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CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL COMME L’EXPRESSION D’UN MALAISE EXISTENTIEL.
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Ethiopiques n°60 revue négro-africaine
de littérature et de philosohpie
1er semestre 1998

Auteur : Ernest SERI

L’art poétique pour Césaire est un art qui puise sa substance de l’expérience vécue du poète. Pour ce père fondateur de la Négritude, la poésie s’imbrique intimement avec le passé, le présent et l’avenir du poète. Césaire dira de ses poèmes qu’ils ont non seulement « illuminé ma vie », mais aussi et surtout « clarifié et défini ma vie » [1].
En nous servant du Cahier d’un retour au pays natal, nous montrerons, cette dimension particulière du « Cahier » [2] qu’il serait convenable de désigner par « l’expression d’un malaise existentiel ». En effet, dès que le lecteur prend contact avec le Cahier, il se rend compte que le poète s’en prend littéralement, et cela à partir du premier vers, à tout ce que perçoit sa vue et ce que lui communique sa pensée. Ce sera tour à tour, ou souvent en même temps, la ville, la plage, les routes, le relief, les hommes, les animaux etc. ; en d’autres termes, son environnement végétal, animal et humain. Tous ces éléments semblent avoir subi une dégénérescence dont le résultat est une pourriture abjecte qui affecte - ne serait-ce que temporairement- négativement l’existence du poète. Irele Abiola en énumérant les causes du mal que ressent Césaire fera plutôt allusion à la notion de « nausée existentielle » qui est, croyons-nous synonyme de celle de « malaise existentiel » dont nous parlons. L’une ou l’autre expression véhicule l’idée de mal de vivre qui est si centrale à cet essai. « Mais ce sera surtout par des images physiologiques que Césaire évoquera toute sa nausée existentielle ». [3]
Avant de mettre en situation l’essentiel des éléments du texte et de dire en quoi ils donnent au poète la sensation de malaise existentiel, voyons l’arrière fond de tout le problème de Césaire. Le drame du Cahier se déroule à la Martinique ou mieux dans les Caraïbes. Il est préférable de voir toutes les Caraïbes. Ces îles sont liées par un même destin. En deçà de l’emplacement géographique, du relief, de la culture, elles ont une même histoire. C’est en fait dans l’histoire qu’il faut chercher la genèse du mal de Césaire.


Unlike other colonized regions of the world, the particularly brutal violence of the colonial entreprise in the Caribbean led to the importation of most of the current populations and the cultural forms of the region. I refer primarily to the decimation of indege nous Amerindian populations, particularly those of the Carib and the Arawak / Taino people, as well as the importation and systematic de-acculturation of africans who served as slaves [4].
L’Africain pris à l’Afrique et métamorphosé dans les Caraïbes au moyen des systèmes esclavagiste puis colonial dont parle Susan Andrade est l’ancêtre de Césaire ainsi que l’ancêtre des habitants négro-africains des Caraïbes. Ces Africains ont subi un double traumatisme causé par la perte de leurs racines et celle de leur culture.
Or, à quoi d’autre peut bien correspondre un être humain si transfiguré sinon à une bête ? C’est cette espèce hybride, qui est le générateur de la culture que décrit Césaire. C’est également elle qui transforme l’espace géographique qu’observe le poète. Tout se passe comme si tout ce sur quoi cette espèce d’individu pose les mains porte indubitablement les stigmates mêmes de la nature de l’espèce. De ce fait, provient le facteur qui est à la base du malaise de Césaire. Avant même de venir au Cahier, voyons avec Damas comment l’Antillais n’a de valeur culturelle que les valeurs occidentales. Un phénomène lequel, loin d’être naturel provient d’un rejet systématique de ce qui, en fait, pourrait passer pour une culture antillaise.
Ma mère voulant un fils mémorandum
si votre leçon d’histoire n’est pas sue
vous n’irez pas à la messe avec vos effets de dimanche
cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
taisez-vous, vous ai-je dit qu’il fallait parler français
le français de France
le français du français
le français français
. [5]
Le « fils memorandum » que veut la mère est un fils qui doit nécessairement récuser tout ce qui a trait à la culture locale antillaise, la culture des sous-hommes, pour embrasser la culture française, qui passe aux yeux de la mère comme le prototype de la culture raffinée. Ce refus n’est pas libre. Il est le résultat d’un complexe que le Noir n’a cessé de cultiver depuis qu’il a été arraché à l’Afrique. Il se prend pour un être diminué, inférieur au Blanc ; c’est de ce complexe que vient la honte qu’il ressent en face de ce qui est autochtone, le créole ainsi que les autres éléments culturels locaux y compris. Cette attitude de l’Antillais transparaît dans la description que fait Fanon de lui, avant et après un séjour en France, le berceau de la langue, de la culture et du peuple qui le mystifient tant.
Le Noir qui connaît la métropole est un demi-dieu. Je rapporte à ce sujet un fait qui a dû frapper mes compatriotes. Beaucoup d’Antillais après un séjour plus ou moins long dans la métropole, reviennent se faire consacrer. Avec eux, l’indigène, celui-qui-n’est­jamais-sorti-de-son-trou, le « bitaco », adopte la forme la plus élégante de l’ambivalence. [6]
Les Antilles ressemblent en bien des aspects à la Caverne de la Mythologie grecque. La seule différence et non la moindre se situe en cela que les Martiniquais n’ont aucun moyen d’échapper à l’illusion, à l’ignorance qui les accablent contrairement aux habitants de la Caverne. Il suffit que ces derniers sortent de la Caverne ou s’exposent à la lumière pour perdre leur illusion. Mais même le séjour en France de l’Antillais qui correspondrait au recul dont celui qui vit dans l’illusion a besoin pour la perdre, n’a aucun effet. Bien au contraire, la sortie de la Caverne antillaise ne fait qu’accroître le mal.
Mais que peut donc produire un mystifié si ce ne sont que des entités ridicules et maladives comme celles dont parle Césaire dans Le Cahier et qui causent son malaise existentiel ? Le poète lui-même ne situe-il pas le mal d’un point de vue historique ?


Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtait moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes. [7]
Pour ce qui est de savoir ce que peut produire un peuple qui se sait sans valeur et qui a en fait perdu toute sa valeur humaine, nous dirons simplement que la réponse est toute faite et qu’elle se trouve dans le Cahier. Les éléments que nous allons maintenant étudier qui sont la cause du traumatisme de Césaire vont justifier l’état de bassesse dans lequel se trouve le peuple de ce dernier. Nous essayerons de les mettre en relief en partant d’une vue d’ensemble, aux entités particulières. Puisque ce sont les Antilles qui sont le réceptacle de tout autre élément, commençons par elles.
Au bout du petit matin bourgeonnant d’anses frêles les Antilles qui ont faim, les Antilles dynamitées d’alcool, échouées dans la boue de cette baie, dans la poussière de cette ville sinistrement échouées. [8]
Cette description des Antilles se trouvant au début du poème n’est pas fortuite. Elle semble nous situer le cadre dans lequel se déroule la vie antillaise. Mais d’ores et déjà, nous avons le sentiment qu’une vie florissante ne peut se produire dans un tel cadre. Puisqu’il nous semble important de bien préciser les connotations et les dénotations d’une telle strophe relative au pays natal de Césaire, expliquons-la brièvement.
D’une façon générale, l’anse sert de point de port à un récipient. On parle de l’anse d’un panier ou d’une marmite. En second lieu, ce terme désigne une petite baie peu profonde. Le bourgeon, par ailleurs est la partie qui pousse sur une plante et par laquelle la plante pousse et se régénère. Césaire ne parle pas seulement « d’anses  » en tant que telles mais « d’anses frêles  » c’est-à-dire tendres. Dans ces conditions, il nous vient l’idée que les Antilles pourraient se renouveler dans la mesure où elles bourgeonnent d’anses. Mais l’on perd bien vite cette illusion lorsqu’apparaissent les éléments de dégénérescence, de décadence tels que les Antilles grêlées de véroles qui suivent. Pour finir, l’aspect fragile des anses n’est qu’une carence.
Ces anses, au bout du compte, ne sont pas délicates mais plutôt déficientes. Les Antilles par conséquent ne se régénèrent pas à l’instar de l’arbre qui bourgeonne, mais s’étiolent plutôt comme la marmite tenue par des anses frêles et qui se brise.
Mais l’on pourrait objecter à cette interprétation son aspect symboliste donc subjective. Il n’en demeure pas moins qu’elle garde, en d’autres interprétations, tout son potentiel de négativité d’autant que Césaire la fait suivre de notions incontestablement négatives. Ce sont tour à tour : « les Antilles qui ont faim » ; il s’agit dans un premier temps d’une faim physique, celle que l’on ressent à l’estomac lorsqu’on a jeûné pendant un certain temps. Dans un second temps, c’est d’une faim spirituelle que Césaire parle. Les Antilles sont un désert spirituel. Sa population, après avoir traversé l’esclavage et la colonisation, végète dans une obscure ignorance. Les antillais prennent les ombres de la culture française pour de la culture. L’on pourrait simplement se référer à l’exemple du fils mémorandum de Damas.
Le mal qui ronge les Antilles est intense parce qu’elles sont « grêlées de petites véroles ». D’une part, les véroles font penser à toutes les maladies qui laissent des cicatrices sur le corps. Elles font aussi penser aux maladies vénériennes. De l’autre, il y a une impulsion en nous de prendre le mot au pied de la lettre pour voir qu’il désigne également « des vers », comme les vers de terre (penser à la « boue » où échouent les Antilles), les oxyures et autres ascarides ou ténias qui infectent aussi bien l’environnement que le corps.
Comme si ces maux ne suffisaient pas à eux tout seuls pour détraquer aussi bien les Antilles que Césaire, ce dernier en ajoute d’autres. Les Antilles sont « dynamitées d’alcool. La dynamite est une substance explosive que l’on place dans tout objet que l’on veut détruire. C’est l’alcool qui le remplace ici, il a donc ses effets. Les résultats d’une telle destruction ne se font pas attendre : Les Antilles « sont » ou ont « échouées dans la boue », tout comme la ville qui, elle, a échoué, « dans la poussière ». Le terme échoué renvoie à un bateau dont les marins ne peuvent plus se servir parce qu’il a été dirigée par accident dans une eau pas suffisamment pronde pour lui. Ce bateau est donc passé de l’état d’instrument utile à l’état d’épave. Il pollue finalement l’environnement marin. Cet image convient bien aux Antilles qui sont des îles également « échouées » dans l’océan Atlantique.
Les images de la « boue » et de la « poussière », rappellent quant à elles, à la fois la genèse de l’homme et de l’univers ainsi que l’apocalypse bibliques [9]. La « poussière » dans le contexte des Antilles n’est en aucun cas celle de laquelle Dieu fit l’homme. C’est fort tristement celle que deviendra l’homme après le péché. Ce n’est donc point de la poussière fertile mais de la poussière comme résultat de l’apocalypse, le résultat et la phase ultimes de la désintégration.
La boue, à part le fait qu’elle rappelle la boue aux alentours des eaux, elle, est synonyme de la poussière dont nous venons de parler. Ce n’est pas celle que Baudelaire « pétrit », pour en sortir à l’instar de Dieu, « de l’or » [10]. La situation des Antilles, cet état littéralement pré-apocalyptique, est ce qui provoque comme nous l’avons dit, la sensation de malaise existentiel chez Césaire. Comme le souligne avec emphase Sartre, la situation de Césaire ressemble à celle de tous les poètes noirs de la Négritude, du mouvement littéraire qui, depuis des décennies s’attelle à la revalorisation du Noir et de sa culture. Les caractéristiques que Sartre donne au poète noir sont d’autant plus vraies qu’il faut voir dans le malaise de Césaire autre chose qu’une simple indisposition physique. Si ce malaise peut et doit être conçu à un niveau physique, il le transcende pour atteindre des stades spirituels et symboliques.


