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QUARANTE ANS D’IMPRIMERIE DIOP 1948-1988
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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Manfred Prinz

Héritier d’une grande tradition

Ce n’est, sans doute, pas par hasard que le fondateur de l’Imprimerie Abdoulaye Diop, âgé de 67 ans, se réfère à son Grand Maître Johannes Gutenberg, l’inventeur de l’impression au 15e siècle en Allemagne. En effet, la fondation de la première imprimerie sénégalaise sous forme d’entreprise privée et les circonstances de son installation en tant qu’imprimeur-éditeur permettent de rapprocher Abdoulaye Diop à Gutenberg. Celui-ci, il y a plus de 500 ans, a inventé une technique qui devait profondément transformer les temps à venir en introduisant, selon Blaise Cendrars, une « Troisième révolution » qui mènerait à l’époque des télécommunications et d’une démocratisation globale de la vie sociale : « Des nouveaux gouvernements se constituent sur de nouveaux principes de liberté et d’égalité. L’éducation se démocratise et la culture s’affine. Paraissent les journaux. Tout le globe est pris dans un réseau de voies ferrées, de câbles, de lignes terrestres, maritimes, aériennes. Tous les peuples sont en contact. La T.S.F. chante » [1].
Cette vision peut-être trop euphorique d’une évolution qui a pu démarrer grâce à « Jean Gensfleisch, dit Gutenberg » et l’invention de la « lettre mobile » [2], va, dès son début de pair avec d’énormes difficultés. Johannes Gutenberg, fils de nobles et de commerçants couronnés de succès, est caractérisé par la décision de poursuivre son chemin et son idée d’inventer l’imprimerie malgré toutes sortes d’obstacles d’ordre politique et financier qui s’opposaient à la réalisation de son projet. Chassé de Mayence, sa ville natale, à l’âge de 30 ans, pour des raisons politiques, il choisit l’exil volontaire à Strasbourg pendant seize ans, où il prépare, sous forme de société secrète, avec quelques associés, l’impression à lettres mobiles et métalliques.


Le jeune inventeur qui fut originairement joaillier et fabriquant de miroir, se heurte à beaucoup d’écueils. Impliqué dans plusieurs contentieux qui l’opposent aux corporations de Mayence, d’une part, et aux patriciens de Strasbourg, d’autre part, il doit comparaître devant les tribunaux. Ayant gain de cause par-ci, perdant par-là, il retourne à Mayence en 1444 afin de réaliser son projet d’imprimerie. Grâce aux crédits d’un homme d’affaires, il put avancer une grande partie de ses travaux : des éditions telles que la Bible, un psautier, des missels, mais aussi des travaux courants d’imprimeur comme des calendriers, des registres, des feuillets de prière ou des lettres d’indulgence.
Malgré sa loyauté face aux autorités ecclésiastiques et malgré les avantages de sa nouvelle technique sur les méthodes traditionnelles de reproduction, les problèmes financiers subsistèrent, menant l’imprimeur Gutenberg à la faillite, son imprimerie et les ateliers à la saisie par Johannes Fust qui fut son financier et créditeur.
Devenu aveugle, Gutenberg passa les trois dernières années de sa vie sous la protection de l’archevêque et prince-électeur Adolf de Nassau dans des conditions plus aisées, en tant que fonctionnaire de la cour (1465-1468) avec certains avantages. Abdoulaye Diop, qui vit actuellement en Mauritanie dans un « exil volontaire » qu’il a choisi suite à des difficultés d’ordre politique et financier, a été chargé par le Gouvernement sénégalais des fonctions de Consul Honoraire, tout en continuant ses travaux d’imprimeur-éditeur. Sa fondation dakaroise a été fermée lors de son affectation en Mauritanie. Son fils cadet, Mohamed Diop, après un séjour de formation en Europe, a repris l’entreprise depuis quatre ans. Malheureusement, le bilan reste plutôt négatif, les écueils persistent, mais l’élan du jeune homme paraît vouloir relever le défi des obstacles et des déceptions qu’il rencontre.

Pionnier dans le métier de l’impression

La seule concurrence de l’Imprimerie Abdoulaye Diop, en 1948, furent la Grande Imprimerie Africaine (G.I.A.) et l’Imprimerie Saint-Paul. L’unique entreprise privée dans ce secteur, l’Imprimerie Abdoulaye Diop fut l’éditeur des ouvrages d’Abdoulaye Sadji, tels que Tounka (1952), Tragique Hyménée (1952), Modou Fatim (1960), Maimouna, petite fille noire (1952) et Education africaine et Civilisation (1964). En dehors des travaux courants d’imprimeur, Diop s’engagea dans le domaine d’édition de brochures, de bulletins de vote, de journaux et de revues. La première revue féminine, Awa, sortit en 1962 des presses de l’Imprimerie Diop. Après un arrêt de sept ans, suite à des difficultés, elle réapparaît comme « nouvelle série » pour disparaître aussitôt, après le 4e numéro, cette fois-ci définitivement.
Le chef d’œuvre de l’Imprimerie Diop, qui représentait en même temps l’apogée de la maison, fut l’impression de la Deuxième Constitution de la République du Sénégal, lors du Premier Festival Mondial des Arts Nègres, en 1966, à Dakar. Imprimée en trois exemplaires, présentée sous forme d’un « Makhtoumé », elle fut non seulement la preuve de l’art du créateur, mais aussi l’hommage du patriote à son pays.
L’impression du Koran pour Serigne Dieumbe Cissé à l’usage des croyants dans les mosquées (à un tirage de 35.000 exemplaires) ainsi que l’édition du périodique La Lumière, destiné aux enseignants arabes du Sénégal, prouvent la variété des activités d’édition de la maison A. Diop.


