare complexité. Le National-socialisme s’est servi d’une vieille tradition de frustrations et d’humiliations, mais surtout d’un puissant legs de conservatisme politique allemand qui fit suite à une série d’échecs répétés des luttes républicaines et démocratiques.
En Afrique, la tribalisation de l’espace politique traditionnel et la montée de l’idéologie hégémonique, intégriste et fanatique n’apparaissent pas de façon inattendue, puisqu’elles sont précédées par la phase de la perte de l’autorité républicaine, de la crédibilité des partis démocratiques auprès de la société et de l’affaiblissement de l’Etat républicain. Ces facteurs favorisent une ethnicisation de l’espace politique sur le plan économique, culturel, linguistique, confessionnel religieux, etc3.
La constitution de l’Etat ainsi que de la nation en Afrique est d’une singularité qui peut être unique dans le monde. L’Etat multiethnique est caractérisé par une hybridité et une somme d’entités socio-économiques inachevées. Harris MEMEL-FOTE l’explique de la façon suivante :

« Dans leurs identités sociales, culturelles, ces ethnies ont droit égal à l’existence dans le mouvement démocratique. Mais en même temps, elles se présentent comme un obstacle à la formation nationale, sous la forme mal nommée tribalisme ou à l’expansionnisme dont la justification confine au racisme », (Memel-Fote 1989 : 6)

Dans un contexte démocratique, l’acceptation de la diversité et de la pluralité n’est pas une construction théorique, mais une nécessité, sur laquelle repose l’existence physique de chacun et de tout le monde. La négation de cette réalité explique le glissement vers des crises qui peuvent mener vers le chaos ou la catastrophe qu’accompagne le tribalisme. La guerre tribale réside dans le fait qu’elle s’est substituée aux guerres contre le colonialisme et, de ce fait, l’ennemi n’est pas celui du dehors, mais celui du dedans. Elle est par essence fortement endogène, implosive et improductive, elle n’est nullement une guerre de libération, mais une guerre d’extermination. La revitalisation de l’ethnicité est devenue une question existentielle en Afrique.
Max Weber, parlant de subdivisions artificielles du tribalisme, met en garde contre ce qu’il appelle « le symbolisme de la communauté de sang » (Weber 1998). Toute la question se trouve là : se servir du sang pour faire de la politique ou être incapable de concevoir la politique en dehors des liens de sang, quel que soit le bout par lequel on le prend, le tribalisme politique se sert de l’idéologie de la haine. Depuis une décennie, la question tribale occupe une nouvelle centralité dans la politique en Afrique. Pourtant, les réponses opposables au tribalisme sont nombreuses.
Celles des Ecritures Saintes, du Christianisme et de l’Islam placent l‘Homme au stade le plus élevé de la créature divine. L’éthique chrétienne rappelle que nous sommes tous créés à l’image de Dieu. Le Faust de Goethe empruntant à la Chrétienté cette notion de divinité de l’homme est une quête de l’équilibre.
L’universalisme des Lumières insiste sur le fait que l’équilibre de l’espèce humaine repose sur l’acceptation de la valeur intrinsèque de chaque personne, dans sa globalité et sa particularité, qui ne saurait être réduite à une race, une ethnie ou une tribu.
Enfin, sur le plan politique, le prix d’un nouveau départ du continent est de placer l’Afrique dans une optique de ruptures.
L’Afrique doit repenser ses rapports à sa propre histoire, pour retrouver ses marques dans le temps et l’espace et mieux se situer dans le mouvement du monde tel qu’il va, mais aussi assumer courageusement cette histoire dans ses hauts et ses bas, dans ses « zones d’ombre et ses zones de lumière », en se convainquant une fois pour toutes que l’Histoire n’est pas un magasin de self-service où on entre pour prendre ce qu’on veut ou laisser ce qu’on veut ; donc aussi redéfinir notre rapport au temps, notre façon de le vivre et de le gérer (Sémou P. Guèye 1992 : 16).


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[1] Département d’Allemand, Ecole Normale Supérieure, Université Cheikh Anta Diop.

[2] Les Africains ont droit à l‘innocence, in Boris Diop File : //A/ Boubakar B_ Diop entretien, htm, 3.




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