Il faudra bien, pourtant, briser les murailles de la culture-prison, il faudra bien, un jour, retourner en Afrique : ainsi sont indissolublement mêlés chez le vates de la négritude le thème du retour au pays natal et celui de la redescente aux enfers éclatant de l’âme noire. Il s’agit d’une quête, d’un dépouillement systématique et d’une ascèse qu’accompagne un effort continu d’approfondissement. Et je nommerai « orphique » cette poésie parce que cette inlassable descente du nègre en soi même me fait songer à Orphée allant réclamer Euridice à Pluton. Ainsi, par un bonheur poétique exceptionnel, c’est en s’abandonnant aux transes, en se roulant par terre comme un possédé en proie à soi-même, en chantant ses colères, ses regrets ou ses détestations, en exhibant ses plaies, sa vie déchirées entre la « civilisation » et le vieux fond noir, bref en se montrant le plus lyrique, que le poète noir atteint le plus sûrement à la grande poésie collective : en ne parlant que de soi, il parle de tous les nègres ; c’est quand il semble étouffé par les serpents de notre culture qu’il se montre le plus révolutionnaire, car il entreprend alors de ruiner systématiquement l’acquis européen et cette démolition en esprit symbolise la grande prise d’armes future par quoi les noirs détruiront leurs chaînes ». [11]
Sartre parle clairement du « retour au pays natal » et le perçoit à juste titre comme une « redescente aux enfers ». L’expression même évoque le cortège de peur, de malaise et de torture que va subir celui qui doit redescendre aux enfers. L’enfer n’est-il pas couramment défini comme le lieu le moins hospitalier qui soit ? un lieu fait de brasier où l’on va après la condamnation ultime pour subir l’ultime sentence.
S’il est vrai que Césaire ne « se roule » pas littéralement par terre, s’il n’entre pas littéralement en « transe », il n’en est pas moins « un possédé ». Césaire est un possédé symbolique. Au lieu de pleurer à chaudes larmes, de se griffer, de se rouler par terre comme le possédé ordinaire, il fait tous ces actes et bien d’autres au moyen de la parole et de la pensée. C’est pour cette raison qu’il soufre ou se libère autant que le possédé dont parle Sartre. Les deux situations sont différentes mais elles produisent les mêmes effets.
La volonté d’Orphée de tirer Eurydice des enfers va voir des conséquences rédemptoires sur cette dernière. Sartre parle de la « redescente aux enfers ». Ainsi, que ce soit géographiquement ou spirituellement, l’enfer est au-dessous du niveau de la surface sur laquelle l’on vit. La tâche d’Orphée sera de faire « re-monter » Eurydice à l’endroit d’où elle a chuté aux enfers. Celle de Césaire est de hisser le nègre Antillais ou tous les nègres où qu’ils soient aux hauteurs de l’humanité d’où ils ont chuté pendant la traite négrière et la colonisation. Une telle entreprise titanesque ne peut être faite sans douleurs, d’une façon générale. Mais pour l’homme d’esprit qu’est Césaire, la simple douleur physique se dédouble du malaise existentiel, lequel, contrairement à la douleur n’est pas localisé sur une partie particulière du corps. Le malaise existentiel envahit autant l’esprit que le corps. Ses effets sont imprévisibles contrairement à la nausée qui ne fait que vomir.
Après avoir situé le malaise dans un cadre général tant au niveau des Caraïbes que de Césaire lui-même, étudions dans les lignes qui suivent la majeure partie de l’environnement des Caraïbes et voyons en quoi elles participent du malaise.
Il est important de souligner avec Lilyan Kesteloot que Césaire est révolté par les actants inanimés ou animés qu’il décrit dans le Cahier. Il dénonce en général dans un premier temps, et puis les rejette dans un second. Dans l’explication qu’elle fournit de « Va-t-en, lui disais-je (...) punaise de moinillon », elle résume l’attitude de Césaire.
Voici la réaction de Césaire, jeune homme de vingt ans, plein d’énergie, devant la vie qui s’offre à lui dès qu’il ouvre les yeux de son esprit : le refus, l’allergie.
Qu’est-ce, en effet, ce « lui » qu’il invective ? C’est le « petit matin où il pose son premier regard, c’est la vie à la Martinique : il lui apparaît sous une forme policière évoquée par « flic » et « vache » qui dans le parler populaire et argotique, désignent péjorativement l’agent de police. [12]
La réaction du poète, face au pays et à son environnement, est justifiée parce qu’il est quelque peu détraqué par ce que voit son esprit. Son malaise existentiel plus qu’un simple cauchemar, est un état hallucinatoire. Lilyan Kesteloot le témoigne. « Césaire, il le dit lui-même, offrait dans le Cahier une vision « hallucinée » des Antilles... et de lui-même ». [13]
Dans le même article, Lilyan Kesteloot va plus loin pour poser en termes d’équation la différence entre les deux chantres de la Négritude que sont Césaire et Senghor [14],


