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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Oumar DIAGNE

. Les livres sont la lumière qui guide la civilisation.
F. D. ROOSEVELT

. Nathanaël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t-en.
A.GIDE

Le livre fait partie des multiples objets que nous rencontrons dans notre vie quotidienne, étant donné la place qu’occupent dans notre monde l’activité intellectuelle et le loisir. Mais cet objet possède quelque chose de bien particulier qui l’isole des autres choses qui le côtoient, car il est fait selon des normes qui accordent davantage de priorité à ce qu’il veut dire par les idées et le savoir ou tout autre contenu qu’il renferme qu’à ce qu’il représente physiquement, matériellement. Le livre est donc un outil dont l’habileté à la manipulation n’est point de l’ordre du corps mais plutôt de l’ordre de l’esprit. D’où l’inévitable univers psycho-affectif d’impressions, de sentiments, de complexes, de préjugés, de convictions et d’idéaux qui s’attache au livre, et qui fait que celui-ci cesserait d’être lui-même sans le rôle du lecteur - ou de l’usager en général. Nous nous proposons ainsi dans les lignes qui suivent de pénétrer l’univers du livre en tentant une mise en exergue de tous les langages, significations et symbolismes qui spécifient cet objet dans son être matériel et dans son contenu.
Le livre, perçu comme objet physique, apparaît d’emblée comme un « produit » ; c’est-à-dire comme le mot l’indique, quelque chose qui a vu le jour au bout de tout un cheminement, tout un processus progressif de pratiques et de techniques qui ont conduit à l’aboutissement, ou mieux à l’achèvement de l’objet comme tel.
De ce point de vue, force nous est, pour comprendre aujourd’hui la présence du livre, de remonter à son passé, au travail qui a donné le produit sous sa forme d’œuvre : objet richement couvert et délicatement relié. En effet, du rouleau de papyrus au best-seller sous jaquette finement plastifiée, en passant par le parchemin cousu, il s’est déroulé toute une odyssée mettant en branle des habitudes, des techniques, des renoncements, des sacrifices, des innovations, des inventions, des découvertes, des révolutions... Autant de situations dont l’empreinte se trouve aujourd’hui éloquemment tue dans ce fin carton, cette matière plastique, ce fil, ce papier, ces couleurs et leur agencement, cette encre, ces caractères si soigneusement dessinés et disposés ; le tout, constituant ce produit de presses fini avec un prix derrière la vitrine du libraire, ou sur le chevet de l’homme de culture, ou bien en exergue parmi les objets de la salle de séjour.
Comme tel donc, le livre fait partie de ces objets qui suscitent le plus l’idée de leur histoire ; histoire se déduisant de celle même de l’homme à la recherche d’un soi meilleur, d’un idéal de bonheur et de vie.
Le livre, qui nous apparaît donc aujourd’hui comme objet d’art, a conquis progressivement ses attributs fixés dans ses dimensions, sa présentation, sa maniabilité, etc... Toutefois, ce produit n’étant pas qu’objet destiné à la manipulation physique, au sens instrumental ou utilitaire où l’on pourrait l’entendre d’une casserole ou d’un cartable, est aussi et surtout pris en considération pour ce qu’il renferme comme texte, comme contenu. Celui-ci, logiquement et chronologiquement, est toujours antérieur au livre en tant qu’objet matériel, et de surcroît, comporte, impose sa part d’esthétique - la forme - qui n’a rien à voir avec les dimensions de la couverture, l’épaisseur du volume ou la qualité de la reliure. Cette forme plus fine que la langue constitue un langage, un code, une façon d’écriture souvent définie comme vocabulaire, grammaire ou style.
A ce niveau de présentation du livre, comme ouvrage aligné sur une convention d’écriture, nous pouvons également percevoir les indices d’une situation présente née elle aussi d’un passé qui a soigneusement et patiemment travaillé à la netteté, à la régularité du contenu dans son exigence de respect pour la forme que nous venons d’évoquer. C’est ainsi que le livre, par delà l’image du produit fini qu’il présente suscite en nous la métaphore du colis, du paquet bien ficelé pour une destination précise ; cette image est celle de la parole nette, rigoureusement bien forgée, affinée, débarrassée de toutes scories. C’est ce que PAUL VALERY avait entrevu à travers ces lignes : « Pardon » - « Je voulais dire » - « N’est-ce pas ? » etc... Tous ces tâtonnements disparaissent de la langue écrite, et ceci est le premier acte du style... La langue écrite se distingue d’abord par ces suppressions. C’est un travail facile d’épuration préliminaire. On peut se demander si les fameux petits mots insignifiants dont le grec est plein, et dont on prétend qu’ils insèrent tant de nuances dans les discours, - gar, alla, men, et - sorte de ponctuation parlée, ne seraient pas les témoins du langage oral, - c’est-à-dire du mélange de la personne qui parle avec la pensée : tics, balbutiements, etc... » [1].


