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« NOUS AVONS UNE MISSION DE DEFENSE DU MONDE NOIR »
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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Boubacar Boris Diop

Entretien avec Madame Christiane Yandé DIOP Directrice des Editions Présence Africaine

On ne présente plus « Présence Africaine ». Héritière de la « Revue du monde noir » (1931), de « Légitime Défense » (1932) et de « L’Etudiant Noir » (1934) (trois expressions aussi généreuses qu’éphémères d’une certaine revendication culturelle nègre) « PRESENCE » qui vient de fêter ses quarante ans est désormais une vieille dame digne, une véritable institution bien difficile à contourner dès qu’il s’agit du combat culturel africain.
Son Fondateur Alioune Diop voulait en faire un instrument pour les « griots du nouvel âge » - pari gagné comme le dit Joseph Roger de Benoist : « Enumérer les auteurs publiés par cette maison, c’est faire le tour de toute la littérature antillaise et africaine depuis trente cinq ans ».
« Présence Africaine » doit maintenant faire face à une concurrence de plus en plus sérieuse dans un contexte de crise économique tendant à faire du livre un produit de luxe. Le problème de « Présence » semble pouvoir se résumer ainsi : à défaut de pouvoir gagner de l’argent, comment faire pour ne pas trop en perdre ? Car « Présence » c’est d’abord un idéal qui doit survivre à la crise.
Sa Directrice, Madame Christiane Yandé Diop parle ici de la « mission » de cette maison pas comme les autres.
Revue ETHIOPIQUES : « Présence Africaine » a eu pendant longtemps le monopole de l’édition en Afrique noire. Cependant depuis quelques années des éditeurs français vous font une sérieuse concurrence. Comment votre maison vit-elle cette situation nouvelle ?
Madame DIOP : Nous avons toujours pensé à « Présence Africaine » qu’il nous faudrait un jour ou l’autre faire face à une telle situation. Il ne nous était d’ailleurs pas possible de publier tout ce qu’on nous proposait pour des raisons matérielles certes mais aussi parce que la sélection des manuscrits est très sévère à « Présence ». C’est une très bonne chose que les auteurs africains aient maintenant le choix entre plusieurs éditeurs. Ca nous obligera d’ailleurs, je crois, à être plus vigilants, plus exigeants. Mais vous savez, par-delà sa vocation commerciale notre maison a une mission de défense du monde noir. Lorsque par exemple nous réalisons un dossier sur l’apartheid cela nous oblige à geler trois romans car nos moyens financiers ne nous permettent pas de tout faire en même temps. C’est un dilemme parce que d’un autre côté personne ne comprendrait que « Présence » ne dise rien sur l’apartheid. Alors ces trois écrivains ou bien ils nous restent fidèles et attendent, ou bien ce qui est tout à fait compréhensible - ils vont ailleurs - Voilà pourquoi « Présence Africaine » n’est pas une maison d’édition comme les autres.
Nous sommes en train de préparer un dossier sur le Sida avec une équipe de l’OMS, eh bien cela veut dire que nous allons différer la publication de deux romans au moins... On peut se demander pourquoi nous tenons coûte que coûte à publier un dossier sur le Sida ! C’est que le Sida n’est pas seulement une maladie nouvelle qui menace toute l’humanité. C’est aussi un problème sociologique, voire politique dans la mesure où certains essaient d’en rendre les africains responsables.
Notre devoir est donc de réagir... Cela fait partie de la mission de « Présence Africaine ». Parfois des confrères me disent : « Nous, nous n’avons pas de mission, nous sommes des commerçants ». Je les comprends mais, nous, qui pourrait nous pardonner de ne pas publier, par exemple, un numéro spécial de notre revue en hommage à Cheikh Anta Diop ? Ce travail que nous sommes en train de faire va nécessiter un gros investissement à cause de certaines difficultés techniques mais nous le mènerons à bien car personne n’est plus concerné que nous par Cheikh Anta Diop.
Revue ETHIOPIQUES : Vous allez rééditer ses ouvrages ?
Madame DIOP : Oui. L’Afrique noire précoloniale est programmé pour avril. A la fin de l’année ce sera le tour de « L’Antériorité des civilisations africaines.