Dans sa dénonciation des actants des Antilles, Césaire évoque un très grand nombre d’entre eux ; ce sont ceux que résume Mercier dans sa description de la vision par Césaire de sa ville natale. Mercier dit de la description qu’elle « embrasse le large champ de la ville » avant de passer en revue les éléments particuliers. Il cite notamment : « ...le morne, la rue Paille et son débouché sur la plage, la maison familiale, la chambre ou la machine à coudre de sa mère voisinait avec le lit d’où s’est levé sa race » [15].
Il est important de remarquer avant de le prouver à quel point le poète s’intéresse de façon obsédante à l’aspect infecté de la plupart de ces éléments énumérés plus haut ainsi que de bien d’autres. Il dira du morne : « Au bout du petit matin, le morne au sabot inquiet et docile - son sang impaludé met en déroute le soleil de ses pouls surchargés (Le Cahier p. 10). Ailleurs, il dira des environs de la ville des au-delà de lèpre ». (Le Cahier p. 10), à la page 12, une liste de maux, pas nécessairement microbiens est donnée. Mais le poète finit inévitablement par une situation de dégénérescence à base microbienne :
Au bout du petit matin, l’échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l’hostie et du victimaire, les colis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions, l’essoufflement des lâchetés insuffisantes, l’enthousiasme sans ahan aux poussis surnuméraires, les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la misère, les estropiements, les purits, les urticaires, les hamas tièdes de la dégénérescence. Ici la parade risible de scrofuleux bubons, les poutures de microbes très étranges, les poisons sans alexitières connus, les sanies de plaies bien antiques, les fermentations imprévisibles d’espèces putrescibles. (Le Cahier p. 12-13)
Le Cahier abonde de tellement d’images et de situations de dégénérescence que pour en faire une liste il suffirait littéralement de se référer à tout Le Cahier. Mais comme nous l’avons déjà quelque peu annoncé et comme le prouve le passage suscité, la décrépitude est autant due à des facteurs microbiens qu’à un dérangement de la constitution mentale des habitants des Caraïbes. Dans ce passage en question, il est important de remarquer le dynamisme du catalogue de maux que fait Césaire. Ce catalogue a un aspect de déluge qui le détraque et cause son malaise existentiel.
Le fait qu’il voit le mal dont souffrent les Antillais sous des dehors microbiens et de simples dérangements de systèmes social et mental prouve l’extrême gravité de ce mal. En effet, lorsqu’on souffre à ces deux niveaux, on est sûr de succomber. C’est exactement sur la voie du trépas que se trouvent les Antillais.
Il n’apparaît pas au début du Cahier que le peuple antillais « pestiféré » ait conscience de sa situation. Ce qui est contraire à la situation du poète. Le voyage au bout duquel il aperçoit les Antilles au bout du petit matin est une opération consciente et de prise de conscience. Le poète percevra à la fin de sa vision une négraille autre que celle à laquelle nous sommes habitués ;
Et elle est debout la négraille
la négraille assise
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
debout et libre