On le voit donc, l’épuration de la langue du bruit, de tous les brouillages susceptibles d’obscurcir la pensée, de l’entraver ou de la réduire, constitue un pas décisif dans l’instauration d’une écriture trans-linguistique, d’une forme universelle de la pensée qui fait que le texte, quelle que soit son origine linguistique, puisse être traduit ou compris dans une autre langue, sous d’autres cieux. Selon toute vraisemblance, le bruit est, à l’origine, une émanation du langage parlé où les égards et attitudes suscités par l’intersubjectivité, la hiérarchie et la morale sociales se présentent comme écorce pseudo-linguistique, données para-communicationnelles à portée inhibitrice. Il est même permis, sous ce rapport, de se demander jusqu’à quel point ce qu’on nomme habituellement « ignorance » ou « défaut intellectuel » ne pourrait être imputable aux inhibitions de l’ordre social.
Il sera ainsi aisé de comprendre le sens profond de la littérature - dans sa conception académique - qui, à coups de normes, de règles et de codes, s’impose comme comportement expressif rationnel nourrissant la culture, donnant une notion universelle de la communication, et même s’érigeant en métier... De ce point de vue, la littérature taillant son univers dans la langue, passe au-delà de cette langue pour conquérir l’attribut de l’universalité. Et il sera juste de penser ici que l’universalité, comme mythe ou comme réalité, a partie liée avec le code, la norme, l’esprit d’institution ; cela d’autant que c’est seulement par le biais dudit esprit qu’on peut ramener le divers à l’identique, l’épars à l’uni, le multiple à l’un.
C’est par l’extension de cette idée que le mot « littérature » vient à signifier, de façon caricaturalement englobante, l’écriture de toutes les disciplines (mathématiques, droit, ethnologie, etc...) consignées dans des livres en tant que somme de connaissances précises et destinées à des lecteurs ou tous autres usagers. D’une certaine manière donc, lire correspond toujours à l’idée d’être confronté avec une certaine littérature, qu’elle soit ludique, spéculative, conjecturale, précise, normative ou autre. Ainsi, même partiale et ésotérique quant au fond, la littérature recouvre toujours son statut d’universalité, pourvu qu’elle respecte des normes (règles ou licences) comme en poésie ou en philosophie par exemple.
Pour nous retrouver dans ce lacis d’impressions et d’idées suscitées par le sens quasi-approximatif du mot « littérature » dans son rapport avec la lecture, nous retiendrons :
- les mathématiques sont UNE littérature ;
- la poésie, c’est DE LA littérature ;
- les romans, essais, pièces de théâtre, poèmes, nouvelles, contes... et tous autres genres littéraires ayant (ou ayant ou) cours dans l’univers culturel (français) constituent LA Littérature (française).
Cette histoire du livre qui a progressivement visé un statut universel en normes de communication a patiemment aiguisé l’esprit, a forgé la raison des lecteurs d’époque en époque, comme sur le mode discret de l’implantation d’une civilisation planétaire du langage. Il n’est que de voir aujourd’hui la possibilité de traduction d’un ouvrage donné dans différentes langues, pour se convaincre de l’idée que l’effet négatif des barrières linguistiques est de moindre importance devant les normes de communication instituées à l’échelle humaine globale.