Revue ETHIOPIQUES : Quels sont vos projets en direction des auteurs anglophones ?
Madame DIOP : Pétales de sang marche très fort. Dès qu’il sera épuisé, ce qui ne saurait tarder, nous le proposerons en format de poche. Nous allons publier un autre livre, tout aussi beau, de Ngugi Wa’Thiong’o The river Between. Nous sommes également sur un autre livre de Ayi Kwei Armah. L’auteur de L’Age d’or n’est pas pour demain. Nous sommes en train de revoir la première traduction du roman de Soyinka, les Interprètes, pour une édition de poche. Il est également prévu de publier deux ouvrages d’une Sud Africaine maintenant décédée et qui a écrit de très belles choses, ainsi que Jagua Nana le fameux livre de Cyprien Ekwensi.
Revue ETHIOPIQUES : Est-ce que votre maison ne se sent pas un peu lâchée par toute une nouvelle génération d’écrivains qui se tournent volontiers vers les éditeurs français ? Faites-vous de la prospection pour attirer ces auteurs ?
Madame DIOP : Nous ne faisons pas comme nos confrères une prospection systématique. Vous devinez pourquoi nous ne pouvons pas comme eux sillonner l’Afrique deux ou trois fois par an. Parfois quand nous discutons avec un auteur il nous dit « c’est dommage, vous êtes arrivé après le représentant de telle maison, si j’avais su que vous seriez là, j’aurais attendu encore un peu ». Il arrive aussi, c’est vrai, que nous soyons là où il faut au bon moment. Mais ça ce n’est qu’un aspect du problème. Ce qu’il faudrait vraiment c’est que nos universités essaient de programmer les romans africains. Je sais qu’il y a des efforts dans ce sens mais que les prix de nos livres constituent un obstacle de taille. « Présence Africaine » ne fait pas de manuel scolaire, ce qui nous interdit de publier nos ouvrages au départ en format de poche. Il est évident qu’une maison spécialisée dans les manuels scolaires peut se permettre de publier un roman en poche avec un tirage limité pour un prix de vente variant entre 1.000 et 1.500 F. CFA : le manque à gagner sera facilement compensé par l’édition scolaire. Cette possibilité ne nous étant pas offerte nous vendons nos ouvrages en édition normale à 3.000 ou 4.000 Frs CFA avant de les éditer en poche.
Revue ETHIOPIQUES : En quoi consiste l’expérience de co-édition que vous venez d’initier avec Nathan ?
Madame DIOP : Le Ministère Français de la Culture et de la Communication a demandé aux éditeurs de privilégier le format de poche pour permettre, par une baisse du prix de vente, une meilleure circulation du livre. Et puisque, quoi qu’on dise, « Présence Africaine » a de très bons titres, les éditions Nathan nous ont proposé une expérience de co-édition. C’est ainsi que dans la collection « Espace Sud », nous nous sommes mis d’accord pour publier « les derniers jours de Lat Dior » de Cissé Dia, « Princesse Mandapu » de Bamboté et « Entre les eaux » de Mudimbé. Par prudence Nathan a préféré tirer à 5.000 exemplaires. Si cela n’avait dépendu que de nous on aurait fait 10.000 exemplaires. Mais eux ils sont très prudents. De toutes façons nous aussi nous faisons très attention. La co-édition peut être une bonne chose mais nous sommes une maison fragile...
Revue ETHIOPIQUES : Quelles sont les relations entre « Présence Africaine » et ses auteurs ?
Madame DIOP : Je l’ai déjà dit, les choses ne vont pas chez nous aussi vite que nous l’aurions souhaité. Les auteurs se plaignent parfois de cette lenteur. Cependant la plupart d’entre eux essaient de nous comprendre et font preuve à notre égard d’une fidélité à toute épreuve. S’agissant des droits d’auteur il n’y a pas de problèmes particulier, sauf peut-être quand il faut rechercher les héritiers d’un écrivain décédé. Ce n’est pas facile en Afrique où les enfants sont très souvent issus de mères différentes. Il arrive que l’argent soit disponible sans que nous puissions en retrouver les bénéficiaires. Cela dit nous avons comme toute maison d’édition nos auteurs grincheux : ce sont les premiers à être payés. En revanche certains très grands auteurs, que vous me permettrez de ne pas nommer, acceptent volontairement de différer le paiement de leurs droits pour nous aider à fonctionner.
Revue ETHIOPIQUES : Est-ce qu’il n’y a pas une tendance chez les jeunes intellectuels africains à considérer que « Présence » créée par une génération de militants de la culture noire ne reflète pas leurs préoccupations actuelles ?
Madame DIOP : Certains jeunes sont intimidés par le fait que nous ayons publié de grands noms comme Césaire. Cela les effraie et ils pensent que nous nous intéressons plus à Senghor, ou Cheikh Anta qu’à eux ! Il ne faut pas oublier que ces auteurs n’étaient pas connus du tout quand nous avons commencé à les publier. C’est le cas aujourd’hui de Williams Sassine, Pape Pathé Diop ou Aminata Maïga Ka... Je crois aussi que d’autres jeunes se laissent prendre aux mots, ils préfèrent encenser telle maison qui se dit de gauche. Moi, j’aimerais bien savoir ce que cela veut dire, précisément dans ce domaine être de gauche ou de droite. Je me sens capable malgré mes 62 ans de discuter avec les jeunes, je n’ai pas peur de leurs critiques, elles peuvent nous faire avancer. Nous allons d’ailleurs faire revivre les commissions qui fonctionnaient du temps de Alioune Diop. Nos membres correspondants vont également créer des commissions analogues (Littérature, économie, religion, science, etc...) en Afrique. Lorsque les jeunes seront mieux informés et plus impliqués dans ce que nous faisons ils critiqueront moins facilement. Ils sauront que malgré une certaine discrétion nous continuons à fonctionner, à faire de notre mieux pour les satisfaire.

Propos recueillis par
Boubacar Boris DIOP
à Ouagadougou





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