debout non point folle dans sa liberté et son dénuement
maritimes girant à la dérive parfaite et la voici :
plus inattendument debout
debout dans les cordages
debout à la barre
debout à la boussole
debout à la carte
debout sous les étoiles
debout et libre
et le navire va s’avancer impavide sur les eaux
écroulées. (Le Cahier 61-62)
Le passage est caractérisé par la prise de conscience du Nègre de sa situation d’être sans valeur. La conséquence est qu’il se relève et cherche sa place là où elle lui a été volée. Partout sur le « navire ». Il ne se contente point des endroits réservés aux subalternes et autres esclaves, mais se met aux endroits stratégiques.« A la barre, à la carte... ». Le Noir prend son destin en mains. Puis, il occupe littéralement toutes les parties du navire qu’elles soient stratégiques ou non ; et cela parce qu’il est libre. Le navire c’est au-delà du négrier les Antilles ce navire échoué dont nous parlions au début de cette étude. L’environnement du nègre nouveau ne sera plus celui de dégénérescence qu’éclaire un « Soleil vénérien », ou le soleil aux poumons infectés mais le soleil en tant que source de vie. Par ailleurs la négraille debout donc verticale révoltée s’oppose à la négraille de la « ville plate -étalée trébuchée de son bon sens..... » l’horizontalité de la servitude et la verticalité de la révolte illustrent dans l’un et l’autre cas, les deux situations opposées du nègre. Finalement, l’on ne peut qu’être d’accord avec Erickson quand il déclare :
Le négrier qui devient une allégorie dominante à la fm du poème, transporte désormais le noir, non plus à l’esclavage (à la « blancheur ») mais à la négritude. Le « Je » noir enlève le masque de l’interlocuteur et s’adresse au monde de la nature. Il est devenu « le maître de son désir ». Il danse et interpelle le vent pour qu’il vienne se joindre à la danse [16].
Dorénavant, le nègre nouveau ne sera point vu à partir du voyage qui a mené Césaire au bout du petit matin dont il s’agit dans le Cahier, mais du « Tiède petit matin » à partir duquel le voit Senghor. Ce dernier par certaines dispositions poétiques dont parle Ngal, arrive à un état de fait qui peut se résumer à ceci.
Le travail poétique transforme cette matrice initiale, « Au bout du petit matin » en « Tiède petit matin », connoté très améliorativement : la création d’un nouveau contexte textuel et d’un univers nouveau opposé à celui de l’abjection et de l’indignité. Univers extatique, de délire : monde où Senghor rend par tam-tam, rythme, chant ; monde ancestral. Les deux poètes pensent et donc font penser à un même univers. [17]