Il y a cependant lieu de considérer que le travail patient d’élimination du bruit et de tous les « effets perturbateurs » au sein du langage en vue de son universalisation, ne s’est pas fait exclusivement à coups de décrets, arrêtés ou ordonnances. Bien au contraire, cet aspect normatif des choses occupe une place relativement mince devant l’immense apport des usages familiers du vocabulaire, des réajustements de notions, des néologismes nécessaires, des concepts scientifiques nouveaux, des conditions historiques et psycho-sociologiques sans cesse renouvelées, et même des différentes littératures ethniques ou nationales. C’est par l’entrecroisement, la fusion patiente, les unes dans les autres, de toutes ces données diverses que s’est progressivement constitué le niveau moyen de langage conventionnel assignant à une ou plusieurs collectivités, et ce sur le mode académique coercitif, un vocabulaire, une grammaire, un style. Le livre comme outil de travail ou instrument de culture demeure à la fois l’esprit, le témoin et le promoteur de cette forme du progrès humain.
Cette convergence de différends facteurs qui concourent à forger ce qui doit devenir la forme des textes et des écrits en général, se conçoit analogiquement, et toujours du point de vue historien, avec l’émergence progressive des contenus en tant que somme de pensées de connaissances, - ou de possibilités de connaissances.
En effet, le capital de connaissances - tous ordres de savoirs confondus dont dispose l’humanité aujourd’hui, ne constitue pas une irruption ex nihilo, une émergence fortuite quelconque, ou une révélation d’ordre mystique à des esprits élus. De fait, il existe une histoire du savoir, étant entendu qu’il faut comprendre la réalité historique toujours dans son sens controversé, instable et créateur.
De ce point de vue, le livre, plus qu’une simple banque de données, apparaît comme la sanction matérielle du niveau des connaissances en une étape donnée du temps. Il constitue ainsi l’aboutissement d’un processus de pensées controversées, ajustées, rénovées et sans cesse réadaptées ; cela d’une génération à une autre, d’une époque à une autre, de circonstances historiques bien déterminées à d’autres toutes nouvelles ; jusqu’à l’aboutissement à un produit didactiquement et heuristiquement supérieur à toutes les hésitations, tentatives et imperfections qui ont précédé sa mise au jour. En l’occurrence, le rythme des innovations des programmes scolaires en est le meilleur témoignage.
On serait tenté de céder à une méprise en pensant que les bouleversements que connaît l’histoire des idées et des connaissances n’interviennent que dans le domaine des sciences dites de la nature où les découvertes variées et parfois spectaculaires vont progressant vers la vérité, à travers le temps. Toutefois, il n’est que de considérer, dans une suite historique, les vieux livres de philosophie, de poésie et de sciences humaines (avant la lettre) pour se rendre à l’idée que les visions du monde ont changé en se diversifiant et en s’approfondissant, ce en fonction des mutations subies ou accomplies par les hommes dans leurs rapports avec la nature et dans leurs rapports entre eux. Cette ouverture et cet accroissement de la connaissance en général ne sauraient être compris en termes de ruptures absolues qui donneraient les découvertes nouvelles comme autonomes, coupées de toutes déterminations ou fécondation antérieures ; il y a en effet toujours dans le nouveau les germes explicatifs ou enrichissants de l’ancien, si bien qu’il est très rare que s’opère une véritable « rupture épistémologique » dans la progression d’un type de savoir déterminé.


