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SENGHOR ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE DANS LES CHANTS D’OMBRES
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Ethiopiques n°60 revue négro-africaine
de littérature et de philosohpie
1er semestre 1998

Auteur : Oumar SANKHARE

Mère, respire dans cette chambre peuplée de Latins et de Grecs l’odeur des victimes vespérales de mon coeur.
Tel est le message que Senghor exilé en Europe envoie à sa mère restée en Afrique. C’est dire toute la profondeur de l’influence que la culture gréco-latine a eue sur le poète africain. Aussi serait-il intéressant d’étudier la présence de la mythologie grecque dans ce recueil poétique.
Dans Chants d’Ombre, le poète craint
que le Destin jaloux ne (...) réduise en cendres la femme noire.
Ce verset constitue une allusion au mythe grec de Némésis. Celle-ci est fille de la Nuit ; elle est donc aussi noire que la femme que chante Senghor. Mais la particularité de la déesse réside dans la jalousie. Elle abat tout mortel qui use d’orgueil et de démesure. Elle bannit toute tentative de rivalité d’un mortel avec un dieu, car les humains ne doivent pas avoir l’idée de se mesurer aux divinités qui leur sont supérieures. Cette folle prétention que les Grecs appellent l’hybris est sévèrement punie par la déesse.
Mais le poète, dans le portrait qu’il trace de la femme noire, rivalise avec le sculpteur Phidias qui avait ciselé, pour la déesse, une statue de marbre
forme que je fixe dans l’Eternel ».
La légende rapporte en effet que cette oeuvre d’art avait été taillée dans un bloc de marbre que les Perses, confiants au sujet de leur victoire sur Athènes, avait apporté au sanctuaire de la déesse à Rhamnonte, près de Marathon pour lui ériger un trophée. Le poète oppose ainsi deux formes d’art :
L’art grec qui chante la beauté » et l’art nègre qui participe à un culte magico-religieux, en contribuant à la perpétuation du souffle vital.
Pour nourrir les racines de la vie ».
Cette fonction mystique de l’art nègre se perçoit nettement dans « Prières aux masques » :
Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit
Je vous salue dans le silence !
Et pas toi le dernier. Ancêtre à tête de lion.
Vous gardez ce lieu forclos à tout
rire de femme, à tout sourire qui se fane
Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes pères
.
Du reste, le masque représente un objet culturel de l’animisme nègre, donc une forme d’authenticité africaine.


Le poète prône un enracinement dans les valeurs culturelles du continent noir. Cette idée est soulignée par le mythe d’Antée qui clôt le poème :
« Nous sommes les hommes de la danse dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur ».
Antée était un géant qui reprenait des forces nouvelles chaque fois qu’il touchait la Terre, sa mère. Il symbolise ainsi l’Africain qui,
« Comme les lamantins vont boire à la source »,
retrouve son souffle vital au contact de la terre-mère. Pour venir à bout de ce monstre, Héraclès l’a soulevé de terre avant de l’étouffer. C’est dire que tout éloignement de ses propres valeurs, de sa culture, équivaut à une mort certaine, à un anéantissement.
Le théoricien de l’enracinement ne pouvait pas manquer de poétiser ce mythe oedipien.
La mythologie romaine est également présente dans Chants d’Ombre, particulièrement dans la sixième strophe de « Que m’accompagnent Koras et balqfong »
Dans ce poème, le poète recrée la légende d’Enée que Virgile a immortalisée. Comme le héros troyen quittant Ilion en flammes s’exile avec quelques compagnons pour aller fonder une nouvelle patrie, le Rome, de même, les ancêtres mandingues du poète, vaincus par les Peuls à la guerre du Gâbou, s’en vont fonder Djilôr.
Par contre, « A la mort », évoque non seulement la déesse gréco-romaine Thanatos mais encore les héros de l’Iliade que sont Achille et Hector :
« Mort redoutable, qui fait fuir plus vite que le guerrier sept fois autour de la ville aux sept portes ».
Il s’agit là du combat singulier entre les deux héros homériques qui s’est achevé par le meurtre d’Hector, le chef troyen.
Apparaissent également dans les poèmes des divinités diverses. C’est ainsi que Pan est cité dans Chants d’Ombre :
« Je me réveille, je m’interroge, comme l’enfant dans les bras de Kouss que tu nommes Pan ».
Pan est une divinité dont la légende est confuse. Considéré tantôt comme IDs de Zeus, tantôt comme IDs d’Hermès, tantôt comme IDs de Cronos ou d’Ouranos, il est le dieu de la fécondité. Son nom, qui signifie tout, représente la nature universelle.
Enclin à la quête amoureuse auprès des nymphes, il leur inspire une peur panique.
A Rome, il était identifié sous les noms de Faunus et de Sylvain.
L’évocation de ce dieu s’accorde parfaitement avec le caractère bucolique de la poésie senghorienne, ce que le poète confesse dans la Postface aux Ethiopiques :
« Le Royaume d’enfance, j’y ai vécu, jadis, avec les bergers et paysans ».
Quant aux manes dont parle le poète de Chants d’Ombre, ils représentent les Esprits des Ancêtres morts.
Dans le même poème est cité Atlas. Ce géant, frère de Prométhée et d’Epiméthée, était IDs du Titan Japet et de la nymphe Clymène, fille d’Océanos. Ayant participé à la guerre et à la défaite des géants, il fut condamné par Zeus à porter sur ses épaules le cercle des terres.
On sait également qu’une série de six poèmes du recueil est intitulé « Par-delà Eros » et porte le même titre que la pièce antépénultième.
Eros est l’une des plus anciennes divinités. Dans la Théogonie d’Hésiode, il est présenté comme antérieur à la formation de l’univers. Dans le Banquet de Platon, Socrate affirme qu’Eros serait né de Pénia (Pauvreté) et de Poros (Expédient). Eros est le dieu de l’Amour qui suggère certainement celui que le Poète éprouve pour l’Afrique.
Enfin, le poème « Par-delà Eros » invoque « Dzeus-Upsibrémétès ». Ce dieu, qui est le maître de l’Olympe, est le fils de Rhéa et de Cronos. L’épithète upsibrémétès signifie « qui tonne d’en haut ». Le poète, par un syncrétisme pagano-chrétien, assimile cette divinité à Jéhovah, le dieu de l’Ancien Testament.
En définitive, la culture classique est omniprésente dans la poésie de Senghor. Chants d’Ombre, qui est le premier recueil du théoricien de la Négritude, est fortement marqué par cette influence gréco-latine. C’est cela qui explique les nombreuses occurrences des personnages de la mythologie grecque.





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