Il faudrait en passant, remarquer que la note d’optimisme par laquelle se termine le Cahier n’est pas un fait du hasard. La version définitive du Cahier que tous connaissent aujourd’hui, et à partir de laquelle nous menons cette étude est l’aboutissement de quatre versions du poème. L’attitude du jeune étudiant de vingt ans qu’était Césaire au moment où il écrivait la première version, est différente de celle du Césaire adulte qui écrit la dernière version. Un grand nombre de facteurs qu’il aurait été vain d’énumérer ici mais dont on pourrait retenir le temps, la situation sociale du poète, etc..., sont entrés en ligne de compte dans les deux différentes visions du monde auxquelles arrive Césaire.
It is now evident that we can no longer look at the poem as simply a one-shot outburst from a nostalgic student on the eve of his return home to martinique. Instead, It appears as an evolting work which is the result of continual re-examination on the part of the author. The poem retlects, in a sense, two distinct but over-laping perceptions of the poet and the world around him :
1) the initial responses to his homeland in 1936, with all the culture shock described in the first part of the poem, and,
2) the two decades of experience which mark the evolution of the poet from student to Député-maire to Third-Wold spokesmn, from surréalist poet to realist dramatist. [18]
Cette mise au point de l’évolution du Cahier et de la situation de Césaire, nous donne une idée précise du moment où le malaise existentiel atteint son apogée et de celui où l’on peut admettre qu’il s’amoindrit.
Ces deux moments sont la tendre jeunesse de l’auteur et lorsqu’il prend de l’âge et que change sa situation sociale.
Au bout du compte, l’on pourrait se demander l’importance du Cahier d’un retour au pays natal. Nonobstant, avant de répondre à une telle interrogation, il serait utile de soulever deux faits majeures relatifs au Cahier. Césaire semble y viser au-delà des Antilles, le monde des opprimés. Considéré dans un cadre spatio-temporel, nous voyons que les faits du Cahier prennent leurs sources depuis l’esclavage et s’étendent jusqu’à nos jours. En ce qui concerne l’espace du Cahier, il dépasse les Antilles pour atteindrel’Afriqueet les terres où le Juif est opprimé. Or, il s’avère que depuis la parution du Cahier, tous ces peuples ont fait d’important pas dans leur lutte de libération. Cette affirmation n’insinue bien évidemment pas qu’il faut voir le Cahier comme l’instrument, où même l’un des instruments ayant participé de la libération de ces peuples. Ce qu’il faudrait néanmoins comprendre, c’est que la conscience d’un peuple opprimé peut de façon inattendue être éveillée par des facteurs souvent occultes. C’est au milieu de ces facteurs invisibles et foisonnants à la fois qu’il convient de voir la place du Cahier.
Du coup, l’on se trouve devant la situation qui nous pousserait à nous interroger si nous ne faisons pas ainsi preuve d’une attitude trop humble dans le jugement des impacts du Cahier ; dans la mesure où le Cahier se veut révolté et révolutionnaire. La révolte y est assumée par le jeune Césaire étudiant d’une vingtaine d’années faisant preuve d’une « générosité emphatique.. Quant à la révolution, elle y est tenue par le Césaire vieillissant. Le révolté oeuvre pour l’instant et le révolutionnaire pour le temps et avec le temps. Ainsi, le Cahier a bien tous les atouts pour être un véritable instrument révolutionnaire de premier plan. Car malgré l’outrance de leur apparence contradictoire, et la prépondérance de la révolution sur la révolte, il ne peut avoir de révolution sans révolte. Et toute révolte qui n’est pas suivie d’une révolution n’est qu’illusion.
La preuve en est que le Cahier a eu une influence majeure, ne serait-ce qu’à la Martinique, où le peuple a choisi Césaire pour être, sinon l’un de ses leaders, du moins son principal leader. En Afrique, l’oeuvre de Césaire reçoit une attention particulière et y est enseignée dans les Lycées, les collèges où se forme la jeunesse, pierre angulaire de l’émancipation de tout peuple.
Finalement, se demander l’importance du Cahier, c’est se demander l’importance de Césaire lui-même. S’il a toujours été sage de séparer l’oeuvre de son auteur. Césaire est l’exception qui confirme la règle. Il est l’idéologue qui joint l’acte à l’idée mieux à l’idéologie. Entre autres, l’on peut citer l’exemple de la ville dont il chante les misères dans le Cahier. Il en devient le Maire pour joindre l’acte à la parole afin de réparer les dégâts qu’il dénonce.


