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Ethiopiques n° 43
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
4e trimestre 1985 volume III n°4

Auteur : Roger Dorsinville

C. P. Et le solitaire allait se fourrer dans l’encadrement d’un « corps »...
R. D.
 : De toutes façons, j’appartenais à un corps social, et le solitaire est un idiot. Quant à l’armée, je vous ai dit mes motifs peu héroïques, mais, à l’époque, convaincant.
C.P. : Cette expérience militaire, comment l’avez-vous vécu et qu’est-ce que vous en gardez ?
R.D.
 : J’en garde d’être encore, à mon âge, corporellement infatigable, et d’être toujours tôt réveillé, tôt dans mes pantoufles ou mes souliers sans un regard sur le lit. La formation militaire est une expérience extraordinaire, elle enseigne le dépassement de soi, et une certaine rigueur autour de soi ; voyez cette chambre : rien n’y traîne.
Le premier jour où tu participes à l’entraînement à la marche, initiation à « l’école du soldat » ; après quinze minutes de marche rigide, tu es essoufflé, deux mois plus tard, après deux heures tu es encore frais, le premier jour où on te met en main un fusil, ce qu’il pèse ! Au « soulevez armes » les doigts s’ankylosent et les mains fichent le camp après cinq minutes ; j’ai vu des fusils échapper à des mains, trois mois plus tard l’arme est devenue une plume on pourrait me dire qu’il y a des substituts, les écoles d’athlétisme, par exemple, nous n’en avions pas, et, de plus, ce qui comptait, c’était de ne pouvoir déposer l’arme ou rompre les rangs à son loisir : la discipline imposée qui ne deviendra partie de soi qu’après avoir été imposée. Quel jeune homme de la rue courrait pour son plaisir un marathon ?
J’en ai couru des marathons. Le premier jour qu’on nous a fait courir les kilomètres entre le champ de tir et l’Ecole, les cadets tombaient, littéralement ramassés par quelque camarade, puis suivaient tristement sans courir, traînant le pied. A la Caserne, Yves Depestre, qui n’était pourtant pas tombé, criait sur un ton de mutinerie : « L’idéal de ma matière n’est pas d’être coursier ». Si les moniteurs l’avaient entendu, puisqu’il lui restait assez de souille pour arpente la chambrée en criant, on l’eut envoyé faire dix fois le tour du land Bloncourt, notre terrain d’entraînement.
C’était ça, la vie militaire, une invitation à un constant dépassement. Le réveil était à six heures, le petit déjeuner à six heures trente. Il y avait huit douches et autant de chiottes pour quarante cadets. Cela voulait dire que tu avais trente minutes, en se partageant l’eau et les chiottes pour te présenter fringué au mess après avoir fait ton lit, impeccablement et mis de l’ordre dans ton placard, chaque objet à sa place indiquée.
Les premiers jours, tu traînes ; quinze jours plus tard, ça se fait sans un pli.
Sept heures du matin, entraînement, marches et contre marches ; 9 : 00, inspection de la chambrée par des yeux à qui rien échappe : une allumette traînant sous le lit, les bottes de rechange mal placées, l’une dépassant l’autre, c’est la mauvaise note appelée « déméritée » susceptible de te déclasser, le déclassement pouvant peser sur toute ta carrière, les promotions devant avoir lieu plus tard selon ton classement à l’Ecole militaire. Pressoir et Taylor se seraient bien foutus de ma gueule : leur indiscipline des Contributions est sorti troisième de la promotion après Armand et Louis Roumain, des poids-lourds génialement nés pour la discipline, tandis que moi... Et bien, cette école m’a formé et je ne le regrette pas. Maîtrise de soi, maîtrise des nerfs, je ne les perdrai plus que devant les femmes que j’ai aimées, parce que l’amour, c’est une autre école, où on n’a jamais fini d’apprendre.
C. P. : Mais, s’agissant de cette formation en Haïti, ne pourrait-on pas à certains égards, parler de déformation ? Comment a-t-on pu parvenir à dresser le militaire haïtien contre les populations civiles ? R. D. : On ne les a pas dressés pour cela : on n’a pas eu à les dresser. Le fait seulement de porter l’uniforme comporte une distinction, une « mise à part », et dans le cas de l’officier, une mise à part élitique. L’uniforme a ses exigences, tu ne peux porter ni un dolman effrité ni une chemise qui ne tombe pas en plis impeccables, tu ne peux pas porter une cravate chiffonnée ni des bottes qui ne reluisent ; un sentiment d’impeccabilité t’habite au milieu de la foule mal fichue ; toi tu es toujours fichu comme pour aller au bal. La séparation n’est donc pas dictée comme par une opération préméditée, elle ressort du fait même d’appartenir à un groupe d’élite. A partir de soi ainsi conçu, j’ai entendu des camarades dire avec mépris : « Les civils ! » Comme on cracherait. « Les civils », comme on dirait : « Les salopards ! » Pas formés pour cela... Cependant, en un sens, oui...
C. P : Pas explicitement ?..
R. D
 : Pas explicitement, mais le fait même de la formation séparée, de ces victoires sur soi que j’ai décrites, impliquait sans doute un sens de supériorité. Mais ce n’est pas seulement chez nous, tous ces officiers en Amérique Latine, en Afrique aujour­d’hui, qui se croient appelés à diriger l’Etat, « bouzillons disent­ils, tous ces politiciens incapables ». Evidemment, à partir de la confusion entre discipline « de corps » et civisme toutes les aberrations sont possibles par les rénovateurs et rédempteurs.





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