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Ethiopiques n° 43
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
4e trimestre 1985 volume III n°4

Auteur : Roger Dorsinville

C.P : Vous avez fait partie de la classe politique haïtienne, vous avez été chef du Cabinet d’Estimé, puis, chose surprenante pour certains, ministre de Magloire, je crois que vous êtes en position de nous expliquer comment un gouvernement comme celui de Magloire au cours de l’après-guerre, à une période de prospérité relative, à une période d’euphorie, à un moment où les Haïtiens pensaient le pays lancé sur la voie du progrès, comment est-il possible que le gouvernement Magloire se soit fermé sur un constat d’échec ?
R.D.
 : Je vous donnerai une réponse de principe, une réponse d’ordre général, qui va concerner plus que Magloire, car si vous dites que Magloire a pris le pouvoir à une période de prospérité, je vous dirai que Estimé a pris le pouvoir en 1946 à une époque de hauts prix du café et où cette denrée a atteint des chiffres de production inconnus depuis des années. Ni Vincent ni Lescot n’avaient été favorisés par de telles récoltes et par de tels prix.
Voyez ce qui s’est passé : ni le gouvernement d’Estimé, ni celui de Magloire, ni aucun de ceux qui les ont précédés ou suivis, ne se sont préoccupés des assises fondamentales ou des articulations fonctionnelles du développement. Restituer à la terre ce qui doit lui être restitué comme couverts naturels, comme engrais, donner au paysan l’éducation qu’il faut et la technologie minimale susceptible de lui enseigner, en cultivant son sol, à le conserver, donner à l’organisation sociale du paysan le minimum de constitution villageoise capable de favoriser à leur niveau l’éducation et la santé, aucun n’y a jamais sérieusement pensé. Dès lors, une période de prospérité s’en vient, à cause des prix du café, de quelques denrées passagères comme la pite, le guayule, la figue-banane, comme le vétiver, au moment où les prix déclinent sur le marché, vous vous retrouverez comme devant : L’argent entré dans le pays a été gaspillé par des coopératives de compères au lieu d’aller vers les bases.
L’exploitation effarante du paysan par les compères. Un régime de bananes est refusé au comptoir, qui aurait dû le payer cinq gourdes. Il s’en retourne, découragé, et est interpellé cent mètres plus loin par un compère qui lui en offre deux. Il le cède au rabais pour ne pas le jeter au trou.