L’importance de Césaire en tant qu’homme de lettres et homme politique peut également être perçue à travers les multitudes colloques qui ont lieu sur lui. A l’une d’elle, voici ce qui a été déclaré :
Nous étions en quête d’une révolution dans notre pays et cet homme parlait au moins d’une révolution culturelle. Et cette révolution culturelle rejaillissait dans nos consciences juvéniles comme une flamme. [19]
A ce vibrant hommage fera d’ailleurs écho les vers d’un autre poète antillais ; où ce poète, en précisant la différence de sa conception du poète et celle de Césaire, résume de façon on ne peut plus concise la philosophie de ce dernier :
Le poète doit servir, affirme Césaire
Je crois au contraire qu’il doit avoir le juste sentiment de son immédiate inutilité. Ce n’est qu’un joueur de quilles
Et son domaine n’excède pas le gazon du parterre.
Césaire veut que le poète soit un artisan de la civilisation.
Je le soupçonne de n’en être que le luxe.
Il est anxieusement accoudé à l’avenir.
Moi, commodément adossé au passé.
Aimé Césaire appelle une barbarie nouvelle et rénovatrice.
Je n’aspire, moi qu’au rassemblement des bribes d’une époque rongée par les termites. [20]
Ainsi, pour Césaire, le poète doit sortir de sa « tour d’ivoire pour s’imprégner de la réalité de son peuple, de sa race, la race humaine. Or, étant donnés la corruption et tous les autres genres de bassesses qui affectent le monde, il ne peut pas ne pas ressentir de malaise dès la sortie de cette tour d’ivoire. Voilà qui justifie le malaise existentiel de Césaire. Ce malaise était utile tant à sa création poétique qu’à ses actes politiques. Au moment où certains poètes comme Julien Benda parleraient de « muses » inspirateurs ou d’« enthousiasme » en ce qui concerne leur oeuvre poétique, Césaire, lui, pourrait parler de son malaise existentiel, comme la source de son esprit créateur ainsi que celle de ses actes politiques.

BIBLIOGRAPHIE

Andrade Suzanne Z. : « The Nigger of the Narcissist History, sexuality and Intertextuality » in Maryse Condé’s Heremakhonon, Gallalo, 16-1, 1993
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-Le Armi Miracolose.« , Au Lecteur italien » Parma, 1962.
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Dash J. Michael : « Le cri du morne : La poétique du paysage césairien et la littérature antillaise ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.
Fanon Frantz :Peau noire masques blancs. Paris : Editions du Seuil, 1952.
Hale Thomas A.« Two Decades, Four versions : the evolution of Aimé Césaire’s Cahier d’un retour au pays natal. When the Drumbeat changes. C. A. Parker, Stephen H. Arnold Ed., 1981.
Irele Abiola :« Les obscures espérances ou l’imagerie de l’oeuvre poétique d’aimé Césaire. Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.
Kesteloot Lilyan : Cahier d’un retour au pays natal d’aimé Césaire. Editions Saint-Paul, 1982. Kesteloot Lilyan :« Césaire et Senghor. L’enfant pauvre et l’enfant riche ou la bouteille à moitié vide et la bouteille à moitié pleine ». Soleil éclaté : Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.
Laleau Léon :Apothéose. Ed. H. Deschamps, Port-au-Prince, Haïti 1952.
Mercier Roger :« Processus d’intériorisation et procédés stylistique dans le Cahier d’un retour au pays natal » Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.
Ngal M. AM :« Je t’attendrai... sous le Kaïlcédrat ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.
Sartre Jean-Paul : « Orphée Noir » Préface à Anthologie de la nouvelle poésie nègre et Malgache .Paris : P.U.F., 1985.
Trouillot, Hennock : « La présence d’Aimé Césaire en Haïti ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981.


