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L’EDITION ET LA LIBRAIRIE : DEUX PROFESSIONS HISTORIQUEMENT LIEES
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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

L’édition et la librairie : deux professions historiquement liées [1]

Auteur : La rédaction

Platon, Tacite, n’avaient pas d’éditeur. Ils écrivaient. On les copiait. C’était alors la norme. Pas de droits d’auteur, pas même la propriété intellectuelle. Le seul négoce né des œuvres de l’esprit était alors la copie de celles-ci.
La copie des œuvres, confiée à des scribes, était longue, délicate, demandait de l’attention, de la science, de la conscience. Il est naturel que ces copies aient une grande valeur. Il est également naturel que, connues d’un si petit nombre d’individus et reproduites en un si petit nombre d’exemplaires, les œuvres de l’esprit se soient trouvées en perpétuel danger de disparaître. On se souvient de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie.
Naturellement, à mesure que s’allongeait le fil entre l’auteur et le lecteur, que les générations s’ajoutaient aux générations et que la culture gréco-latine envahissait lentement toute l’Europe, ces copies, bonnes ou mauvaises, devenaient de plus en plus rares, prisées, recherchées.
Un commerce s’organise autour d’elles. A l’origine, il n’a rien à voir avec leur production. Le libraire se contente de recevoir les manuscrits en dépôt de les annoncer et de les vendre pour le compte de leur propriétaire. Mais, peu à peu, sous le contrôle vigilant de l’Université, il s’associe à des copistes et produit lui même des manuscrits reproduisant ainsi, le plus souvent, des œuvres modernes et laïques, les Pères de l’Eglise et la doctrine restant l’apanage des clercs.
Bien modeste effort. A part les châteaux et les palais, où les miniatures et les enluminures sont plus souvent goûtées que les textes et les universités et les monastères, où, au contraire, les textes sont vérifiés et recopiés par les professionnels et les étudiants, il y a très peu de livres. Un savant ne possédait en propre qu’une dizaine de volumes. Le reste de la population n’en avait point.
Mais, au XVe siècle, cette situation est de plus en plus difficile à supporter. Quand naît, avec Gutenberg, l’imprimerie, c’est-à-dire le moyen de multiplier, à moindre prix, des copies sûres, c’est une révolution. D’après les spécialistes, vingt millions de volumes sont imprimés et diffusés en Europe durant la première génération.
C’est peut-être plus, en vingt ans, qu’on n’avait vu de manuscrits pendant les dix-huit siècles précédents.
Cette découverte est due à la rencontre de trois individus : le financier, l’imprimeur, le libraire.
Le financier a de l’argent, veut le faire fructifier. La nouvelle invention lui paraît intéressante pour un placement à long terme. Les premiers tirages sont à trois cents exemplaires. Ils passent vite à cinq cents, puis aux environs de mille. On engage beaucoup d’argent (le papier qui vient d’arriver en Occident représente 60 à 70 % du prix de revient), mais on espère en gagner beaucoup.
L’imprimeur, à commencer par le plus fameux, Gutenberg, est un transfuge de la corporation des Orfèvres.
Comme tel, il est minutieux, artiste et sait travailler le métal. Il saura tailler ses poinçons, fondre ses caractères, agencer la mécanique de l’impression.


Le libraire, enfin, c’est celui qui connaît les textes et les diffuse.
Un temps, ce trio fait affaire. Puis le métier se vulgarise, les imprimeurs se multiplient, les contrefaçons abondent, le roi et l’Eglise s’inquiètent. Les affaires sont moins bonnes.
Le financier se retire. Restent face à face les deux professionnels, ceux qui, sous peine de perdre leur essence, ne peuvent changer : l’imprimeur et le libraire.
Pendant tout l’Ancien Régime, ils vivent ensemble. On voit des libraires-marchands qui vendent seulement, des libraires-éditeurs qui commandent des livres et les vendent, des imprimeurs-libraires qui fabriquent pour leur propre compte ou pour celui des autres.
Il faudra trois siècles et demi pour qu’au-delà de l’imprimeur et du libraire apparaisse, avec sa volonté et son destin propre, l’éditeur.
La Révolution, en effet, vient de détruire les anciens cadres. La corporation des libraires a disparu. De 1789 au début du siècle, les libelles, les écrits politiques se sont multipliés, et la librairie a pu vivre. Mais Napoléon reprend les choses en mains. En même temps, il brime et protège.
D’un côté, il instaure le Brevet d’imprimeur et de libraire, qui accordé « à tout individu qui justifiera d’un certificat de bonne vie et mœurs et de son attachement à la patrie et au souverain », est une sévère mesure de police. D’un autre côté, il lutte efficacement contre les contrefaçons et les ouvrages imprimés à l’étranger qui ont empoisonné la librairie sous l’Ancien Régime.
Enfin les progrès techniques se développent : papier tiré du bois et non plus seulement en provenance du chiffon, machine à papier continu (1815), première presse mécanique (1823). Parallèlement une nouvelle clientèle s’est constituée : la bourgeoisie pressée d’acquérir savoir, pouvoir et considération. Pour se constituer des bibliothèques, elle recherche de grandes éditions classiques, des œuvres complètes.
Pour la diversion, l’évasion, on inventera les cabinets de lecture : il y en a partout en France, qui louent des ouvrages à un petit groupe d’habitués. Mais il faut sans cesse renouveler la marchandise, car si le stock ne se renouvelle pas, les pratiques s’en vont. Paraissent ainsi d’innombrables romans, tirés à cinq cents exemplaires, destinés à ce public particulier et aujourd’hui complètement oubliés.
En 1835, Emile de Girardin lance son journal, la Presse. L’année précédente, Paroles d’un croyant, de Lamennais, a été le premier grand tirage, le premier « best-seller » des temps modernes. Trente-cinq mille exemplaires ont été vendus, en France en deux mois.
Les romans-feuilletons insérés dans la Presse, en mettant la littérature romanesque à la portée du public le plus large, accentuent cette tendance. Parallèlement au livre, le journal et la publicité, « la réclame » se développent. L’imprimerie ne trouve plus l’essentiel de sa subsistance dans le livre. Peu à peu, elle prend son autonomie, devient une industrie indépendante, au service de différentes sortes de clients.
Désormais, la production intellectuelle normale, naturelle, pourrait-on dire, ne suffit plus au libraire pour répondre à la demande. Aiguillonné par la concurrence et l’espoir du profit, il invente, suscite, passe commande. Il se lance ainsi dans l’édition telle que nous la connaissons.
Bientôt, ce travail intense le prend tout entier. S’il veut continuer et réussir, il doit abandonner ou déléguer une partie de son activité. Déjà éloigné de l’imprimerie (Marne sera le dernier imprimeur-éditeur, à ne pas confondre avec les éditeurs qui possédaient des imprimeries, tels Calmann-Lévy, Hachette, Flammarion, Larousse, etc.), il va se distinguer du Libraire. En 1892, ce sera le constat officiel de cette séparation : création de la Chambre syndicale des libraires d’une part et du Syndicat national des éditeurs d’autre part.


[1] D’après « l’Editeur, pourquoi ? » Cercle de la Librairie, 1977




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