Pionnier de la liberté d’expression

La maison A. Diop n’a pas seulement été l’endroit où l’on rencontrait les différents représentants politiques, qui y faisaient imprimer leurs cartes de membres, leurs affiches et brochures, on y voit également prendre naissance une presse indépendante, d’initiative individuelle et de tendance résolument non-gouvernementale. L’éventail des journaux et hebdomadaires existant de nos jours au Sénégal trouve ses origines dans l’initiative et l’encouragement venant de l’imprimeur Abdoulaye Diop. Rien qu’un regard sur les sujets traités dans la revue AWA, la première revue féminine africaine, montre l’impact et même l’actualité d’une telle entreprise :
« Conditions des femmes travailleuses en Guinée » (mai 1964)
« Rapport général sur la Conférence nationale des Sages-femmes du Sénégal » (1964 ; « Formation des matrones au Togo » juin 1964) ;
« Pour les jeunes Mauritaniennes, scolarisation et Modernisme » (octobre 1964).
« La condition féminine au Sénégal » (décembre 1964) ;
« Le mariage toucouleur » (décembre 1964) ; « La femme tunisienne » (1965) et d’autres contributions littéraires, telle que des contes de Birago Diop ou des récits de Abdou Anta Ka.
L’édition d’un des premiers organes de presse coexistant avec le grand journal Le Soleil en 1972 - deux ans après sa naissance - à savoir de Lettre fermée, en format de lettre, initiative individuelle du journaliste Abdou Rakhmane Cissé (ou Abdu Raxmaan Siisé comme il préférait l’écrire) se voulait « un terrain de rencontre, de réflexion en commun, d’analyse à froid » (spécimen 00), mais, par la force des choses, il devenait un organe qui commençait « à pénétrer dans l’intérieur secret d’Etat » (n° 6, p. 2) comme dit un des lecteurs, et, après son dixième numéro il fut interdit (en octobre 1972) après dix mois d’existence [3]. La liaison de ce bimensuel à la maison Diop et, leur intention commune de lutter pour un pluralisme critique et éclairé s’avère dans un article de A.R. Cissé en réponse à un lecteur où il fait le bilan de son aventure journalistique :
« Quotidiennement menacé, harassé même ; les portes claquées sous son nez ; « les secrets d’Etat » constamment brandis quand il insiste ; les monopoles étrangers en matière de distribution imposant un tarif usurier ­ près de 50 % du produit de la vente ­ publicité, confraternellement consentie aux « autres », carrément refusée ; les services techniques, également, monopoles étrangers (photogravure) et véritable « diktat » commercial, réclamant non loin de 5.000 francs par cliché, même mauvais, et se pouvant, ainsi hostiles à tout développement de la presse locale, même si cela signifiait davantage de business pour eux ; sans parler des pressions confinant au chantage, sur les imprimeurs, eh ! oui, camarade. Avez-vous jamais tenté, par exemple, de « comprendre » les raisons de l’énorme écart entre le spécimen gratuit de « Lettre fermée » et le premier numéro, l’un daté du 28 février, l’autre du 2 juin 1972. Avez-vous jamais songé aux raisons de la disparition d’un magazine comme « AWA », qui pourtant correspondait bien à un besoin réel ! » (n° 6, p. 2).


Porte-parole pour une indépendance économique

En dehors des travaux d’imprimeur et d’éditeur, Abdoulaye Diop fut un des premiers, qui, peu de temps après les indépendances, ont agi dans le sens d’une véritable indépendance politique et économique pour leur peuple. La fondation de la « Chambre Syndicale du Patronat Sénégalais » par A. Diop en 1962 dut représenter un défi, vu l’existence de la Chambre de Commerce qui n’admettait pas les jeunes entrepreneurs sénégalais. En 1968, lors d’un congrès historique ou la Fédération, l’Union Nationale des Groupements Economiques et la Chambre Syndicale du Patronat Sénégalais décidaient de fusionner, les revendications de 1962 trouvaient une plate forme plus ample exposée sur un ton cordial et patriotique qui n’expliquait nullement les conséquences décevantes de cette manifestation.
L’actualité des revendications prouvent leurs justesses, la franchise du langage employé par les congréssistes prouve leur candeur d’esprit. Diop fut élu président du nouveau U.N.I.G.E.S., réunissant les deux groupements. Je ne citerai que quelques propositions qu’il a faites dans son allocution afin d’améliorer la situation économique des entreprises sénégalaises :
- « réserver aux Sénégalais les activités économiques » (...) - c’est-à-dire les principales branches de l’agriculture et de l’industrie - « comme cela se fait dans tous les pays du monde » ;
- « faire accéder de plus en plus les Sénégalais aux secteurs du commerce de gros et de l’industrie » ;
- « aider les entreprises sénégalaises à accéder au crédit par l’augmentation des moyens d’intervention de la R.N.D.S. dans les secteurs commercial et industriel » ;
- « organiser de nouvelles élections à la Chambre de Commerce, d’Agriculture et d’Industrie afin que les entreprises sénégalaises y soient représentées » ;
- « réviser notre politique de coopération avec les pays développés et encourager la coopération inter-africaine » [4].
Il est au moins intéressant de citer les remarques de Abdoulaye Diop à propos de la coopération extra - et inter-africaine afin de constater l’impact de ces observations de nos jours même :
- « la coopération avec les pays développés ne sera jamais dépourvue d’intérêt pour un pays et nous venons de montrer, par le comportement de certains agents de l’Assistance Technique, qu’elle est une forme à peine voilée de néocolonialisme. Il faut, strictement, limiter le rôle des agents de l’Assistance Technique à donner des avis et non à présenter des décisions ».
- « la coopération inter-africaine, c’est par là, la voie de notre salut parce qu’elle ne peut être avantageuse à tous les pays africains. C’est pourquoi, le chemin qui y mène est encombré d’obstacles, amoncelés par les pays développés, parce que nos intérêts et les leurs vont forcément en sens inverse » [5].
La problématique du dialogue sud-sud et la mise en question de la coopération entre pays « sous-développés », c’est-à-dire périphériques, et les pays « développés », c’est-à-dire industrialisés ou du centre, restent d’une pertinence brûlante à l’époque contemporaine.


