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LES COUPLES DOMINOS DE TH. KUOH-MOUKOURY
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Ethiopiques numéros 36
Revue trimestrielle de culture négro-africaine neuviéme année
Nouvelle série - volume II n°1 - premier trimestre 1984

LES COUPLES DOMINOS de TH. KUOH-MOUKOURY
Ed. L’Harmattan - Paris 1973 - 1983

Auteur : Lilyan KESTELOOT

S’il manquait un inventaire des idées reçues sur la question, le voici. T. Moukoury a minutieusement passé en revue tout ce qui se dit tout ce qui se pense, toutes les réticences, tous les préjugés, tous les complexes concernant les mariages mixtes eurafricains. Au point que c’en est par fois fastidieux.
On a la sensation de redites, ou encore de déjà lu. Et c’est normal. Ce livre vient après de nombreux ouvrages sur le racisme, après de nombreux romans parlant des relations blancs-noirs et de leurs déboires. Mais l’auteur est systématique et consciencieuse, et ne nous fait grâce d’aucun raccourci, même si certaines parties de son sujet ont été traitées ailleurs. - Par exemples, concernant les attitudes agressives et revanchardes du Noir colonisé (ou mal occidentalisé) envers la Blanche, Mme Moukoury aurait pu nous renvoyer au chapitre plus exhaustif de F. Fanon dans « Peau noire, masque blanc »... Pas mal de choses avaient été fort bien exprimées sur les rapports du Blanc et de la Noire par Mayotte Capacia [1]. Néanmoins on nous en parle comme si rien n’avait été écrit sur le problème.
Mais peut-être Mme Moukoury a-t-elle voulu un livre basé uniquement sur une enquête personnelle ; dans ce cas elle aurait pu avertir le lecteur en lui disant son projet de faire un bilan complet sans tenir compte de ses prédécesseurs. Donc tout y passe. Les préjugés des deux communautés raciales l’une sur l’autre, la psychologie du Blanc qui épouse une Noire, de la Noire qui épouse un Blanc, du Noir qui épouse une Blanche, et de cette dernière qui épouse un Noir. Ce chassé croisé à 4 personnages bien distincts se répète à chaque chapitre, avant, pendant et après le mariage, sur les plans psychologiques, moraux, culturels, avec leurs familles respectives et celles des conjoints, sans oublier les problèmes des enfants.
C’est un étrange ballet, fort bien observé d’ailleurs, et interrompu seulement - on se demande pourquoi - par un long chapitre consacré à la prostitution et aux homosexuels. Pas inintéressant, mais déplacé dans ce beau livre dont le sous-titre est « Aimer dans la différence). S’agit-il d’amour dans ces cas de relations vénales ? Le sociologue y trouve-t-il son compte ? Naurait-il pas préféré tout un ouvrage consacré à cette question vraiment particulière ?
Car en effet, et Thérèse Kuohoukoury le signale très lucidement, l’amour des couples mixtes est exactement de même nature que l’amour entre gens de même race et relève des mêmes lois générales. Ce qui le rend plus difficile, ce sont les contextes, les familles de cultures différentes, les préjugés hérités de la colonisation, bref les milieux sociaux dans lesquels les couples mixtes doivent s’intégrer.
Là aussi l’inventaire est très complet et je ne vois pas de détails qui aient échappé à l’œil inquisiteur de notre juriste. Elle repère et énumère les obstacles qui parsèment la route de nos pauvres couples noirs-blancs avec tant de vérité et de précision que bien téméraires seront ceux qui s’aventureront sur ce terrain après la lecture de ce livre !
Même l’inconscient et ses fantasmes sont traqués et mis à jour sans pitié. A certains moments Mme Moukoury projette peut-être les siens - on se le demande-. Ainsi le chapitre sur l’amour physique et ses développements quand il se partage entre gens de races différentes... il y a là une vue des choses étonnante et... très peu réaliste ! C’est un des rares aspects, il est vrai, où la perspicacité de Mme Moukourv est prise en défaut.
De même lorsqu’elle parle du culte européen des vierges noires dont la raison n’est pas une problématique attraction inconsciente de la couleur noire, mais le vestige du très historique culte d’Isis venant d’Egypte et passé à Rome puis en Gaulle à travers les siècles, en même temps du reste que d’autres puissances Satan (Seth) et Orisis (le dieu assassiné).
Enfin on peut regretter certaines généralisations ou certains manques d’informations. Depuis la première édition (1973) l’auteur aurait pu compléter et nuancer son analyse. Ainsi il devient ridicule en 1983 d’affirmer que l’adolescent blanc vit « dans la hantise ou l’obsession de voir un jour un sexe oppose au sien...que la sexualité est rarement un comportement naturel et que la nudité n’est pas normale... que la morale du Blanc la condamne etc » (p. 114). Tout cela est bien dépassé aujourd’hui. La dernière en date des révolutions sexuelles a eu lieu en 1968 et ces affirmations péremptoires feraient mourir de rire tous nos lycéens français.
Quand par comparaison, l’auteur décrit sur trois pages l’initiation, en tenue d’Adam, des garçons en Afrique, elle ne semble pas remarquer :
1° que cette nudité n’est pas de règle partout
2°) que du côté de la sexualité, cette initiation est intégralement orientée vers la procréation. Le plaisir, la constitution même de la femme y sont totalement ignorés. L’érotisme aussi. Ce qui explique peut-être pourquoi beaucoup de Noirs traditionnels n’ont aucune idée de la formation du sexe féminin, et pourquoi ils sont indifférents à l’excision, ne sachant pas à quoi sert le clitoris, ni même souvent où il se trouve. - Il y a eu tout de même le livre d’Awa Thiam qui aborde cet aspect. Enfin peut-on dire que le comportement de la Noire est le même du Zaïre au Sénégal ? Les coutumes congolaises, camerounaises et dahoméennes par exemple sont attentives à la formation sexuelle de la femme. Mais dans les sociétés musulmanes ce sujet est tabou et... la femme sera souvent plus frigide. Ne parlons pas des groupes où on lui supprime une partie de son organe !
Comme on le voit le sujet est tout de même complexe et vaste, et il faudrait une vraie thèse pour en faire un bilan nuancé et complet !
Bon, cessons de rire, et reconnaissons loyalement que l’effort d’objectivité de l’auteur est immense, et sa bienveillance et sa générosité aussi. - Bien que son bilan soit sévère, elle arrive à sauver l’essentiel, c’est-à-dire à défendre le droit inviolable de l’amour entre deux êtres quelles que soient leurs origines. Et sa démonstration du racisme est parfaitement équitable, et renvoie dos à dos en les condamnant deux sociétés presque aussi racistes l’une que l’autre : la noire comme la blanche.


[1] Je suis Martiniquaise.Paris, Buchet-Chastel.




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