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LA DOMESTICATION DE L’ATOME EN PAYS PAUVRE : LEXPERIENCE DES ESSAIS D’INTRODUCTION DES SCIENCES ET TECHNIQUES NUCLEAIRES ET ATOMIQUES AU SENEGAL : UN PARI ET LA NATURE DE SES PROPRES EXIGENCES
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Ethiopiques n°60
revue négro-africaine de littérature et de philosohpie
1er semestre 1998

Auteur : Yaovi AKAKPO

Il est devenu évident que l’introduction des sciences actuelles (ou du complexe technoscientifique) - qui se sont développées beaucoup en Occident- dans des pays modernes pauvres, comme ceux d’Afrique par exemple, rencontre encore des résistances effectives. Mais les résistances elles-mêmes ne sauraient être considérées exactement comme la traduction d’une sorte de « face à face », pour emprunter un ton ironique et critique à Souleymane Bachir Diagne [1], entre des « sociétés scientifiques par vocation » et des « sociétés étrangères par essence au processus de la science moderne » et ses applications techniques envahissantes que caressent avec intérêt les sociétés scientifiquement pauvres elles mêmes. Il n’est que de voir et de comprendre « la nature des questions concrètes » soulevées et rencontrées par les ambitions et intentions politiques manifestes (les projets ou programmes scientifiques timidement réalisés ou ratés, les ambitieuses déclarations de politique scientifique ou les slogans en faveur des sciences et techniques) des pays eux-mêmes à solliciter et à maîtriser le complexe technoscientifique moderne.
L’hypothèse d’analyse que cette manière de voir ambitionne d’éprouver est de montrer comment, au fond, le pouvoir réel d’une société scientifiquement pauvre à domestiquer un domaine précis de recherche scientifique dont elle n’en avait pas l’habitude se résumerait à un processus de mise en place d’une culture appropriée de la science [2]. Pour dire autrement, il est une exigence préalable qui se trouve être le processus de mise en culture (J, M, Levy Leblond) d’un dispositif technoscientifique endogène ou encore une stratégie de mise en place d’un environnement techno-matériel, d’une masse critique de compétence scientifique et technique humaine, sous forme de communautés ou équipes constituant pour ainsi dire les germes ou embryons de recherches, des dispositions structurelles ou académiques, politico-idéologiques et économiques concrètes, etc., tout ce contexte complexe qu’il convient de désigner : la matrice d’où une tradition scientifique émerge et se construit progressivement.


Dans le cas précis du programme d’introduction des sciences nucléaires et atomiques au Sénégal, j’essaie de montrer, à juste titre, comment les tâtonnements, les essais râtés, les orientations nouvelles de cette politique de la recherche sont eux-mêmes la « traduction » d’une ambition politique qui n’a pas encore pu créer les exigences, les moyens de sa propre réalisation et qui cherche l’espoir du côté des germes d’un dispositif technoscientifique requis. J’analyse, à cet effet, la jeune histoire -trois décennies environ- des essais d’introduction des sciences et techniques nucléaires et atomiques au Sénégal. Plus précisément je considère le contexte, l’émergence, la vie de deux institutions : le noyau d’un Centre de Basses Energies Nucléaires, né en 1966 comme Département technique de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) , les raisons de son abandon en 1986, les réalités que traduisent les vaines tentatives tentaculaires de sa réouverture depuis la décision rectorale de 1990 ; et l’Institut de Technologie Nucléaire Appliquée créé en 1980 à l’Université de Dakar avec le concours de l’Agence Internationale d’Energie Atomique dont le Sénégal est membre, sa première décennie tâtonnante, sa réorientation nouvelle.
Nous proposons donc un travail d’inventaire et d’interprétation qui permet d’ausculter, pour nous exprimer plus judicieusement comme Nietzsche, la nature des résistances et des réticences et à travers elles, lire les exigences d’une culture de la science, incontournable pour toute renaissance technoscientifique.