[1] Aimé Césaire : « Au lecteur italien », Le armi miracolose : Parma, 1962. Césaire s’adressait à un public Italien.

[2] Nous emploierons désormais dans le reste de cette étude « Le Cahier » au lieu de Cahier d’un retour au pays natal.

[3] Ablola lrele. « Les obscures espérances ou l’imagerie de l’oeuvre poétique d’Aimé Césaire ». Soleil éclaté, éd. Jacqueline Leiner, Avril 1981.

[4] Suzanne Z. Andrade. « The Nigger of the Nareissist History, Sexuality and Intertextuality in Maryse Condés Heremakhonon »,

[5] Léon-Gontran Damas « Hoquet » in Pigment.

[6] Frantz Fanon, Peau noire masque blancs, Paris : Editions du Seuil, 1952, p. 15.

[7] Aimé Césair, cahier d’un retour au pays natal, Paris : Editions Présence Africaine, 1983, pp. 39.

[8] Ibid., p. 8.

[9] Il (Dieu) dit enfin à l’homme : « Tu as écouté la suggestion de la femme et tu as mangé le fruit défendu. Eh bien, par ta faute, le sol est maintenant maudit. Tu auras beaucoup de peine à en tirer ta nourriture pendant toute ta vie ; il produira pour toi épines et chardons. Th devras manger ce qui pousse dans les champs ; tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, jusqù’à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré. Car tu es fait de poussiére, et tu retourneras poussiére ».
La Bible, « Ancien Testament » : « Genèse » : Chapitres 3 à 4, versets 17 à 19.

[10] Se conférer à :Les fleurs du mal de Charles Beaudelaire.

[11] Jean-Paul Sartre. « Orphée noir » Préface Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, Paris : P.U.F, 1985, p. XVII.

[12] Lilyan Kesteloot, Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Editions Saint-Paul, 1982, p. 24.

[13] Lilyan Kesteloot, « Césaire et Senghor, L’enfant pauvre et l’enfant riche ou la bouteille moitié vide et la bouteille moitié pleine », Soleil éclaté : Ed. Jacqueline Leiner. Avril 1981. p. 251.

[14] Kesteloot dira de l’enfance de Césaire et de Senghor : « C’est leur vision de leur enfance qui diffère, plus que cette enfance elle-même. Ce sont leurs poèmes qui ont crée les mythes opposés sur leur jeune âge et produit les radicalisations. Césaire enfer nègre, Senghor paradis africain ». Lilyan Kesteloot : dans le même article que le précédent. p. 256.

[15] Roger Mercier. « Processus d’intériorisation et procédés stylistiques dans le Cahier d’un retour au pays natal Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril, p. 217.

[16] J. Michel Dash. « Le cri du morne : La poétique du paysage césairien et la littérature antillaise ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981, p. 135.

[17] M. A M. Ngal, « Je t’attendrai... sous le Kaïlcédrat ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, avril 1981, p. 218.

[18] Thomas A. Hale. « Two Decades, Four Versions : The evolution of Aimé Césaire’s Cahier d’un retour au pays natal. When the Drumbeat changes. C. A. Parker, Stepben H. Arnold, Ed. 1981, p. 187.

[19] Hennock Trouillot. « La présence d’aimé Césaire en haïti ». Soleil éclaté. Ed. Jacqueline Leiner, Avril 1981, p. 405,

[20] Léon Laleau, Apothéose Ed, H. Deschamps, Port-au-Prince, Haïti 1952, pp. 162-163.




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