Le projet « SO.N.E.R.GRA. »

L’envergure des travaux d’Abdoulaye Diop, leur caractère pionnier et précurseur qui suscitaient plutôt le scepticisme que l’encouragement de ses contemporains, s’avèrent d’une façon significative en 1966 quand Diop a voulu lancer le projet d’une Société Nationale d’Editions et de Réalisations Graphiques. En tant que premier Maître-Imprimeur Africain, depuis 1964 Président Directeur Général de la S.AF.E.P. (Société Africaine d’Editions et de Publications) dont il fut le fondateur, et à laquelle collaboraient 72 intellectuels de l’époque [6], il n’a pas seulement atteint une renommée nationale, mais son appartenance à la Société Internationale Gutenberg (dont le siège se trouve à Mayence), en tant que premier Africain membre, lui a valu une réputation au delà des frontières de son pays.
Le projet de la SO.N.E.R.GRA. devait réunir l’Imprimerie Diop, la S.AF.E.P. et la revue AWA avec une participation de l’Etat (p. 1). A l’époque, l’entreprise Diop embauchait environ soixante personnes et la production était loin de pouvoir couvrir les besoins d’impression et d’édition existant au Sénégal. A partir d’une étude des besoins du marché, le projet SO.N.E.R.GRA. de 1966 prévoit une extension importante de l’entreprise, à un personnel comportant 145 collaborateurs, avec des occupations diverses, réunissant les volets d’activités suivants :
- un département Journaux et Revues (un quotidien, une revue hebdomadaire sportive, revue AWA, une publication mensuelle pour enfant, l’almanach écolier, almanach des P.T.T. etc) ;
- un département Edition et Librairie (grands ouvrages d’auteurs sénégalais et africains, édition de livres scolaires etc.) ;
- un département Imprimerie (chaîne des journaux, chaînes, des livres et brochures, chaîne de fabrication de cahiers etc.), ainsi qu’un volet commercial destiné à la vente et la distribution des produits.
Au préalable, Diop avait déjà obtenu l’accord de principe de grandes maisons d’édition françaises afin que la SO.N.E.R.GRA. coédite, imprime ou réimprime des ouvrages destinés aux marchés africains. (Cf. Annexe du Projet). Malgré la consistance du projet soutenu par de hautes autorités de l’époque, et malgré son importance pour l’économie nationale, il n’a jamais pu voir le jour. SO.N.E.R.GRA., en tant que conception d’une société nationale des industries de l’édition et de l’impression couvrant les besoins du Sénégal et de l’Afrique francophone a été peut-être prématuré en 1966, mais il reste nonobstant plus qu’actuel jusqu’à présent.

Bilan 1948-1988

Pour le métier de l’imprimeur la situation de 1988 n’est plus exactement la même que celle de 1948 ou de 1968, après l’indépendance :
- A l’époque, la concurrence se limitait à deux ou trois autres imprimeries, tandis qu’aujourd’hui l’Imprimerie Diop fait face à une multitude d’imprimeries et de maisons d’édition, beaucoup plus compétitive.
- Une presse monolithique et un multipartisme plutôt clandestin et officiellement inexistant, à l’époque, ont évolué vers une presse d’opposition diversifiée - avec toutes les difficultés matérielles, bien entendu ­ et une prolifération de partis d’opposition que des voix critiques désignent déjà par le terme de « balkanisation » [7].
D’autre part, nous retenons aussi les dénominateurs communs suivants :
- le manque d’encouragement et de subvention du secteur local d’édition, aussi bien des livres que des revues, d’où résulte, jusqu’à présent, une grande (la plus grande) partie des livres imprimés à l’extérieur ; [8].
- la domination du marché éditorial actuel par des produits de langue française (à quelques exceptions près) et le problème des langues nationales qui n’a toujours pas trouvé une solution heureuse, restant jusqu’à nos jours un désideratum culturel et pédagogique.
Les propos de Abdoulaye Diop témoignent des difficultés actuelles de l’imprimerie et de l’édition (voir interview page suivante).

« Après la guerre, un jeune Sénégalais, a eu l’idée de créer une imprimerie, c’était une gageure à cette époque-là... »

Manfred Prinz : Monsieur le Consul, vous êtes le fondateur de l’Imprimerie Abdoulaye Diop, qui a pris naissance en 1947/1948. Pourriez-vous nous tracer l’historique de votre maison ?
Abdoulaye Diop :
Oui, je vous remercie de cette question. Tout ce que je peux dire de la création de l’Imprimerie Diop, c’est qu’à cette époque­là, entre les années 1947 et 1948, un jeune Sénégalais, à la sortie de la dernière guerre mondiale, a eu l’idée de créer une imprimerie, c’était une gageure à cette époque-là. J’ai fait mes débuts à l’Avenue William Ponty au numéro 88, chez une personnalité lébou, Cheikh Ibra Guèye, ses enfants sont encore là, vivants ; c’est au fond de cette cour, symbolisée par un grand baobab, où j’ai fait mes débuts. Nous ne disposions pas des moyens financiers adéquats à l’époque, c’est pourquoi j’ai dû me contenter de choisir l’une des branches de l’imprimerie, c’est-à-dire j’ai commencé par la reliure. J’ai fait, comme tous les débutants, le Porte-à-porte ; je n’ai pas attendu que la clientèle vienne me voir, je me suis déplacé vers elle, ce n’est que après que la clientèle s’est habituée à situer mon emplacement. Donc, me voilà lancé dans une branche que nos ancêtres sénégalais ne connaissaient pas, puisque cette branche nous est venue par l’intermédiaire de la France, mais d’Allemagne aussi, bien entendu, par le grand maître Gutenberg. Alors j’ai commencé petit à petit en rassemblant des petits moyens, puisque les moyens n’y étaient pas. C’est ainsi que de la reliure, j’ai accédé à la typographie. On a entendu parler un peu partout d’un jeune sénégalais qui commençait à faire quelque chose dans le domaine des arts graphiques, et c’est ainsi que j’ai reçu, trois ans après, la visite d’une personne qui m’est très chère, qui reste dans mes souvenirs, le Gouverneur Général Cornut-Gentil qui était venu avec son Etat Major, accompagné du délégué du Gouverneur Colombani pour vérifier exactement si ce qu’ils avaient entendu, corroborait l’exactitude. Je les ai reçus un samedi, à dix heures ; ils ont visité ce qu’ils ont trouvé. Je me sentais très insuffisamment installé, et la visite de ces hautes personnalités ne méritait pas mes balbutiements dans la branche de l’imprimerie. Fort heureusement, ce que Monsieur le Gouverneur Cornut-Gentil a trouvé dans les installations, l’avait marqué par une satisfaction, le plaisir de trouver un jeune Sénégalais qui, parti de rien, a voulu faire quelque chose dans un domaine qui n’était pas connu jusque là par nos ancêtres. Et c’est après, que Monsieur le Gouverneur Général, pour m’encourager, m’a demandé, ce que je souhaitais avoir, de sa part, au point de vue aide. Bien entendu, j’ai parlé de l’espace, je n’ai pas demandé de l’argent, alors que j’en avais besoin. Je lui ai fait comprendre que là où je me trouvais était assez serré au point de vue espace. La famille qui m’avait abrité, était une famille assez généreuse, une grande famille lebou, qui m’avait accepté comme un fils, et j’étais là comme locataire, mais je ne disposais que de deux petites pièces. Si je pouvais obtenir de l’espace, un endroit beaucoup plus aménagé, cela aurait peut-être pu m’aider, car je savais où je voulais arriver.
Le lundi matin j’ai reçu la visite de Monsieur Colombani, délégué du Gouverneur, qui est venu me chercher, de la part de Monsieur le Gouverneur Général Cornut-Gentil pour m’amener ici à la rue de Reims où il y avait un terrain vide. La route était déjà goudronnée, l’électricité passait ; alors il m’a demandé : « Regardez, est-ce que cela peut vous convenir ? » ; c’est ainsi que j’ai fait ce choix. Immédiatement nous avons repris notre voiture, nous sommes allés voir Monsieur le Gouverneur Général dans ses bureaux au Haut Commissariat de l’A.O.F. C’est ainsi que le terrain sur lequel nous avons construit en 1955 nous a été cédé, grâce à l’amabilité de ce grand Français pour qui je garde des souvenirs inoubliables.