Il y a lieu, néanmoins, de prendre en considération l’écart de temps séparant les œuvres, et de déterminer jusqu’à quel point une idée ou une connaissance passée a (ou non) une détermination réelle sur une autre présente. Car l’éloignement temporel suscite d’emblée l’idée de distance, sinon de rupture, entre deux univers de pensées au sein d’une même discipline. PAUL VALERY nous en donne ici un exemple caractéristique : « Le plaisir ou l’ennui causé à un lecteur de 1912 par un livre écrit en 1612 est presque un pur hasard. Je veux dire qu’il y entre des conditions si nouvelles, en nombre si grand que l’auteur de 1612 le plus profond, le plus fin, le plus juste n’aurait pu avoir le moindre soupçon. La gloire d’aujourd’hui dore les œuvres du passé avec la même intelligence qu’un incendie ou un ver dans une bibliothèque en mettent à détruire ceci ou cela » [2].
Les développements qui précèdent nous mettent en présence du livre pensé et perçu comme un objet capable, étant donné son passé et sa signification actuelle, d’inspirer une multitude de sentiments à ses « usagers » ; sentiments d’attachement, d’indifférence ou de distance pouvant aller du fétichisme à la phobie. Cet univers psycho-affectif suscité par le livre ne saurait être imputé au seul contenu, c’est-à-dire aux idées ou connaissances consignées dans l’ouvrage ; car ces sentiments peuvent tout aussi naturellement découler du livre physique pensé pour sa présence matérielle ou une signification symbolique quelconque.
C’est ainsi que, d’un esprit à un autre, le jugement s’avère variable et fort relatif au sujet d’un livre bien déterminé ou des livres en général. SIDNEY SMITH fera remarquer par exemple son admiration pour la garniture que constituent les livres « même si vous ne les ouvrez jamais ni n’en lisez un simple mot ». Il y a là, plus qu’une chosification abusive du livre, une perversion du sens et de la portée du livre en tant que produit intellectuel ; car, en tout état de cause, l’existence matérielle et la présentation esthétique du livre demeurant bien postérieures à son message, ce chronologiquement et prioritairement. Assurément, un livre a une identité, une substance qui résiste aux aléas ou fantaisies des éditions, et qui constitue la cause première sinon la raison de l’ouvrage en tant que tel.
Un même livre n’en perd pas ou n’en accroît pas davantage son contenu s’il est édité sous des formes ou des formats différents destinés à satisfaire un certain équilibre du marché, selon les bourses, les habitudes de consommation ou les préoccupations académiques. Il est possible et financièrement plus économique de lire par exemple les Pensées de Pascal dans la collection de poche ; mais il est conseillé, pour les citer dans le cadre d’un travail académique, de recourir à l’édition Princeps. Tout cela n’enlevant, en rien, à la pensée de l’auteur sa forme ou son fond.
Le propos de SIDNEY SMITH trahit ainsi le type idéal de la relation fétichisée entre le livre et son usager. Mais ce fétichisme s’amenuise et devient raisonnable quand PETRARQUE nous fait remarquer : « Les livres nous charment jusqu’à la moelle, nous parlent, nous donnent des conseils et sont unis à nous par une sorte de familiarité vivante et harmonieuse » (Cf. Lettres).
Le poète nous fait ainsi remarquer la relation quasi religieuse livre-lecteur ; relation mettant en exergue le syndrome passionnel qui permet de glisser de la lucidité dans l’usage à la morbidité dans le sentiment. GEORGES DUHAMEL par contre semble se défier de cette idée et ne perçoit le livre que comme un compagnon occasionnel, une distraction face à la pesanteur du quotidien. Ainsi, le livre apparaît à l’homme tourmenté, anxieux ou soucieux de trouver dans la lecture solitaire un « principe d’intérêt », un « thème de divertissement », une « raison de réconfort et d’oubli ».
Il y a là chez G. DUHAMEL une nette priorité du quotidien, du « sérieux de la vie » sur le lecteur ; celle-ci n’apparaissant plus que comme une bouffée d’air, un dérivatif qui ne revêt son importance que pour devoir la perdre dans son rôle catalyseur de trait d’union entre le lecteur occasionnel et les préoccupations plus urgentes du monde. En l’occurrence, l’indifférence manifestée par G. DUHAMEL à l’égard de la lecture en général tient surtout au sentiment que dans son caractère fonctionnel, le livre demeure un instrument fongible, interchangeable avec n’importe quel autre objet ou occupation remplissant la même fonction d’exutoire, de récréation : promenade, chasse, baignade, sport, jeu, etc...
