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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Daouda Diarra

Le développement des moyens d’information a introduit de nouvelles données dans la définition des conditions d’accès à la culture. L’image naguère discrète, choyée et élitaire se prête aujourd’hui à toutes les curiosités, mais aussi à toutes les convoitises.
Elle envahit inexorablement nos murs, nos rues, nos quartiers et nos villes, avec une présence toujours plus accrue. Son rôle principal qui est d’apporter de l’information, lui fait revendiquer désormais une fonction essentielle à l’intérieur de notre environnement socio-culturel.
En Afrique, ce phénomène de civilisation interpelle naturellement les consciences du fait des glissements encore persistants observés à la suite du passage du mode oral du mode visuel.
Nos sociétés actuelles enregistrent un déferlement d’images, et particulièrement d’images dites animées, dont le degré d’envoûtement et de fascination est sans conteste.
Malgré tout l’image fixe et notamment celle du livre continue d’exercer tout son attrait. Elle entend jouir de ses acquis et conserver sa spécificité. Ses possibilités simples de conservation, de manipulation et sa bonne définition en font un outil performant de perception esthétique et de diffusion de l’information.
En effet, l’image du livre remplit bien ces fonctions et cela depuis l’Antiquité. Une approche historique du livre fait remonter l’apparition de celui-ci dans l’antiquité. Les faits épars sur le livre à cette période sont rares, mais permettent d’affirmer sans risque de se tromper que ses premiers fabricants n’ont guère négligé l’aspect illustratif et décoratif.
Qu’il s’agisse du rouleau de papyrus Egyptien, des livres Chinois anciens des tablettes d’argile d’Asie Mineure, du Parchemin ou du Codex, on retrouve souvent et parfois en abondance des illustrations et ornements décoratifs (Enliminures, miniatures, initiales rubriquées, etc.).
Selon SVEND DAHL, « L’époque Hellenique a probablement connu de véritables livres d’images, avec de courts textes explicatifs. Tandis que le papyrus prêtait assez mal à l’illustration, le parchemin y convenait à merveille. C’est dans les manuscrits de parchemin de l’Antiquité que l’illustration devient vraiment artistique et ne cesse d’évoluer au cours du Moyen Age ».
Il faut dire que durant ces temps reculés, les systèmes d’écriture connus tels que les Hiéroglyphes, à la différence de l’alphabet phonétique dont nous nous servons actuellement, associaient l’image et le son. (Idéogramme, Pictogrammes). Ainsi, les premières manifestations du livre, reposaient pour beaucoup sur l’image prise dans son sens global.
L’Apparition du papier en Europe, et plus précisément en Espagne du 12e siècle par le canal des Arabes, allait permettre la création de nouveaux procédés capables de multiplier des images religieuses à un grand nombre d’exemplaires, au moyen d’un matériel très simple : la Xylographie (gravure primitive sur bois). Les premiers ateliers xylographiques furent favorisés par les grands ordres monastiques.


A l’origine, le livre illustré, héritier et successeur du Xylographe, entendait édifier un traste public qui souvent savait à peine lire : expliquer le texte au moyen d’images, rendre concrets et perceptibles les divers épisodes de la vie du Christ, des prophètes, etc.
Parallèlement les arabes introducteurs du papier en Occident, excellaient dans l’art de l’écriture qui souvent, revêtait des formes décoratives.
Le livre illustré verra son importance diminuer avec l’apparition de l’estampe au XVIIe siècle. L’estampe allait permettre la diffusion des œuvres d’art.