« J’avais la même vocation que mon Grand Maître Gutenberg, j’avais pensé au livre assez tôt ».

M.P. : A cette époque existait déjà à Paris la maison Présence Africaine qui avait été fondée par Alioune Diop. Mais la particularité de l’Imprimerie A. Diop était, en effet, que c’était la seule maison de ce genre sur le sol africain. Quelles étaient vos occupations, quels genres de publication sont parus dans votre imprimerie ?
A.D. : En dehors des publications courantes, d’une imprimerie traditionnelle, nous nous étions fixés un objectif ; tout au départ il était difficile de penser tout de suite au livre, mais en réalité, j’avais la même vocation que mon grand maître Gutenberg, c’est-à-dire que j’avais pensé au livre assez tôt. Gutenberg, en créant l’imprimerie, ne l’avait pas créée pour faire des carnets, des registres ou des cartes de visite, sa préoccupation était le livre. Comme vous le savez, à l’époque, les livres étaient écrits en manuscrits par des moines, par des prêtres, et le livre coûtait excessivement cher. Il fallait être prince ou de la haute bourgeoisie pour pouvoir disposer d’un ouvrage manuscrit, écrit à la main et vendu à des prix assez onéreux. Gutenberg a donc voulu, par son génie, créer une imprimerie afin de remplacer petit à petit le manuscrit par la presse. Alors, c’est ainsi, que, moi aussi, quand j’ai démarré, j’ai voulu atteindre ce but, mais peut-être d’une façon artisanale, comme lui, mon grand maître. J’avais quand même disposé de matériel moderne, puisque j’ai pu obtenir des machines allemandes (de la marque Heidelberg) qui m’ont permis de faire certains travaux. Mais ce n’était que bien plus tard que les Sénégalais ont commencé à s’apercevoir que l’imprimerie n’était pas faite seulement pour faire des carnets ou des cartes de visites, c’est-à-dire des travaux courants, mais qu’on pouvait, transcrire un manuscrit en caractères d’imprimerie et en sortir un ouvrage, j’allais dire des ouvrages.
M.P. : En effet, se lancer dans le domaine du livre, à l’époque, en Afrique, c’était certainement une petite aventure, vu que le pourcentage d’analphabètes était très élevé. Les livres que vous avez publiés, tournaient autour de quels domaines ?
A.D. :
C’était assez divers, puisqu’à cette époque-là, il y a eu des mouvements de partis politiques, dont la préoccupation était de sortir des prospectus, des petites brochures, de parler un peu de leur organisation. Nous avons commencé par là, en ouvrant la porte à tous lés partis politiques existant à cette époque-là, sans choix et sans discrimination. Puisque je me trouvais être le premier, donc, je m’étais imposé un devoir national, c’est-à-dire d’aider tous ceux-là qui avaient, par leurs réflexions, quelque chose à apporter, qui voulaient apporter des suggestions à la façon de construire le pays. Alors, je me suis imposé ce devoir-là, en les acceptant tous dans notre petite maison.

« Je pense qu’une construction nationale ne peut pas se limiter à un seul homme »

M.P. : Le rôle d’imprimeur et d’éditeur n’est pas toujours facile, c’est un rôle hautement politique. Est-ce que, à l’époque, vous ne vous êtes pas heurté à des obstacles, à des difficultés, compte tenu du fait que beaucoup de gens qui fréquentaient votre maison appartenaient à des tendances politiques fort divergentes ?
A.D. :
Oui, certes, ce n’était pas aisé, il faut le reconnaître, de recevoir tout le monde, quand ce monde est différent, parce que chacun de ces hommes politiques de l’époque appartenait à des vues et opinions tout à fait diversifiées, mais je m’étais gardé une discipline, je me suis dit, moi, je suis Sénégalais, eux sont Sénégalais. Ce qui m’importait, c’était de remplir une mission historique et dans la mesure du possible, la bien remplir, malgré tous les obstacles qui m’attendaient sur le chemin. Je ne me faisais pas d’illusions, mais j’étais sincère avec moi-même. Je crois que ceux qui ont vécu avec moi ces époques-là, et que Dieu a encore gardés, auront souvenir que j’ai joué un rôle difficile, sans me jeter des fleurs. C’est pourquoi j’avais tenu, à ouvrir la maison Diop à tous les courants de cette époque-là. Il est évident que, s’il y avait beaucoup de Sénégalais lancés dans l’imprimerie, j’aurais peut-être fait un choix. Mais comme j’étais seul, étant fils du pays, et eux-mêmes étant des enfants dignes de ce pays, je m’étais tracé comme devoir de les assister par les moyens techniques que ma formation m’avait permis de pratiquer.
M.P. : Pourrait-on dire que vous avez joué un rôle historique non seulement en tant qu’imprimeur, en tant que quelqu’un qui a apporté une technique à son pays, mais un rôle historique dans une démocratie très jeune qui était en train de démarrer. A l’époque, je crois, un parti d’opposition, des partis d’opposition étaient beaucoup plus difficilement imaginables. Dans quelle mesure pourrait-on parler d’un tel rôle historique et à la fois politique dans une jeune démocratie ?