Cette conception de la lecture a beaucoup d’adeptes, et ANDRE GIDE fait parti de ceux que l’ont le mieux prêchée : « Nathanël, à présent, jette mon livre. Emancipe-t’en..., ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre... Jette mon livre dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie... Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. - Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, oh ! le plus irremplaçable des êtres » [3].
Ces propos de GIDE sont l’exaltation élevée d’un lyrisme donnant une notion et un sens de l’éducation que l’école avec sa batterie de moyens ne saurait satisfaire, étant donné l’immense richesse intérieure que tout homme peut mettre en valeur, à profit, pour son épanouissement intellectuel. Le livre apparaît ainsi comme étape, seuil intermédiaire, moment de parcours dans l’éducation globale de l’homme appelé à mettre en éveil les dispositions individuelles qui sont le terreau de sa réceptivité et de sa créativité.
On pourrait s’efforcer de comprendre le syndrome se situant à l’origine du manque d’intérêt pour le livre en général chez les écrivains, en imputant cette attitude à la relation familière l’habitude acquise avec l’univers de l’écriture, des textes, des bibliothèques... Car il s’agit là d’un univers qui, comme tout autre, secrète à la longue l’indifférence, voire la lassitude chez celui qui vit. Assurément, les écrivains et auteurs d’ouvrages en général ne sont pas ceux qui disent les plus belles louanges du livre.
Il n’est que de voir cette caricature de David Lévine sur la couverture du livre de SARTRE, Les Mots, pour se convaincre de l’idée que le livre n’est pas l’essentiel pour l’écrivain ; on montre SARTRE, la tête distinctement plus grosse que le reste du corps, l’air méprisant et lointain, mordant pensif sa longue pipe..., et balançant par-dessus l’épaule un livre. Un livre de plus qui désormais rejoint son passé.
Plus éloquent que mille mots, ce dessin est l’image type du penseur inlassable fécond et nécessairement tourné vers l’avenir. SARTRE lui-même donne l’explication de sa condition d’écrivain et de sa relation au livre : « Je ne savais pas encore lire mais j’étais assez snob pour exiger d’avoir mes livres » [4]. Plus loin, renforçant l’idée de son entêtement à pénétrer, jeune, l’univers du livre, SARTRE poursuit : « ... Je me tracassais : de quoi parlent les livres ? Qui les écrit ? Pourquoi ? Je m’ouvris de ces inquiétudes à mon grand-père qui, après réflexion, jugea qu’il était temps de m’affranchir... » [5].
Dès lors il ne sera plus surprenant d’entendre le penseur existentialiste dire la devise de sa maturité :« Nulla dies sine linea » [6]. Un travail mécanique, un réflexe certes qui finit par susciter la désillusion, le manque d’intérêt, la volonté de dépassement ; mais un réflexe qui a aussi son sens, et d’une certaine manière sa finalité : « C’est mon habitude et puis c’est mon métier. Longtemps j’ai pris ma plume pour une épée : à présent je connais notre impuissance. N’importe : je fais, je ferai des livres ; il en faut ; cela sert tout de même. La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c’est un produit de l’homme : il s’y projette, s’y reconnaît ; seul, ce miroir critique lui offre son image » [7].
L’écriture apparaît ainsi chez SARTRE comme un contrat tacite avec soi-même et avec la culture ; double relation narcissique si l’on sait que la culture elle-même est le miroir qui donne à l’écriture sa forme ou, en d’autres termes, le baromètre qui évalue son souille. L’écriture devient ainsi une « affaire personnelle », injustifiable autrement que réflexivement, et qui n’est pas mue nécessairement par l’ambition de devenir auteur original ou célèbre, ainsi que pourrait le penser le commun des mortels. Il y en a qui ont fait de ce contrat plus qu’un simple métier - avec vocation et spécialisation, comme semble le définir LA BRUYERE - ; en effet BALZAC illustre remarquablement cette déformation ! » Le modèle de l’homme de lettres sérieux, c’est Balzac, qui a passé vingt ans de sa vie à son bureau, derrière sa cafetière, à écrire, écrire, écrire. Lorsqu’il s’assied, à trente ans, c’est un assez beau jeune homme. Lorsqu’il se relève, à cinquante ans, pour aller se reposer dans un cercueil, c’est un poussah, tout abîmé, tout détérioré. Mais il y a l’œuvre. Il y a les quatre-vingt volumes de la Comédie Humaine, pleine de bruits, de passions, de batailles, de créatures, de crimes, d’enfantements, d’artistes, de maréchaux et de rois. C’est avec l’œuvre que l’homme de lettres sérieux prend sa revanche. Une œuvre, cela se fait. Cela ne se vit point. Cela ne se raconte pas non plus » [8].