Ainsi les millions entrés par la banane ont fécondé quelques poches de compères, tout en détruisant le négoce lui-même car le paysan spolié ne plantait plus, et eux ne plantaient pas, n’étant pas des planteurs mais des écumeurs.
Voyez vous, je veux bien, comme vous me l’avez demandé me cantonner au récit, mais le récit prend sa pleine valeur avec l’anecdote. Si je vous dis : « Ils ont fait des millions, vous ne voyez pas » ; quand je vous raconte l’anecdote des deux compères cassant le prix au paysan de cinq à deux gourdes vous tremblez d’indignation. Or, ces compères ont été postés là par le patron haïtien, notre ami, pas forcément un féodal mais un compagnon devenu baron de l’estimisme, et ils étaient plusieurs barons, faut-il ajouter : noirs et mulâtres.
Ne rien remettre à la Terre, spolier le paysan, qu’ils s’appauvrissent tous deux ; pas de politique de couverts naturels, et la Terre bientôt grigne ses dents de pierres. Qu’est-ce que vous attendez, qu’est-ce que vous pourrez attendre de tout cela ? Vous vous dirigez vers l’établissement d’un espace lunaire auquel s’accrochent quelques groupements urbains régis par les intérêts étrangers.
Votre question concerne donc tous les régimes. Ils n’ont jamais pensé à l’essentiel : consolider leurs bases agricoles et voir quelles articulations pourraient conduire à un minimum d’industrialisation.
On s’est prêté à toutes sortes d’expériences salopantes. Il faudrait un deuxième livre pour en parler. Je mentionnerai ineffable compagnie d’ananas sous Vincent ? Lescot ? Estimé ? Magloire ? Peu importe : tous en étaient capables.
Des milliers d’hectares sont concédés à cette compagnie dans le Nord-Est. Abattage des arbres, arrêt des productions vivrières. Le pays va fournir des ananas au monde entier. Mais cette compagnie ne s’était installée chez nous que parce que aux Phillipines on avait commencé à lui serrer la vis. Ils sont partis des Phillipines pour venir en Haïti. Mais ce n’était qu’apparence et...
C P : Et chantage ?
R.D
. Vous l’avez dit. Ils n’étaient pas venus pour rester ; ils nous l’ont fait croire en dépensant plus d’un million de dollars en reboisement, construction, équipement et même ensemencement. Et puis un matin, ils ont fermé leurs valises et sont partis, abandonnant tout à la rouille. La Compagnie avait été rappelée vers ses lieux d’ancienne implantation.
Il n’y a jamais eu chez nous des gouvernements capables de vigilance, parce que chaque entreprise est un appât, un cadeau des Dieux aux concussionnaires. Ce sont des gouvernements de concussionnaires prêts à accepter des commissions sur les affaires les plus louches. Dans le cas de l’ananas, la compagnie aurait pu jouer franc jeu, dire : « je ne vais pas rester, je vous préviens... ». Avec trois cent mille dollars elle s’achetait toutes les complicités, de la base au sommet.
Dans ces conditions, qu’est-ce que tu peux avoir ? Le gouvernement de Magloire était fourni en concussionnaires : De plus, c’était un gouvernement somptuaire. Demandez-vous ce qu’ont dû coûter ces tètes, ces bals, ce cent cinquantième anniversaire de l’Indépendance en ciment, pierres, bronze, prébandes, tètes. L’inoubliable soirée Marian Anderson au Palais de Christophe, cela se paie, la poudre de la Crête à Pierrot, se paie, de même que le cheval que Paul Corvington/capois-La-mort, abattit d’un coup de revolver pour se jeter à terre et crier : « Les boulets sont de la poussière ».
On dansait. Bon Dieu, ce qu’on dansait ! La Nation je crois, a parlé de ce générateur acheté pour l’hôpital et qui se retrouvera à « La Boule ». C’était pour mieux danser. Bon Dieu, ce qu’on dansait. Les danseurs ne dansent plus, les tambours sont brisés, tués les méringues de la « Belle Epoque ». Il faut payer. Nous payons Duvalier depuis trente ans bientôt.


Une route, d’après vous, c’est quoi ? Parlons en termes économiques. Une route est un moyen de communication entre des centres de production et les marchés : Nos routes n’ont pas été conçus selon un tel critère, mais selon le critère de la rentabilité personnelle : combien de centaines de milliers de dollars rapportera-t-elle à un Président et à tel ministre. C’est pour cela que les routes se construisaient sans fondations. M. Hasler, ancien président de la HASCO, disait de ces routes là que c’était « patching the dust » « (saupoudrer la poussière) » .
Dans le principe, je dis donc que la question ne doit pas même être posée individuellement : « tel ou tel président », cela a été éternellement le même problème : « ne jamais restituer à la terre ce qu’on lui doit, ce qu’on a pris d’elle, les sels minéraux perdus par la culture. On n’a jamais eu de politique d’engrais. Allez dire là-bas qu’une usine d’engrais est une priorité ; on vous rira à la face, nous ne connaissons que le crottin. Une usine d’engrais n’est pas même faite pour être rentable à court terme ; sa rentabilité est assurée par la revitalisation globale de l’économie.
Jamais donner au paysan ce qu’on lui doit en éducation et en technique. Toute prospérité ne peut être que passagère, menacée, d’avance détruite, quelles que soient les causes rapprochées de sa destruction. C’est ma réponse globale. Si vous voulez entrer dans le détail...





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