A.D. : Oui, effectivement, on peut le considérer ainsi. Je crois que ce qui était important à cette époque-là, c’était la volonté de tous ces Sénégalais-là d’apporter quelque chose, de contribuer, par leurs idées, par leur façon de concevoir la politique future du pays ; parce que nous avions de grands hommes, tel que Senghor et Lamine Guèye, qui sont des hommes ineffaçablement imprégnés dans l’esprit des Sénégalais puisqu’ils ont joué un rôle qui avait dépassé les frontières de notre petit Sénégal. Les hommes de la génération suivant les Lamine Guèye, Senghor etc. ont apporté, eux aussi, quelque chose. Je pense qu’une construction nationale ne peut pas se limiter seulement à un seul homme. Bien sûr, quand il y a un homme, un chef qui a été choisi, qui est placé, tous les gens de bonne volonté devraient lui apporter un coup de main et lui permettre d’aller de l’avant, de construire, de modifier, de refaire, parce qu’une construction ne s’achève pas ; la construction d’un pays n’est jamais achevée c’est une continuité, il y a plusieurs races d’hommes qui se suivent.
M.P. : Revenons encore une fois aux occupations de votre maison en matière de publication de livres. Est­ce que vous avez travaillé surtout dans le domaine de la littérature, ou plutôt dans les domaines de l’éducation ou du livre religieux ? Quelles étaient vos principales préoccupations ?
A.D. :
Oui, nous avions eu des contacts suivis avec mon ami, et ancien maître, le regretté Sadji Abdoulaye, qui, le premier, est venu me voir pour me demander si je pouvais lui imprimer quelques livres, quelques manuscrits. C’est ainsi donc, que nous avions édité Education Africaine et Civilisation en 1964, et avant, la première édition de Maïmouna, Tragique Hyménée, Modou Fatim, qui est sortie d’une collection que Sadji avait appelé Mer gaddou. Nous avons eu à éditer Cadjor Demb qui a été écrit par Assane M. Samb, un historien du Sénégal d’autrefois qui a eu du mérite, n’ayant pas été à l’école française, mais se rappelant, ayant déjà classé ses idées par des recherches, d’être arrivé à consigner cela par des caractères, et grâce à notre apport technique. Nous avons eu aussi à faire un livre Les fonctionnaires de l’administration centrale sénégalaise par Mademoiselle Fatou Sow, à l’époque, fonctionnaire de l’IFAN, cet ouvrage est sorti de nos presses. Nous avons eu aussi à imprimer le Coran, de Serigne Dieumbe Cissé, qui est un adepte de notre regretté El Hadj Cheikh Mbacké un grand auteur. Il était instruit aussi bien en français qu’en arabe, certainement beaucoup plus en arabe. C’est lui qui m’a envoyé Serigne Dieumbe Cissé pour qui nous avions édité 35.000 koran, conçus pour être lus et distribués dans les mosquées, puisque ce livre n’avait pas été relié ou agrafé, contrairement aux autres ; c’étaient des feuillets volants.
En plus, nous avions publié la revue AWA. AWA était la première revue féminine, créée par des jeunes intellectuelles ; je nommerai Madame Annette Mbaye, la regrettée Henriette Bathily, la mère des enfants, la mère de Papa Samba et de Mahomed, qui faisait partie de l’équipe et tant d’autres. Si j’en oublie, que celles-là m’excusent, parce que je n’ai plus en mémoire toute la liste de ces jeunes femmes très dynamiques qui ont lancé la première revue ici. Ensuite nous avons eu à créer L’Ouest Africain, avec mon frère aussi, Obèye Diop, le grand historien politique, qui peut vous retracer tout ce qui s’est passé depuis des années, dans la politique sénégalaise. Il a la plume pour cela. Et je l’ai appelé un jour en lui disant : « Doom Baye, c’est-à-dire, Frère paternel, toi, Dieu t’a donné la plume pour écrire, moi je suis ton frère et ami, Dieu m’a donné les moyens techniques de transcrire les idées. Pourquoi ne ferions-nous pas un petit journal dans l’intérêt du pays, qui travaillerait pour le pays ? » Alors, il est venu le lendemain matin, à la première heure, taper à ma porte, pour me dire : « Mon frère, je n’ai pas dormi de la nuit. On va faire quelque chose ! » A partir de ce moment-là, je lui ai donné des noms, lui en a donné. Nous avons eu parmi les fondateurs son Excellence Mamadou Seyni Mbengue, un grand écrivain et ancien ambassadeur, Assane Fall, ancien journaliste.
Maintenant, il est dans les affaires. Il fut un des membres influents aussi de l’U.N.I.G.E.S., et tant d’autres, Annette Mbaye faisait aussi partie du comité de rédaction de ce journal L’Ouest Africain.

« Pour moi, en tant que Sénégalais, la Constitution avait plus de valeur que tous les ouvrages réunis - à part le Koran »


Finalement, je dois souligner un ouvrage, le plus grand livre du Sénégal, c’est-à-dire la deuxième Constitution du Sénégal, à l’occasion du Premier Festival Mondial des Arts Nègres qui a été créé par Son Excellence Léopold Sédar Senghor, ancien Président de la République du Sénégal, qui, par cette généreuse initiative, avait demandé à tout Sénégalais qui pouvait apporter une participation, modeste soit-elle, de montrer les capacités des Nègres, des Noirs. Alors, j’avais réfléchi, bien entendu, en me disant : « Qu’est-ce que nous, Sénégalais, nous pouvons apporter dans la branche qui étais la mienne, l’Imprimerie ? » Nous n’avions pas créé l’imprimerie, donc, comment je peux prouver que nous pouvions apporter quelque chose dans ce domaine-là, parce que ce sont les Européens qui nous ont devancé de très loin, des siècles, mais en réfléchissant je me suis dit : « Bon, peut-être, pourrait-on, en réfléchissant, essayer d’adapter, à partir de ce que nos ancêtres avaient déjà créé, c’est-à-dire le « Makhtoumé », une sorte de pochette, reliée en carton avec des reliefs ; peut-être, en essayant d’adopter ce relief des Makhtoumé sur la couverture d’un livre imprimé, sorti de chez nous ; on pourrait dire que l’Imprimerie Diop a apporté une participation à ce Festival Mondial des Arts Nègres ».
C’est ainsi que j’ai fait des recherches jusqu’à trouver un système qui m’a permis de produire en relief, retraçant le relief du « Makhtoumé », que nos ancêtres portaient soutenu par une cordelette en cuir. Je suis arrivé à adapter ce relief sur la couverture de cette Constitution. Mieux, je lui ai donné un triple habit : vous avez le premier coffre extérieur, tout fait en relief au toucher, le deuxième et le troisième pour atteindre la Constitution, parce que je pensais que c’était un ouvrage très important qui, pour moi, en tant que Sénégalais, avait plus de valeur en tout cas que tous les ouvrages réunis, si nous mettons à part le Koran, parce que c’est notre religion. Alors, voilà comment nous sommes arrivés à apporter notre modeste participation à ce Festival Mondial des Arts Nègres. Et nous en sommes sortis avec une satisfaction, c’est-à-dire que nous avons obtenu un diplôme d’honneur avec témoignage de satisfaction du jury, qui était composé de mon regretté frère Alioune Diop, d’Aimé Césaire, Lamine Diakhaté, etc, etc, - je peux peut-être en oublier, c’était un jury, composé aussi de ministres. A l’époque, notre ministre était Daniel Cabou, qui était le Ministre du Commerce et de l’Industrie et qui avait dirigé ce jury.