Si, comme nous l’avons remarqué des gens peuvent passer leur vie à écrire parce que leur métier est de produire des ouvrages, il est intéressant de s’interroger, pour faire le tour complet de l’univers du livre, sur l’usage du produit. Car en effet, la destination du livre demeure l’une des déterminations premières qui l’ont suscité.
D’emblée, le livre se voit destiné aux mains du lecteur (élève, étudiant, professionnel, amateur, joueur, esthète ou tout autre usager...). Le livre permet ainsi d’apprendre, de s’informer et de se distraire ; pour autant, son contenu s’avère toujours en quelque manière utile, fût-il élaboré pour rester agréable ; car le poème ou le portrait qui donne à rêver travaille à une fonction, à un service qu’il rend et qui comme tel, est ressenti comme utile, indispensable au lecteur. Mais cette relation d’intérêt livre-lecteur ne saurait se concevoir sur le mode de celle existant entre un mouchoir kleenex et son usager, ou une maison et un occupant. Et cela tient inéluctablement à la nature même : du livre comme type particulier de produit. Particularité remarquablement bien commencée à travers ces lignes : « Comme tout ce qui vit le livre est indéfinissable. Jamais en tout cas nul n’est parvenu à donner de lui une définition à la fois complète et permanente. C’est qu’un livre n’est pas un objet comme les autres. Quand on le tient dans sa main, on ne tient que du papier : le livre est ailleurs. Pourtant il est aussi dans les pages, et la pensée seule sans l’appui des mots imprimés ne saurait constituer un livre. Un livre est « une machine à lire », mais on ne peut jamais s’en servir mécaniquement. Un livre se vent, s’achète, s’échange, mais on ne doit pas le traiter comme une marchandise quelconque, car il est à la fois multiple et unique, innombrable et irremplaçable » [9].
Que le livre soit ailleurs, cela constitue à la fois la cause et garantie sûre d’une relation affective entre le lecteur et le livre ; nécessité rationnelle qui se justifie de tout l’univers de plaisir qui envahit le lecteur dont le seul but est de se procurer cet « ailleurs », de le percer par le truchement du livre.
Assurément, il existe un plaisir irremplaçable, celui de lire ; et cela les LISEURS le savent, le vivent comme une vérité absolue.
Il y a ainsi toute une satisfaction à lire à son rythme, à se confronter avec le texte selon sa propre temporalité ; contrairement à l’attitude d’attention ou de tension à laquelle nous sommes soumis pour apprendre ou saisir une information de quelque autre médium. Cette patience et cette disponibilité du livre permettent aux facultés du lecteur d’aiguiser toute leur aptitude à la réceptivité et donnent à l’imagination tout le loisir de voguer, sous l’impulsion de ce qui est lu, vers tous les horizons possibles de compréhension, de représentation ou d’interrogation, pour mieux retrouver la ligne du texte par la critique, la justification ou l’idéalisation. Ainsi le lecteur est saisi d’enchantement quand il sent le texte se mouler dans toute la plasticité de son imagination, rencontrer ses désirs et ses fantasmes dans la pureté d’un dialogue conciliant ou contradictoire euphorique ou tumultueux, où seuls sentiments et pensées sont mis en œuvre.
Ce plaisir dans l’imagination du lecteur est toujours doublé et suscité par le sentiment agréable voir rassurant de se trouver devant une réalité non fuyante, totale et unitaire : pensée, scène, événement, monde, etc... En effet, la réalité fuyante trouble, inquiète et même angoisse : on s’efforce toujours de suivre très attentivement un film ou une pièce de théâtre afin que chaque séquence ou chaque scène trouve sa place et sa fonction au sein du déroulement global de la représentation. Il est donc impératif au spectateur de suivre... ; car le film et la pièce sont étalés selon une durée, des circonstances, des modalités qui ont été instituées à l’insu du spectateur. Contrairement, le livre donne le sentiment que le texte ramassé, consigné en un seul volume, figure par lui-même d’instantanéité du réel qu’il retrace, décrit ou propose. C’est pourquoi une lecture peut être interrompue, suspendue, entrecoupée d’autres activités, avec l’assurance chez le lecteur que le contenu ne varie pas, ne passe pas et dure aussi longtemps que le livre est à portée de main.
La lecture c’est aussi le plaisir du dialogue entre lecteur et auteur ; un dialogue intime, direct d’esprit à esprit, et mené à « forces égales » : le lecteur a tout le loisir de scruter les idées en présence, de les évaluer de fond en comble, aiguisant ainsi son sens de la compréhension et la portée de sa critique ; alors que l’auteur s’engage (souvent) avec son meilleur style, avec sa pensée affinée, épurée de tous vices et totale quant au sujet traité. C’est le livre lui-même qui impose cette situation d’équilibre des deux parties, cela en vertu de son caractère de produit fini ; fini par rapport au message qu’il véhicule. De surcroît, le livre comme référence renforce l’intérêt suscité par le fait qu’il est édité, donc d’une manière générale, apte à s’adresser au public.
