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RÉALISME ET IDÉALISME DANS CRITON DE PLATON
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Ethiopiques n°60 revue négro-africaine
de littérature et de philosohpie
1er semestre 1998

Auteur : Etienne TEIXEIRA

C’est par un rêve et par un rêve de mort que débute le Criton [1]. Socrate donne de son rêve une interprétation immédiate qui n’a rien de surprenant : même si la mort n’apparaît pas dans le rêve manifeste, elle s’avère l’événement attendu de tous et il est assez naturel de considérer le rêve comme y faisant allusion. On notera toutefois la nature des images : une femme, grande, habillée de blanc, le retour vers la patrie [2].
Criton, vieil ami d’enfance de Socrate, riche et honnête Athénien, attaché à Socrate durant toute sa vie, trouve ces images bizarres [3]. Bien que les deux interlocuteurs ne semblent pas se référer à quelque naïve « clef des songes », ils restent persuadés que le rêve a un sens [4]. Face à l’insistance de Criton, qui engage Socrate, déjà condamné à mort, à fuir, celui-ci refuse : il veut obéir aux lois, même injustes. Nous nous proposons, dans cette étude, de voir dans quelle mesure l’attitude de Socrate, empreinte de réalisme, se distingue de l’idéalisme qui inspire les réactions de Criton.
Lorsque Criton propose à Socrate les projets d’évasion qu’il a mûris pour lui, celui-ci répond qu’il se trouve dans l’obligation de n’obéir qu’à un seul logos, celui qui, réflexion faite, lui paraît le meilleur [5]. Socrate cherche donc, d’entrée de jeu, à faire comprendre à Criton l’opposition qui existe entre le vrai et le conte . Cette opposition s’opère dans la mesure précisément où le logos est capable de rendre raison de ses affirmations ou tout au moins de donner lieu à un raisonnement adéquat [6].
Ainsi Socrate va progressivement mettre Criton en contradiction avec lui-même ou avec les valeurs sociales et morales qu’il ne peut en toute honnêteté pas refuser. Ce qu’il vise, c’est amener Criton à se rendre compte que le jugement qui paraît le plus convenable est celui qui est en conformité avec la raison. Car, comme le reconnaît finalement Criton, celui qui n’écoute pas la raison sera lésé dans son corps ; « c’est son corps qu’il détruit peu à peu » [7].
L’adhésion de la raison est donc nécessaire. Et comme récrit si justement E. Callot, « Socrate s’efforce de tracer au sage sa conduite dans tous les incidents de la vie de relation, sans contredire à la sagesse, c’est-à-dire en conservant à leur égard cette liberté de critique et cette adhésion nécessaire de la raison qui en constituent l’essence. Reprenant d’ailleurs les cas précédents et les examinant avec plus de rigueur, il s’élève parfois au-delà des moeurs dont il est parti et aboutit à de véritables règles universelles, [8] où la pureté des concepts seule est déterminante » [9] Criton ne parvient pas à comprendre que Socrate ne se révolte pas contre son sort, contrairement à l’attitude qu’adopteraient beaucoup d’autres aussi âgés que lui, soumis à pareille épreuve et, qui plus est, sans que l’âge y fasse rien [10].