« J’ai eu la chance, très tôt de connaître l’agrégé avant l’homme politique ».

M.P. : Quand vous avez parlé de la confection du « Makhtoumé », on voit que vous êtes un esthéticien, vous étiez aussi un homme de compromis, un homme d’entente, quand on voit que votre maison a été un lieu de rencontre des hommes qui politiquement divergeaient énormément. Est-ce que vous pourriez-nous parler un peu de vos rapports avec un Abdoulaye Sadji, avec un Léopold Sédar Senghor et avec d’autres de l’époque ?
A.D. : Effectivement, j’ai eu la chance, très tôt, de connaître, l’agrégé avant l’homme politique. Ici, à Dakar, on m’avait demandé un jour de me rendre chez Maître Boissier Palun, à la rue Kléber, c’était par l’intermédiaire de notre regretté Joseph Gomis, ancien maire de Dakar, instituteur enseignant, qui était un ami fidèle à Senghor. On m’avait demandé d’aller à ce lieu-là, à neuf heures du soir, pour rencontrer le futur président. Je ne l’avais jamais vu, j’étais fier d’entendre parler de Senghor, l’agrégé ; c’était avec beaucoup de plaisir et d’empressement que je me suis rendu à ce rendez-vous-là, à 21 heures chez Maître Boissier Palun à la rue Kléber.
Alors c’est ainsi qu’on m’a présenté Monsieur Senghor l’agrégé, le grand culturel universellement connu. Le futur président m’a brossé, à cette occasion-là, ses intentions de vouloir créer un parti politique, et que, peut­être plus tard, ils auraient besoin d’imprimer pas mal de papiers ; et comme je suis le premier, à cette époque-là Sénégalais, qui avait créé quelque chose, il faudrait voir dans quelle mesure on pourrait collaborer, que je puisse leur apporter un soutien au démarrage de ce premier parti. Parallèlement, notre frère et ami, Alioune Diop, avait démarré déjà. Il avait commencé aux environs de 1947, à Paris, à créer la société d’édition Présence Africaine, et nous avions eu des sentiments réciproques, de fraternité et d’amitié. Lui, il était en Europe, moi j’étais ici. J’ai connu beaucoup d’autres gens, tel que Bamba Bakhane Diop, le petit fils de Lat Dior Ngoné Latyr Diop, qui fut mon maître, Sadji Abdoulaye, qui m’ont tous enseigné à Saint-Louis, puisque j’ai fait mes premiers pas à l’école, à Saint-Louis du Sénégal. J’ai connu des grands hommes plus tard, tels que Monsieur Abdoulaye Fofana, ancien ministre, Monsieur Badara Mbengue, Monsieur Abdoulaye Ly, qui étaient tous d’anciens ministres au plus haut point.

M.P. : Monsieur le Consul, nous avons parlé de votre vocation historique, je voudrais aussi parler avec vous du rôle, que vous jouez actuellement ; quelles sont vos occupations après avoir fermé votre maison en 1980 ?

« Je suis parti moi-même, je me suis fait un exil volontaire »

M.P. : Pourriez-vous nous parler également des raisons pour lesquelles vous avez dû fermer l’imprimerie ?
A.D. :
Oui, vous avez dit, Monsieur le Consul, je vous remercie de ce titre que les autorités sénégalaises m’ont accordé et que j’ai accepté. Je suis Consul honoraire du Sénégal en République Islamique de Mauritanie, et plus précisément à Nouadhibou. Mais j’ai quitté le pays volontairement, je suis parti, parce qu’à l’époque, je commençais à sentir des problèmes, des difficultés, de tout ordre, pour le rôle, sans doute historique, que j’ai joué. C’est que je me ne suis pas seulement arrêté à être un maître-imprimeur. C’est un métier que j’ai aimé, que j’ai choisi depuis ma plus tendre enfance, et je suis arrivé à un certain sommet. J’ai eu des relations avec l’Allemagne, avec la Société Internationale Gutenberg dont le siège se trouve à Mayence, c’est-à-dire la ville natale de mon grand maître, mais pour revenir un peu sur les autres rôles que j’ai joué dans le pays, et je dis cela encore avec beaucoup d’humilité, je fus choisi par mes pairs des hommes d’affaires de l’époque, d’abord dans un syndicat que nous appelions la Chambre Syndicale du Patronat Sénégalais, quand nous ne pouvions pas mettre pied à la Chambre de Commerce, qui n’était pas renouvelée pendant plusieurs années, depuis plus de douze ans. Donc nous avons senti le besoin, pour nous, pour notre survie, de créer cette Chambre Syndicale du Patronat Sénégalais où il y avait des hommes d’affaires, dignes fils du Sénégal, qui sont venus me voir pour la création de ce syndicat du patronat, et finalement je suis tombé dans leur filet. Puisque nous avons fait un chemin ensemble, un long chemin, jusqu’au jour ou d’autres hommes d’affaires, comme nous, qui se trouvaient dans une fédération économique, sont venus nous voir en nous demandant de faire une fusion, une fusion de leur mouvement avec le nôtre. C’est ainsi que nous avons fait naître, en 1968, un congrès historique dont les rétentissements, je crois, ne se sont pas encore éteints. Lors de ce congrès que nous avons tenu le 22 juin 1968 à la Maison de la Culture nous avons fait naître l’U.N.I.G.E.S., l’Union des Groupements Economiques du Sénégal. C’était un grand mouvement. Mes amis et moi, après un travail opiniâtre, nous sommes arrivés à classer tout ce qui nous semblait anormal, à cette époque-là, tout ce qu’il fallait suggérer aux autorités afin que l’autorité puisse nous apporter la meilleure compréhension, et l’aide nécessaire. Puisque nous étions les premiers hommes d’affaires qui avions accepté de se jeter à la mer et commencer à nager. Alors c’est ainsi que nous avons fait ce congrès et encore, est-ce un sort, peut­être c’est un sort, j’ai été désigné à la tête de ce mouvement. Nous sommes battus, on a exposé, on s’est exprimé, on a expliqué. Nous avions demandé d’être aidés que l’on nous nous apporte un peu de crédit, que l’on nous aide dans la formation, enfin, des choses qui nous manquaient, à nous, hommes d’affaires ; parce que moi, je suis un maître-imprimeur, je ne suis pas un gestionnaire, je dois l’avouer, je n’ai pas appris la gestion, moi, j’ai appris un métier avec amour, avec sincérité, et j’avais besoin d’autre chose. Je ne suis pas un financier, je ne suis pas né avec des parents riches qui pouvaient me solutionner tous mes problèmes. Donc, j’avais encore besoin d’autre chose, en dehors de ma formation. Quand j’ai senti, qu’il y avait des choses qui n’allaient pas, que la compréhension n’y était pas, je suis parti de moi-même, je me suis fait un exil volontaire.


