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Ethiopiques numéros 44-45
Revue socialiste de culture négro-africaine
Nouvelle série - 2ème trimestre 1987 - volume IV, N°1.2

Auteur : Léopold Sédar Senghor

Ce n’est pas hasard si, au lendemain de la mort de Cheikh Anta Diop, ma Fondation a décidé de lui consacrer un numéro spécial de la revue Ethiopiques. C’est que celui-ci a consacré sa vie à défendre, mieux, à faire connaître la Négritude. Cette Négritude que j’ai toujours définie comme l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir.
Le grand mérite du savant sénégalais a été de prouver le mouvement en marchant : d’avoir montré, par ses travaux et ses ouvrages majeurs, que l’Afrique était le berceau de l’humanité et que la civilisation de l’ancienne Egypte était une civilisation nègre.
Ce sont ces deux grandes idées que reprennent, que confirment, chacun à sa manière, les professeurs Djibril Samb et Babacar Diop, Barthélémy Kotchy et d’autres penseurs noirs, mais d’abord l’éminent égyptologue Théophile Obenga, directeur du Centre international des Civilisations bantoues. Pour avoir lu atteniivement les articles de celui-ci, et depuis longtemps,je le considère comme le plus grand spécialiste africain des langues négro-africaines. De ces langues agglutinantes qui, mises de côté les langues à clics de l’Afrique du Sud, couvrent encore aujourd’hui plus ou moins, tout le continent africain. Et il faut y inclure, entre autres, outre les langues bantoues et semi-bantoues, le copte et le berbère.
Je ne retiendrai, ici, que les deux idées essentielles que voilà, défendues par Cheikh Anta Diop tout au long de sa carrière et qui sont traitées dans ce numéro spécial.
En ce qui concerne l’Afrique berceau de l’humanité,je renvoie les lecteurs au « Premier Congrès international de Paléontologie humaine », qui s’est tenu à Nice, en octobre 1982. Naturellement, la plupart des participants au Congrès, qu’ils fussent professeurs, chercheurs, voire étudiants, étaient Européens ou Américains. Eh bien, au terme de ses travaux, le Congrès a conclu en confirmant que l’Homme avait émergé de l’animal en Afrique, il y a 2.500.000 ans, et que l’Afrique était restée « aux avant-postes de la civilisation, jusqu’au Paléolithique supérieur, il y a quelque 40.000 ans. Nous disons, avec Cheikh Anta Diop et quelques grands égyptologues : « jusqu’à l’invention de la première écriture, au quatrième millénaire avant notre ère ». Et si l’on nous rétorque que ce sont les Sumériens, cela ne change pas fondamentalement le problème. En effet, les Sumériens, qui inventèrent la deuxième grande écriture, étaient un peuple de couleur parlant une langue agglutinante, comme les langues négro-africaines. Quant à la troisième grande écriture, ce fut, 2.500 ans avant notre ère, celle des Noirs Dravidiens de l’Inde. Les fameux Aryens d’Hitler sont arrivés 500 ans après, et sans écriture.
S’agissant de la deuxième idée, que la civilisation égyptienne était une « civilisation nègre », nos professeurs et savants se sont appuyés, avec Cheikh Anta Diop, sur le témoignage du « père de l’Histoire », Hérodote. C’est que celui-ci, dans le livre II des Histoires, avance que les Colchidiens du sud du Caucase sont les parents des Egyptiens, car, précise-t-il, « ils ont la peau noire et les cheveux crépus », comme eux. Cependant, il y a mieux. Comme on le sait, les Sénégalais passent, en Europe, pour le modèle même des Nègres d’Afrique : ils sont grands (un mètre 76 en moyenne), ils sont élancés et ils ont la peau couleur d’ébène.
Or, comme le dit mon confrère de l’Académie française, Jean Bernard, qui est l’un des plus grands biologistes actuels, quand on peut rapprocher deux peuples en se basant à la fois sur le sang et la langue, on est sur un terrain solide. Et il se trouve que les tableaux numériques des groupes sanguins de l’Egypte et du Sénégal se ressemblent à un ou deux points près. Il s’y ajoute que nos langues du « groupe sénégalo-guinéen » (sérère, peul, wolof, diola) ressemblent, comme des soeurs, à l’Egyptien ancien. Ce sont « des langues agglutinantes à classes nominales ».
Je n’en dirai pas plus, sinon pour conclure en remerciant tous les professeurs, savants et chercheurs qui ont bien voulu se joindre à nous pour rendre hommage à Cheikh Anta Diop. Grâce à eux, celui-ci apparaîtra tel qu’il était vraiment à tous les Africains de bonne volonté : le grand théoricien de la Négritude, mais encore un savant authentique, mais surtout un humaniste au plein sens du mot.





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