En réalité, il ne perçoit pas encore la véritable signification du comportement de Socrate.
Pour décider son ami, Criton fait valoir d’abord le sentiment public. A-t-on déjà vu un condamné refuser de se dérober à la mort ? Si tel était le cas, tous seraient persuadés que ses amis n’ont rien fait pour le sauver : ceux-ci feraient alors preuve de lâcheté ou d’indifférence. Mais Socrate ne voit pas quel intérêt il y a à attacher tant d’importance à l’opinion du grand nombre. « Les meilleurs, dit-il, ceux dont le jugement nous importe, ne douteront pas que les choses ne se soient passées comme elles se seront passées réellement » [11].
Criton insiste ensuite sur les devoirs de Socrate envers les siens. Lui est-il permis d’abandonner ses enfants, alors qu’il peut se conserver pour eux [12] ?
Au risque de décevoir Criton, Socrate écarte les raisons avancées par ce dernier, car il estime qu’il n’est pas permis de manquer à la justice.
Par ailleurs, Socrate a un sens très aigu du devoir. Pour quelles raisons refuse-t-il de s’évader ? Voici l’analyse qu’en fait M. Croiset : « Découragement, manque d’audace, dégoût de la vie ? ou, au contraire, orgueil philosophique, désir de faire admirer son courage, de se distinguer du commun des hommes par quelque action extraordinaire ? Les deux explications devaient avoir cours dans le public, la seconde de préférence ; toutes deux étaient injurieuses pour le sage, qui avait voulu prendre le devoir comme règle unique de ses actes » [13]
Le devoir consiste à exécuter, où que l’on se trouve, ce qu’ordonnent l’Etat et la patrie, ou, sinon, à la faire changer d’idée par les moyens légitimes [14].
Ainsi Socrate se montre résolument fidèle à ses principes. Il veut rester en accord avec lui-même, ne pas se laisser dominer par les événements, mais au contraire, demeurer jusqu’au bout le maître et le directeur de sa conduite.
Si Socrate fait preuve de fidélité héroïque et absolue aux maximes, c’est parce qu’il les a reconnues bonnes et vraies. Il n’a jamais désiré s’en écarter, et l’intransigeance, simple et douce, du parfait honnête homme qu’il était, y est, semble-t-il, pour beaucoup : « Les arguments, dit-il à Criton, qui s’imposaient à mon respect hier ont pour moi même autorité aujourd’hui » [15]. Il ne faut donc pas céder, malgré les pressions et les éventuelles menaces du grand nombre.
C’est ainsi, par exemple, qu’à propos des jugements des hommes, Socrate estime qu’on a raison de dire qu’ils ne sont pas tous dignes de considération, « que si les uns le sont, les autres ne le sont pas, qu’entre tous, ceux de quelques-uns le sont, ceux des autres non » [16].
L’essentiel donc, pour Socrate, est d’agir selon ce que nous dicte le devoir. Au demeurant, Criton est bien obligé de constater la constance de Socrate, quand il reconnaît qu’il a bien souvent admiré son égalité d’humeur [17]. Ce serait donc, pour Socrate, se trahir lui-même que de renoncer au devoir.
Toutefois, s’ils n’arrivaient pas à persuader Socrate, Criton et ses amis se sentiraient coupables d’une certaine lâcheté. Socrate aurait pu, selon lui, ne pas comparaître au tribunal, et ainsi se dérober à ses accusateurs [18]. Mais a-t-il maintenant le droit de récuser la juridiction des lois ?
Criton et Socrate ne partagent pas le même point de vue sur cette question. En effet, alors que Criton juge tout à fait naturelle la possibilité, pour Socrate, de se départir de ses accusateurs, celui-ci s’oppose avec force à la critique des lois, surtout celles qui conduisent « au relativisme et au scepticisme politique au profit de l’habileté, de la ruse et de la puissance, à quoi conduit l’enseignement des sophistes » [19]. Il entend agir rationnellement, dût-il encourir la mort. Et lorsque Criton propose à son maître de fuir la prison, Socrate a plaisir à lui faire entendre le langage des lois : « Si nous voulons te donner la mort, disent-elles, parce que cela nous paraît juste, tu pourrais, toi, dans la mesure de tes moyens, tenter de nous détruire, nous les lois et ta patrie avec nous ! Et, en agissant ainsi, tu diras que tu agis justement, toi qui as vraiment à coeur la vertu... ! Le devoir est d’exécuter ce qu’ordonnent l’Etat et la patrie, ou, sinon, de la faire changer d’idée par les moyens légitimes. Quant à la violence, n’est-elle pas impie envers une mère, envers un père, et bien plus encore envers la patrie ? » Que dirons-nous à cela, Criton ? Les lois ont-elles tort ou raison ? » A cette question, Socrate, qui a l’art de convaincre, reçoit de Criton une réponse affirmative [20].
Socrate ne veut pas faire figure de détracteur des lois athéniennes. Si, comme le souhaite Criton, il réussissait à quitter Athènes, son acte prendrait la signification d’une protestation contre ces lois, qu’il le voulût ou non. Ce faisant, il aurait causé à son pays un dommage moral.