M.P. : Et l’U.N.I.G.E.S., qu’est-ce que c’est devenu ?
A.D. :
l’U.N.I.G.E.S. a été transformé en G.E.S. c’est-à-dire, on a supprimé les trois premiers lettres, U.N.I. et on a laissé G.E.S., Groupement économique du Sénégal. C’est tout, mais c’est la même chose...
M.P. : Et les revendications sont les mêmes ?
A.D. :
Les revendications sont les mêmes, on est plus que jamais dans le besoin d’être compris, d’être aidé, d’être soulagé. Nous ne sommes pas des hommes racistes, - comme on le sait, le Sénégalais n’est pas raciste -, nous sommes très ouverts, nous restons dans la source, mais nous sommes ouverts aux autres, parce que c’est ainsi que le monde doit aller. On ne peut pas s’enfermer. Mais néanmoins, nous souhaiterions que les hommes d’affaires sénégalais, qui sont là, soient aidés. Et je crois que le Président Abdou Diouf est un homme qui comprend facilement la préoccupation des hommes d’affaires, leurs problèmes, leurs difficultés, et j’ai foi que lui, il fera quelque chose. Je ne suis pas la personne à dénigrer, j’ai dépassé cela. Je suis un homme simple, tout le monde m’a connu, ici, j’ai accepté un sacrifice, sans bruit, je suis parti sur la pointe des pieds, comme on dit, et arrivé là-bas, en Mauritanie, le gouvernement m’a confié la tâche de Consul Honoraire, pour m’occuper des Sénégalais, des problèmes des Sénégalais qui sont là-bas et je l’ai accepté avec beaucoup de foi et de confiance. Parce que c’est mon peuple, qui m’a désigné. Par conséquent je pense que c’est une autre mission, que j’ai trouvée à l’étranger.
M.P. : Et pour revenir à votre rôle d’imprimeur et d’éditeur, en choisissant cet exil, vous avez légué votre tâche ici à votre fils ?

« Mes fils ont choisi de devenir, comme le père, des imprimeurs »

A.D. : Pendant que j’étais dans ces activités, je n’avais pas oublié de m’occuper de mes enfants. J’ai deux garçons ; le reste sont des filles. Les deux garçons ont choisi, sans que je le leur ai imposé, les traces de leur papa, ils ont choisi les traces du père pour devenir, essayer de devenir comme le père des imprimeurs. Le fils aîné, Papa Samba, je l’ai envoyé en France, il a fait des stages, dans diverses imprimeries, notamment à Lyon.
Il est resté longtemps ici avec moi, il a touché à tout, il a choisi deux branches dans l’imprimerie, la branche d’impression et le cartonnage. Voilà ce qu’il a choisi dans le métier. Son frère cadet, qui est Mohamed, à qui j’ai donné mon propre nom, c’est-à­dire Mohamed Ben Abdullah, le fils d’Abdoulah, je l’ai envoyé en France, il a fait la France, l’Allemagne, la Suisse pour sa formation, il est sorti de l’Ecole Supérieure d’Imprimerie Estienne, cette école légendaire qui a plus de cent ans. Ensuite, je l’ai envoyé à l’I.N.I.A.G. à l’Institut National des Industries Arts Graphiques de Paris, et après il a fait des stages à l’U.N.E.S.C.O., dans le domaine du livre plus précisément, parce que c’est cela qui l’intéresse particulièrement dans la branche. Vous savez, l’imprimerie c’est vaste, c’est un fleuve, mais on y choisit, ce qui vous convient. Et maintenant tous les deux sont là, ils essaient de reprendre l’imprimerie que j’avais fermée, qui, d’ailleurs, je peux dire, à besoin du sang nouveau, sans doute parce qu’ils sont venus à une période différente de la mienne. Ils sont venus, ils se sont confrontés et ils se confrontent encore, plus que jamais à des problèmes, ils essaient de faire quelque chose, ils voudraient bien relancer l’entreprise paternelle, même sous forme de société, nous ne sommes pas des gens qui nous enfermons sur nous-mêmes, nous n’avons pas la prétention d’être meilleurs que les autres, absolument pas ; nous sommes de simples Sénégalais, animés de la bonne volonté, et il y a d’autres Sénégalais, qui sont là, dans d’autres domaines, qui méritent d’être connus, d’être aidés, d’être soutenus. Il s’est trouvé seulement, que nous avons été parmi les premiers, alors il serait heureux, bien sûr, pas pour nous, mais pour le pays, de compter des imprimeurs de génération en génération, plutôt que d’en créer chaque année et d’en éteindre d’autres, ce n’est pas ce que nous souhaitons. Ce souhait-là va aussi au niveau de toutes les branches. Comme cela se voit en Europe : On est de père en fils, dans un métier, on est notaire, on est avocat, on est médecin, on est imprimeur etc. En tout cas, je souhaiterais, et j’y crois, que le Président de la République, qui est aimé, soutenu et admiré par le peuple sénégalais, qu’il fera quelque chose. On l’espère beaucoup, beaucoup, beaucoup.
M.P. : Vous avez également joué un rôle de formateur dans cette branche, est-ce que vous pourriez nous esquisser ce volet de votre travail ?
A.D. :
Avant que je ne m’installe comme imprimeur, j’ai été déjà employé. J’étais à la mission catholique, à l’Imprimerie de la Mission Catholique, avec le Frère Patrice, c’était du temps de Monseigneur Grumeaux, Monseigneur Lefebvre. J’ai connu ces grands chefs religieux, qui ont aussi apporté une contribution très importante.
J’ai été recruté dans cette imprimerie, et j’avais comme mission, en dehors de mon travail de technicien, une tâche d’instructeur, je formais des jeunes, j’en ai formé plusieurs promotions à l’I.D.L.M.C. qui sont devenus, aussi à leur tour, de grands imprimeurs.


