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Tierno MONENEMBO, PEULS, Paris, Seuil, 2004, 384 p.
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Ethiopiques numéro 75
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2005

Tierno MONENEMBO, Peuls,
Paris, Seuil, 2004, 384 p.

Auteur : Lilyan KESTELOOT

« Tierno Monénembo où la fulanité retrouvée » ainsi pourrais-je intituler ces quelques considérations sur le périple littéraire de cet enfant de Guinée égaré dans les climats pluvieux d’Europe.
Lorsqu’il écrivait il y a 25 ans déjà Les Crapauds-brousse, puis Les écailles du ciel [1], ce professeur de mathématiques se plaçait d’emblée dans le peloton de tête des écrivains africains francophones. Un univers tourmenté, une vision pessimiste de la société post-coloniale dont il décrivait la corruption à peine voilée sous une façade hypocrite, la grande misère enfin d’un peuple livré à des administrations incapables de répondre à ses besoins élémentaires comme à ses calamités (guerres civiles, épidémies).Il était loin le pays peul, pour ses héros noyés dans la jungle de la capitale guinéenne.
Puis ces « romans du chaos » s’accentuèrent bientôt avec Un rêve Utile, Pelourinho, Cinéma [2]. Et son style si pur se modifia, s’enlisa, s’alourdit, au point de perdre toute sa transparence, voire son intelligibilité. Sacrifiant à une mode ( ?) ou à un besoin intérieur, je ne sais. Mais on remarque ce même phénomène chez une série de jeunes écrivains « beurs » actuels ; ils pratiquent à des degrés divers une écriture systématiquement « chamboulée ». Ils abandonnent à la fois et le récit classique, avec sa chronologie rationnelle, et les personnages correctement identifiés et caractérisés, et une langue bien définie par sa syntaxe et son lexique, et même une graphie claire distinguant dialogues, monologues et narration, le tout étant désormais aggloméré, entassé en des pages compactes et indigestes. (J’exagère peut-être, mais un peu !)
Si l’influence de Soni Labou Tamsi est manifeste, il y en a d’autres visiblement « étrangères » ; toujours est-il que l’on applaudit en France à ce qui est considéré comme un « nouveau souffle » dans la littérature africaine.


Tentative de renouvellement mais c’est incontestable, mais à quel prix ? hormis quelques réussites, on nous propose trop souvent des textes confus, voire incohérents. Vulgarité, violence gratuite et pornographie délibérée sont aussi des ingrédients de cette « carnavalisation du récit » [3].
Sans nous interroger ici sur les causes de cette dérive des romanciers, qui par ailleurs refusent désormais d’être qualifiés d’africains, nous voulons seulement nous réjouir de la merveilleuse saga des Peuls que nous offre aujourd’hui Tierno Monénembo.
Nous disions naguère encore que ses derniers romans nous étaient tombés des mains, tant l’écriture embrouillée en était lassante ! Et voici qu’il nous restitue son style premier, sa phrase ferme et mordante en un récit superbe d’envergure épique, sans jamais perdre ses repères, et portant haut un grand sujet : la millénaire transhumance de ces pasteurs venus d’Egypte, qui traversèrent en large toute l’Afrique, y fondèrent dix royaumes, et y menèrent cent guerres, sans cesser pour autant de pousser et accroître leurs troupeaux.
Une splendeur, ce récit ! qui mérite lui, vraiment, un prix Goncourt, pulvérisant un certain nombre de ceux qui l’ont précédé ces dernières années.
Mais aussi, mais surtout, réjouissons-nous que « ce besoin de mémoire qui s’explique par la faillite des grands projets utopiques...et pose la question de la transmission » (je cite B. Mongo Mboussa [4]), que ce besoin de mémoire donc ait pu permettre à son auteur un retour triomphant à sa vraie nature, à son moi profond, à travers sa fulanité porteuse de pulaagu, « oxygène naissant », décapant, pour l’âme comme pour l’expression littéraire. Et nous rappeler que Monénembo est un des plus grands écrivains peul, africain, et francophone d’aujourd’hui.


[1] MONENEMBO, J., Les Crapauds-brousse, Paris, Seuil, 1987 ; Les écailles du ciel, Paris, Seuil, 1986.

[2] MONENEMBO, T., Un rêve utile, Paris, Seuil, 1991 ; Cinéma, Paris, Seuil, 1999 ; Pelourinho , Paris, Seuil, 1995.

[3] CHEVRIER, J., Littératures d’Afrique Noire de langue française, Paris, Nathan, 1999, p.113 et suivantes.

[4] MONGO MBOUSSA, B., « La transmission : pères et figures tutélaires », in Notre Librairie, n° 157, Paris, 2005.




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