Désobéir à la loi est, selon Socrate, un acte d’impiété [21]. En effet, le respect de la loi revêt aussi un caractère sacré, dans la mesure où, pour ainsi dire, le dieu intervient et donne un ordre, qui renforce l’attitude morale du sage. L’ordre divin se confond finalement avec l’ordre rationnel.
Il ne convient donc pas de se dérober aux lois : « Allons, Socrate, disent-elles encore, crois en ces lois qui t’ont fait ce que tu es, ne mets ni tes enfants, ni ta propre vie, ni quoique ce soit, au-dessus de ce qui est juste, afin qu’arrivé chez Hadès tu puisses dire tout cela pour te justifier à ceux qui gouvernent là-bas- [22].
Aussi, en obéissant aux lois, Socrate ne fait-il que suivre sa conscience confondue avec celle du divin [23] :  ;
Alors que Criton met Socrate en garde contre les calomnies qui risquent d’être la cause de très grands malheurs lorsqu’elles sont accueillies par la multitude, car celle-ci peut faire beaucoup de mal, Socrate lui fait la réponse suivante : Plût au ciel, Criton, que ces gens-là fussent capables de faire beaucoup de mal, afin qu’ils le fussent aussi de faire beaucoup de bien : ce serait parfait. Au lieu de cela, ils ne peuvent ni l’un ni l’autre. Incapables de rendre un homme ni insensé, ils font ce que veut le hasard- [24].
Là encore, force est de constater que Socrate fait preuve de plus de réalisme que Criton, puisqu’il faut bien admettre que la multitude ne peut pas vraiment transformer les hommes [25].
C’est pourquoi il convient de ne pas tenir compte des propos du grand nombre. Il faut au contraire ne se soucier que « du jugement de celui qui, seul, s’y connaît en fait de justice et , en un mot, de la vérité pure- [26], sinon on ne peut que faire fausse route.
Aussi paradoxal que cela paraisse aux yeux de Criton, Socrate recommande d’obéir au jugement rendu par un seul juge « qui s’y connaît » , même si ce jugement peut sembler aller contre la justice [27]. Se conformer aux jugements de l’Etat, quels qu’ils soient, voilà en quelque sorte le credo de Socrate. Et lui de renchérir en disant qu’un Etat ne peut subsister lorsque les jugements rendus y sont sans force, lorsque les particuliers peuvent en supprimer l’effet et les détruire [28].
Ainsi la sagesse de Socrate ne peut que le conduire à croire qu’il ne faut ni répondre à l’injustice par l’injustice ni faire du mal à personne, pas même à celui qui nous en aurait fait [29]. Constant, on l’a vu, dans ses principes, Socrate continue d’accorder une importance sans faille à la justice. Il faut à la limite lui faire confiance de façon inconditionnelle.
Existe-t-il des circonstances qui autorisent un homme à nuire à qui que ce soit ? A cette question, qui ne relève en fait que de la conscience, Socrate apporte une réponse négative. Bien qu’il estime qu’il est condamné injustement, il ne peut se révolter contre les lois. Car, en agissant ainsi, il se conduirait comme un fils ingrat et rebelle et commettrait une action impie [30] . Or sa conscience avait senti clairement qu’en fuyant Athènes, il aurait donné à toute la Grèce l’impression d’être en révolte contre cette ville, et ce faisant il appellerait sur elle la réprobation universelle.
Le rêve de Socrate, que nous évoquions au tout début de cette étude, deviendra réalité : le sage d’Athènes, on le sait, ne pourra échapper à la mort. En revanche, les projets d’évasion proposés par Criton à Socrate demeureront pure utopie, celui-là n’ayant pas réussi à convaincre son ami. Ce dernier parvient au contraire à amener Criton à se rallier à son camp, d’autant que, comme l’explique Socrate, la position qu’il adopte est la voie que le dieu indique [31]. Comme l’écrit encore à ce propos E. Callot,« de même que l’âme du sage manifeste sa liberté, son comportement illustre la justice. A l’égard des lois écrites et non écrites, dans sa vie publique et privée, comme citoyen et comme individu parmi d’autres, le sage est par excellence le juste parce que, connaissant ces lois, il les suit. Et de même qu’à la racine de la liberté du sage il y a intervention divine, de même à la base de son comportement il y a un respect du divin soit dans la loi de la cité, soit dans la loi de la conscience » [32].
En obéissant aux lois, même injustes [33], Socrate fait de toute évidence preuve de loyalisme. Loin d’être deux positions antagonistes, réalisme et idéalisme apparaissent comme deux attitudes possibles de la réflexion, deux manières d’aborder le même problème, et ces deux voies finissent par se rejoindre. C’est bien ce que l’on constate dans le Criton.