L’IMAGE :

L’image est inséparable de toute civilisation. Une image quelque soit sa taille ou son support n’est jamais purement matérielle, car elle propose un double, un miroir, une représentation. Elle est un Symbole ».
Une réflexion sur l’image dans le cadre du livre se fonde sur une approche sémiologique globale du sujet. D’une manière générale, l’image fixe imprimée conserve toute son importance, dans le processus actuel de circulation de l’information. Mais pour parler du sort de ce type d’image en Afrique, il est nécessaire de se pencher en premier lieu sur l’image traditionnelle dite autonome, assimilée à l’œuvre d’Art dans la civilisation occidentale.
ELSY LEUZINGER dans son livre « L’ART DES PEUPLES NOIRS » dit que « l’Africain crée au moyen de formes abstraites ou du moins soustraites au réel, une œuvre absolument neuve. Elles représentent en tant que supports d’esprits supraterrestres et médiateurs de la puissance vitale, une entité chargée de sens. C’est le plus souvent la figure humaine qui est placée au point focal.
Au mépris des proportions naturelles les traits présentant une importance spirituelle sont accentués, tous ceux qui sont accessoires supprimés, aussi la forme parvient- elle souvent à un degré de densité et de concentration telle qu’elle s’approche de l’absolu ».
Pour des peuples qui ne maniaient pas l’écriture, l’art est le moyen d’expression le plus naturel, la langue de tous. Il retrace l’histoire de la tribu, les mythes et les légendes.
Dans l’Art Africain, l’essentiel de la production repose sur la statuaire, les masques et la céramique... L’Africain portait-il moins d’intérêt au support à deux dimensions ? En réalité, ce support à deux dimensions existait bel et bien et participait de la forme globale de l’œuvre. La statuaire africaine intégrait harmonieusement dans ses formes, ses contours et ses fonctions toutes les dimensions d’expression artistique possibles.
Les figurines et les masques, faisaient l’objet de gravure très poussée en même temps qu’ils recevaient de la couleur ou d’autres matériaux, judicieusement sélectionnés dans la nature (perles, peaux, étoffes, plumes d’oiseaux, écorces, etc...).
L’existence des supports qui auraient approximativement les caractéristiques et fonctions du livre dans l’Afrique traditionnelle n’est pas à exclure de façon catégorique, si l’on sait qu’il y a eu des tentatives d’écriture idéogrammatique. En tout état de cause, la certitude demeure que les arabes puis les Européens, ont répandu l’usage de l’écriture phonétique dans notre continent depuis des siècles. De grands centres de pensée religieuse et de culture intellectuelle (TOMBOUCTOU) ont effectivement marqué l’histoire dans ce domaine précis.


ET MAINTENANT, QU’EN EST-IL REELLEMENT ?

Quel est le comportement du lecteur africain devant l’image ?
A ce propos, voici la réflexion d’un groupe de chercheurs sur l’image au Sénégal (Cellule C.C.D.).
« Une culture qui passe d’un mode oral à un mode aussi radical que le mode visuel dans l’Education, l’Enseignement et la Communication doit se donner les moyens techniques et intellectuels de redéfinir et surtout de choisir les images qui lui sont destinées.
En quelques générations, les sociétés africaines passent d’une société où l’information est véhiculée oralement à une société ou le message passe par le visuel. L’intrusion rapide des technologies modernes d’exploitation des secteurs primaires, secondaires et tertiaires nécessite le support de l’image.
L’Education, l’information passaient par le verbe, maintenant et pour l’avenir, elles passent aussi par l’image. L’image véhicule de communication, présuppose une connaissance de ses deux intervenants. L’émetteur élabore le message verbo-iconique et le transmet au récepteur. Le récepteur qui reçoit le message doit le décoder c’est-à-dire reconstruire le sens à partir de signes dont chacun comporte des éléments de ce sens, c’est-à-dire des indications concernant les relations de chaque signe avec les autres.
Pour cela, une grande connaissance des codes culturels existants est indispensable, pour la conception de ces images. Une très grande sensibilité plastique est plus nécessaire dans la retransmission de ces codes ainsi qu’une expérimentation sur le terrain et un réajustement permanent des produits de cette conception.
Les images sont d’abord un trait culturel, une direction particulière de la pensée d’une société. Nos sociétés actuelles sont bâties sur l’image. Du livre à la télévision des sculptures et des peintures à la publicité, de la photographie aux illustrations, partout l’image chez nous est un repère, une réserve de connaissance, un index par rapport à notre visible et à notre imaginaire ».