« Beaucoup de jeunes des Républiques de la Guinée et du Mali ont été formés à l’Imprimerie Diop ».

C’est ainsi que, quand j’ai quitté la mission catholique, je me suis installé à la jonction des années 1947/1948. Arrivé ici, j’ai reçu beaucoup de jeunes qui ont été formés, à l’école de l’Imprimerie Diop. En dehors de ceux que j’ai formé, qui sont actuellement sur le terrain - les uns sont partis à la retraite, - j’ai eu à recevoir des jeunes des Républiques de la Guinée et du Mali. Je me suis rendu auprès du Président Sékou Touré, à cette époque-là, pour offrir des bourses à des jeunes imprimeurs guinéens de leur Imprimerie Nationale. J’en ai fait autant auprès du Président Modibo Keita. Lui aussi, à cette époque-là, m’avait envoyé des jeunes, qui sont venus ici, que j’ai formés. Ils ont fait un an avec moi, tout pris en charge, jusqu’au jour, à la fin du stage, ou on a fait une grande cérémonie, une grande fête. Pour moi, elle était petite, simplement modeste. Je m’attendais à recevoir l’ambassadeur de Guinée, du Mali, mais je me suis retrouvé avec toutes les « colonies » de ces deux pays, résidant à Dakar. Leurs Excellences Messieurs l’Ambassadeur Tibou Tounkara, ambassadeur de Guinée à l’époque, et Monsieur Compah, sont venus accompagnés de toutes leurs colonies. Je vous assure, que ce jour-là, j’étais tellement touché par leur geste, que je ne savais plus où me tourner. Parce qu’ils sont venus avec tout ce qu’ils avaient de balafons, de koras, de chanteurs. La police a limité et arrêté la circulation depuis l’avenue Malick Sy, jusqu’à l’Avenue du Sénégal, aucune voiture ne passait. Tout ce monde est venu en masse. Notre imprimerie était devenue trop petite, j’allais dire, trop indigne de recevoir ce monde sélectionné, de tout ordre. Et à cette occasion, j’ai reçu parmi les invités, le représentant de Monsieur le Président Senghor, le regretté Emile Badiane, qui est venu représenter personnellement le Président de la République. J’ai eu à recevoir notre regretté Lamine Guèye, le Président Lamine Guèye, qui est venu en personne ; il n’a pas voulu envoyé un représentant ni une délégation, il est venu lui-même. Le Grand Serigne de Dakar de l’époque, le regretté Ibrahima Diop était là parmi tant d’autres invités. Je souligne ces personnalités-là avec reconnaissance.
Donc, ces jeunes sont repartis chez eux, ils continuent à diffuser l’enseignement qu’ils avaient appris ici. Et dans d’autres pays, en Côte d’Ivoire, au Niger, en Haute-Volta, en Mauritanie, beaucoup de jeunes ont quitté ici après leur formation. A l’heure actuelle, le Directeur Technique de l’Imprimerie N.I.S. est un des anciens élèves de Maître Abdoulaye Diop. Il s’appelle Cheikh Tidiane Diop. Il y a Assane Fall parmi les cadres supérieurs qui a été le premier Sénégalais envoyé en France en formation aux frais de son entreprise qui était l’imprimerie Diop. Il a été apprendre, il est entré à l’Ecole des opérateurs de la machine à composer de la presse parisienne et quand il est venu je lui ai demandé de suivre la chaîne, à former d’autres ici même, dans la maison.
M.P. : Je vous remercie beaucoup de cette occasion, de votre disponibilité. Et je souhaite vraiment beaucoup de continuité, et de continuité avec du succès pour votre maison, qui fait partie de l’héritage culturel sénégalais : au revoir, Monsieur.
A.D. :
Merci beaucoup.


[1] Cendrars Blaise : Aujourd’hui, 4e partie : l’A.B.C. du cinéma, in : Edition complète des œuvres de B.C., Mayenne 1962, vol. IV. p. 164-165.

[2] Cendrars Blaise : Aujourd’hui, 4e partie : l’A.B.C. du cinéma, in : Edition complète des œuvres de B.C., Mayenne 1962, vol. IV. p. 164-165.

[3] Lettre fermée a été interdit par l’arrêté n° 11-866 du 23 octobre 1972. Cet arrêté a été annulé pour abus de pouvoir par la Cour suprême le 6 février 1974. (Cf Barry, Adama : Inventaire critique de la presse écrite sénég., de 1960 à 1985, Dakar 1987, EBAD.

[4] Congrès UNIGES, premier congrès national, Maison des Jeunes et de la Culture, les 22 et 23 juin 1968, p. 28.

[5] Ibid, p. 28.

[6] Projet d’une Société Nationale d’Editions et de Réalisations Graphiques (SO.N.E.R.GRA), présenté par Abdoulaye Diop, Maître Imprimeur-Editeur. Dakar (Sénégal) 1966, p. 2.

[7] Cf. Interview avec Majhemout Diop, in : Jeune Afrique n° 1416, 24.2.1988, p. 25.

[8] Cf Ly, Oumou Khaïry) : l’édition et la distribution commerciale du livre au Sénégal, in : Le Point Economique, n° 34, Dakar 24.7.1985, p. 10 : Théodore NDIAYE, dans sa communication « Tendances de l’édition au Sénégal » (Dakar 1985, dactylogr.), a souligné, d’une part, la principale provenance des publications sur le marché sénégalais de la France, et, d’autre part, les difficultés qui entravent le développement des éditions nationales. (p. 7,8).




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