[1] Cf. Criton, 44ab : « J’ai cru voir venir à moi, dit Socrate, une femme grande et belle, vêtue de blanc, qui m’appela par mon nom et me dit : « Socrate, tu arriveras après-demain dans les champs fertiles de la Phtie » (nous suivons la traduction de M. Croiset, P.u.F.). Il s’agit ici d’une adaptation d’un vers d’Homère, Iliade, IX, 363

[2] Dans l’Iliade, IX, le V. 363 est prononcé par Achille, qui menace les délégués d’Agamemnon d’abandonner l’expédition et de rentrer chez lui.

[3] Criton, 44b

[4] Dans Apologie de Socrate, 33c, Socrate évoque des devoirs qui lui ont été prescrits par des songes. Partageant la croyance alors commune, il considère, à n’en pas douter, les songes comme des avertissements dignes de foi.

[5] Criton,46b : « J’ai un principe, qui n’est pas d’aujourd’hui, mais qui fut le mien de tout temps : c’est de ne me laisser persuader par rien que par une raison unique, celle qui est reconnue la meilleure à l’examen ». On notera au passage le rapprochement significatif .

[6] C’est le cas par exemple du mythe des enfers rapporté dans Gorgias, 523 a, où l’on voit que le logos, loin d’être forcément une démonstration abstraite, peut très bien apparaître sous la forme d’un mythe vraisemblable, d’où l’ambiguïté, ici, du terme ASyoç.

[7] Criton, 47c.

[8] Socrate dira par exemple, Criton, 49e-nous y reviendrons plus loin - qu’ il ne faut pas répondre à l’injustice par l’injustice, ni faire du mal à aucun homme », et ce quoi qu’il en soit.

[9] E. Callot, La doctrine de Socrate, Paris, 1970, p. 120

[10] Criton, 43c.

[11] Criton, 44e.

[12] Criton,45d.

[13] M. Croiset, édit. du Criton, Belles Lettres, Notice, p. 209.

[14] Criton, 51c.

[15] Criton,46c.

[16] Criton, 47a.

[17] Criton, 43b.

[18] Criton, 45e.

[19] E. Callot, Op. Ci !., p. 117.

[20] Criton, 51 a-c.

[21] Criton, 51e.

[22] Criton, 54 b.

[23] Dans les Mémorables de Xénophon, IV, 3, 16, Socrate dit à Euthydème : ..Tu sais la réponse du dieu de Delphes à ceux qui l’interrogent sur le moyen de plaire aux dieux : Suis la loi de ton pays ». Nul doute que Socrate approuve ces propos.

[24] Criton, 44c-d.

[25] Voir Y. Brés, La psychologie de Platon, Paris, 1968, p. 85, où l’auteur montre comment Socrate amène progressivement Criton à se rendre compte de l’évidence. .

[26] Criton, 48a. La vérité, conçue comme un attribut essentiel de Dieu, semble être identifiée ici à Dieu lui-même.

[27] Criton, 47d.

[28] Criton, 50b.

[29] Criton, 49d. Comme le note M. Croiset, édit. du Criton, p. 225, « Platon a nettement conscience de contredire un principe généralement admis, la vieille maxime attribuée à Rhadamante : « Être traité comme on traite les autres, c’est justice » (Aristote, Ethique Nicomaque V, 8).

[30] Les raisons alléguées par Socrate sont identiques à celles que l’on trouve dans l’apologie, lorsqu’il refusait d’accepter à titre d’accommodement une sentence d’exil. Dans l’un et l’autre cas, s’il acceptait de se réfugier en pays étranger il y aurait été suspect, obligé de s’astreindre au silence, en renonçant à ce qu’il considérait comme sa mission divine. Or une telle condition d’existence lui paraît insupportable.

[31] Criton. 54d.

[32] E. Callot. La doctrine de Socrate, p. 121.

[33] La célèbre prosopopée du Critonest là pour nous le rappeler.




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