L’IMAGE DU LIVRE OU ILLUSTRATION

L’illustration est un dessin, une gravure ou une photographie qui orne ou complète le texte d’un livre et par extension, l’ensemble des moyens artistiques et techniques mis en œuvre, pour illustrer un texte et spécialement un livre.
L’illustration du livre possède trois fonctions : Premièrement, motiver à la lecture du texte par une image percutante susceptible de capter l’attention et d’aiguiser la curiosité du lecteur, qui va se poser des questions dont il sait que les réponses sont dans le texte. Deuxièmement, donner des renseignements ou informations complémentaires au texte pour faciliter la compréhension de celui-ci. Et troisièmement, aider à l’imagination du lecteur pour lui faire mieux apprécier ce qui est raconté.
Ces différentes fonctions montrent que l’illustration n’est jamais gratuite. Elle apporte au texte élément statique, sa vitalité, son dynamisme et en renforce le sens. Mais il y a aussi la mise en pages, c’est-à-dire l’illustration judiciaire de l’espace, des couleurs, des formes qui peuvent contribuer à la compréhension du texte.


Dans le CREC N° 34 d’avril - mai 1978, il y est dit que « Rien de ce qui est essentiel ne doit être sacrifié à la beauté de la mise en pages. La mise en pages ne doit jamais être une fin en elle-même. Si au lieu de rester invisible, impalpable, elle détourne à son profit l’attention du lecteur, elle faillit à son rôle. Moins on remarque une mise en pages, moins on en parle, mieux elle est ».

LA PHOTOGRAPHIE :

La photographie restitue la scène elle-même, avec quelques transformations (réduction de proportions, de perspectives. Variations de couleurs) du passage de l’objet et à son image.
Dans le livre, on trouve la photo en tant que moyen d’enregistrement, et la photo moyen d’expression. La photographie, moyen d’enregistrement intéresse tout une gamme d’ouvrages ; scientifique, technique, économique et parfois politique, historique et géographique...
Il s’agit ici de photos de reproduction pour lesquelles, l’auteur manifeste sa volonté de garder l’image fidèlement reproduite d’un sujet qui l’intéresse. La caractéristique fondamentale de ce genre d’image, repose sur sa valeur uniquement documentaire.
La photo publicitaire que l’on retrouve dans certains ouvrages techniques, comme élément de réflexion et d’analyse, en fait partie. Elle est présentée dans des supports apparentés au livre tels que l’annuaire, l’almanach, le catalogue, etc... Au niveau sémiologique, la photographie d’enregistrement atteint un taux maximal d’iconicité, et propose de ce fait une lecture facile.
La photographie comme moyen d’expression quant à elle, offre un champ beaucoup plus vaste à nos sensations, en s’écartant par moments du mimétisme réel. C’est le cas de la photographie œuvre d’art (Expression de la personnalité d’un être), des livres d’art (peinture - paysage - sculpture dessin - gravure, etc.) des ouvrages politico-économiques (réalisations sociales et économiques - portraits d’hommes politiques, etc...).
La photographie assimilée à l’instrument politique fait de l’objectivité de l’image une simple illusion. Les légendes, la manière de juxtaposer les photos (mise en pages), les angles de vue peuvent agir de façon déterminante dans la signification de l’image.
La photographie, moyen d’expression ne se limite donc pas à transmettre la scène... elle fait appel à une triple dimension esthétique, affective et psychologique de la perception.
En se substituant à la peinture à un moment donné de l’histoire, la photographie allait faire figure de stimulant pour les artistes, en les amenant à reconsidérer leur art. Elle devient par la suite leur fidèle collaboratrice, en répandant la culture artistique.