Le livre permet ainsi de rester au niveau, à la hauteur des idées majeures, d’éviter de tomber dans le superficiel, et d’entrer en contact donc avec l’auteur sur l’essentiel. C’est ainsi que nous pouvons lire des livres du passé avec autant de plaisir que les livres du présent ; cela sans connaître ces auteurs lointains. Mieux, l’ignorance même des auteurs présents, actuels, dans leur identité physique ou leur vie privée, n’enlève en rien l’agrément que nous procurent leurs œuvres. La magie du livre se trouve dans cet art de faire rencontrer les personnes seulement dans ce qu’elles ont d’intellectuel ou de spirituel, ce au-delà des contingences spatio-temporelles.
C’est cette même magie qui il donné la race des liseurs, sujets à l’instar ces personnes qui, pour décrire leur rapport psycho-sensoriel avec la réalité, affirment : « Je suis oculaire « ou » Je suis auditif », ou bien « Je suis tactile ». Comme si voir, entendre ou toucher sont les seules voies pour bien comprendre ou bien assimiler. C’est ainsi qu’on en arrive à lire finalement des pensées, des attitudes, la main, des œuvre d’art ; et mieux, à relire des ouvrages selon des schèmes et catégories réadaptés et réappropriés, se livrant ainsi à un exercice critique de lyse, de décryptage, ou même d’exorcisation, au-delà du simple désir de comprendre. La relecture constitue ainsi une manière de réactualisation d’un ouvrage donné, mais dans une manipulation insidieuse de son contenu par la nouveauté du regard qu’on y jette.
Ces aspects qui décrivent le livre comme dépassant l’auteur lui-même, comme message échappant désormais au messager (à l’instar de « la bouteille à la mer ») et lui survivant au-delà des âges, constituent les marques mêmes de l’universalité du produit dès lors qu’il tient entre les mains l’ouvrage qui a franchi les frontières de l’inédit, et qui, plus que simplement extraverti, devient trans-ethnique, trans-national et trans-temporel. Au demeurant, cette universalité reste renforcée et consacrée définitivement par l’effort des institutions de diffusion polyglotte telles qu’on en crée de plus en plus aujourd’hui.
Nous retrouvons là l’allusion faite plus haut sur le livre comme médium, à savoir comme moyen de communication. Assurément, cette idée semble être celle qui résume le mieux les caractéristiques du livre tant du point de vue matériel que du point de vue de son contenu. En effet, le livre, si silencieux soit-il constitue un médium ; et certainement le plus « froid » qui soit, comme l’écriraient les psychologues de la communication. Toutefois c’est dans cette froideur, dans ce manque apparent d’animation que réside toute la profondeur de sa communicativité. Un « médium chaud » comme la télévision, étant donné le type de rapport vif et quasi physique qu’il établit entre lui et le téléspectateur, peut susciter momentanément des états d’âme, des émotions ; mais ces dispositions n’ont de consistance que sur l’appui du vécu sensoriel, c’est-à-dire quand ici et maintenant, le corps s’éveille à l’univers du petit écran, soumis à l’impact des images (vives ou pâles, émouvantes ou plates, violentes ou paisibles...) manifestant ainsi objectivement une participation réelle non seulement par la vue et l’ouïe, mais aussi, plus expressivement, par la manière de s’installer physiquement devant le spectacle. Ce mélange du physique et du psychique qui caractérise le téléspectateur est loin de refléter le climat particulier qui s’instaure entre un livre et son lecteur ; car celui-ci vu sa relation toujours renouvelée avec le livre qu’il compulse à son rythme, qu’il laisse et retrouve sans cesse, vu l’effort, la volonté et la patience qui le mènent par l’idée conductrice, finit par construire entre le texte et lui un univers psycho-affectif solide, fait de la chaleur d’un imaginaire profond et grouillant. C’est pourquoi d’un point de vue esthétique, il nous paraît artificiel et dérisoire de vouloir séparer le livre physique d’avec son contenu, quand nous savons que la relation du lecteur à son outil a son commencement dans le froid de l’imprimé, sa consistance dans l’effort de pénétration suscité par cette froideur qui tait tout un universde signes, qui sauvegarde ces signes comme monde, et qui symbolise le monde comme éternel retrait.


[1] Cf. Tel Quel Tome II, Gallimard, 1943, pp. 59-60.

[2] Ibid. p. 57.

[3] Cf Nourritures Terrestres, Gallimard, 1927.

[4] Cf. Les Mots, Gallimard, 1967, p. 40.

[5] Ibid. p. 51.

[6] Ibid. p. 212.

[7] Ibid.

[8] Cf Jean DUTOUR : Le Fonds et la Forme, Gallimard, 1958, p. 70.

[9] Cf. Robert ESCARPIT : La Révolution du Livre, UNESCO, 1969, p. 15




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