DESSINS ET GRAVURE

C’est peut-être le domaine qui intéresse le plus la production du livre illustré.
Le dessin d’observation scientifique, technique, didactique publicitaire et d’expression occupe en effet une place de choix, dans les manuels scolaires, les ouvrages universitaires, les encyclopédies, les dictionnaires, mémoires, thèses, précis, albums, annuaires, catalogues, almanachs etc...
A l’instar de la photographie, la production graphique du livre présente elle aussi, un double aspect : enregistrement et expression.
Le dessin scientifique, technique et didactique, fait appel à un sens très poussé de l’observation. Très répandu dans les manuels scolaires et universitaires, il est aussi le mode privilégié de restitution des constituants du réel, dans les dictionnaires et encyclopédies. Sa fidélité par rapport à la réalité, sa sobriété et sa présence, sont rendues possibles grâce à l’exploitation des codes de perspectives, de ressemblance, et de définition du modèle qui régissent le passage de l’objet perçu à l’objet représenté.
Il convient de relever au passage, l’importance des codes culturels qui dans le cas du dessin didactique par exemple, créent des rapports dynamiques entre émetteur et récepteur.
Les procédés techniques utilisés dans le dessin d’observation sont simples (traits, hachures, aplats de couleurs, etc...) et n’altèrent ni ne modifient l’assimilation des sens.
Parlant du dessin d’expression, il fait la fierté des romans, des livres d’enfants, des contes et parfois même des manuels, scolaires. On observe une diversité d’approches techniques et de mises en forme des éléments constitutifs de l’image, qui rendent ce domaine de l’illustration particulièrement riche. Le code pictural est mis en relief par le dialogue affectif, qui s’instaure entre le lecteur et l’image.


LA BANDE DESSINEE

La bande dessinée est un genre d’expression graphique, qui prend la forme d’une succession d’images fixes doublée d’une succession temporelle de situations réelles ou imaginaires. Son statut en Afrique n’est pas encore très bien défini. Certains assimilent sa fonction à un simple divertissement si ce n’est une distraction malsaine pour l’esprit, d’autres voient dans ses possibilités un moyen d’information apte à concourir au développement de l’Education, de l’Enseignement, et de la formation dans nos sociétés.
La bande dessinée africaine est quand même en progression, elle a fait son entrée dans la presse et s’illustre aussi dans les campagnes de sensibilisation directement liées au développement. Les maisons d’édition de leur côté, commencent à lui ouvrir ses portes.
Au plan technique, la bande dessinée se signale par un procédé de diffusion collective, qui se fonde tout d’abord sur la narration, et s’exprime à travers un code idéographique, un code cinématographique et un code pictural.
Le code idéographique ou l’illusion de la vie prétend donner le maximum de vie aux images : la bulle ou phylactère, les sons ou onomatopées et la représentation du mouvement par le biais de la composition.
Le code cinématographique comprend le découpage qui constitue à organiser un récit à l’aide d’un nombre de plus en plus grand de vignettes, le cadrage, les plans et la visée. On peut aisément affirmer que tout le lexique technique de l’Art cinématographique se retrouve dans la bande dessinée.
Le code pictural quant à lui s’intéresse à la couleur, à la lisibilité, à la vraisemblance du dessin et à la symbolique effective de l’action dessinée.

L’ILLUSTRATEUR DANS LA SOCIETE

Le rôle assigné à l’illustrateur dans la société africaine est indibutablement celui d’acteur du développement, conscient de ses responsabilités dans le cadre de la définition des conditions devant permettre d’accéder à la culture. L’existence encore récente du livre africain, expose une présentation timide et parfois maladroite de l’image, qui pose à l’évidence un problème d’identité et de formation. Arriver à affranchir la production iconique du livre en Afrique, en proposant des images nouvelles et adaptées est un impératif de tout premier ordre. L’illustrateur africain formé et maîtrisant son outil, devra s’attacher à son environnement, espace d’observation, d’information et d’imprégnation.
Il y a donc un profond travail de documentation, d’analyse et de conception qui va nécessiter à la fois, une grande sensibilité artistique et un ensemble d’exigences au niveau de la représentation, de l’articulation des formes et de leur signification. Ces nombreux paramètres font de la fabrication d’une image, le produit d’un travail en collégialité qui peut intéresser les sociologues, psycho-pédagogues, économistes, législateurs, commerciaux, etc...
Tout cela pour dire que l’idée doit être bannie de voir dans l’illustration, un investissement restrictif, banal et facile.
Dorénavant, l’illustrateur africain devra s’impliquer à fond dans le processus de développement de la société, en y apportant sa culture, sa technique et son savoir-faire.





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