1. LE NOYAU D’UN CENTRE DE BASSES ENERGIES NUCLÉAIRES ABANDONNÉ AU DÉSERT

Dans l’avant-propos à un ouvrage de présentation du laboratoire radio-carbonne de l’Institut Fondamental d’Afrique Noire, Cheikh Anta Diop [3], Egyptologue Sénégalais, soulignait que le Centre de Basses Energies Nucléaires dont le laboratoire radiocarbone constituait le noyau, est en réalité le joyau par lequel le membre de l’Académie française, le Professeur Théodore Monod a voulu couronner le vaste édifice scientifique qu’il a créé en Afrique Francophone durant un quart de siècle de labeur de pionnier. On ne peut évidemment pas écrire l’histoire des sciences sénégalaises sans prendre en compte la politique coloniale française de l’édification scientifique dans l’ensemble des colonies regroupées au sein de l’AOF [4] dont Dakar était la capitale - cette politique à laquelle Cheikh Anta Diop fait allusion. C’est la raison pour laquelle pour inventorier l’orientation, le programme, les résultats, les difficultés,les limites des activités du laboratoire radiocarbone de l’IFAN, il faut le situer dans le contexte idéologico-scientifique, pédagogique, économique alors traduisant une politique coloniale scientifique, dont le Sénégal indépendant dès 1960 était héritier et dans laquelle il s’était installé pendant longtemps.
On doit peut-être le rappeler, Dakar était devenu la Capitale fédérale de l’Afrique Occidentale Française à partir de 1902, ce qui plaçait le Sénégal dans une position privilégiée par rapport à ses voisins de la sous-région. L’une des marques de cette position de colonie privilégiée est sans doute la concentration d’un dispositif scientifique français au Sénégal pour les besoins idéologicoscientifique, culturel, économique de la métropole. Ces besoins que Albert Charton définissait exactement comme « une sorte de devoir intellectuel et une exigence de l’honneur colonial », « une des justifications les plus hautes de la colonisation » aux côtés des intérêts « matériels et économiques ». Cette mission scientifique de la colonisation française au sein de l’AOF pourrait être saisie autour de trois axes essentiels : la recherche médicale et sanitaire ; la recherche agronomique et agro-industrielle ; la connaissance historique, socio-anthropologique du monde noir.

Quelques structures pour la science médicale et sanitaire

L’émergence des structures scientifiques médicales au Sénégal a été des plus précoces. Cela remonte à la fin du XIXème siècle. En effet, alors que le premier établissement secondaire de formation scolaire d’Afrique Noire Française, le Lycée Faidherbe, vit le jour en 1919 à Saint-Louis, cette ville connut plus tôt la naissance d’un Laboratoire de Bactériologie depuis 1896.
La présence française depuis 1659 à Saint-Louis pour des raisons économiques a donné une importance historique à cette île du Sénégal.


La perte de cette importance historique de Saint-Louis va commencer à partir du moment où Dakar fut transformé Capitale de l’AOF. Saint-Louis a perdu son privilège historique au profit de Dakar. C’est dans cette logique que le Laboratoire de Bactériologie de Saint-Louis, au terme d’une convention signée par l’Institut Pasteur de Paris et l’AOF fut transformé et transféré à Dakar en 1924, pour devenir Institut Pasteur de Dakar, un des grands centres d’analyses et recherches médicales au Sénégal jusqu’aujourd’hui. Avant la convention qui porta l’Institut Pasteur de Dakar sur les fonts baptismaux, il était ouvert un centre de formation supérieure en sciences médicales : l’Ecole de Médecine de Dakar. Cette Ecole de formation supérieure qui date de 1918 est un véritable embryon de la Faculté de Médecine et Pharmacie, une des quatre facultés que compte l’université de Dakar dès sa première rentrée officielle en 1957. A la même époque où se mettait, en place ce dispositif scientifique médical, il se construisait parallèlement une politique de développement agronomique, agro-industriel.

Un impressionnant dispositif de recherche agronomique et agro-industrielle

C’est l’expression « extraversion scientifique » au sens où Paulin Hountondji l’utilise qui rendrait compte de l’idéologie et des intérêts matériels et économiques qui avaient gouverné l’impressionnant dispositif de recherche agronomique et agro-industrielle installé par le pouvoir colonial français au Sénégal. Hountondji parle d’extraversion scientifique pour caractériser la réalité selon laquelle des laboratoires, des institutions scientifiques, installés en pays pauvre (colonies ou ex-colonies) répondent aux intérêts idéologiques, politiques et économiques qui ne sont pas les leurs, mais ceux plutôt des métropoles occidentales colonisatrices.
Il est vrai que dans les années 50, on pourrait noter un intérêt porté aux travaux scientifiques sur les cultures vivrières, sans importance majeure pour l’industrie française (soja, niébé, mil, manioc, sorgho, etc.). Mais il faut souligner dans l’ensemble que ce volet de recherche agricole n’était pas une priorité coloniale, il a par conséquent apparu tardivement et évolué timidement. La priorité coloniale était constituée par les travaux sur l’arachide, la plus importante des cultures industrielles ou d’exportation au Sénégal, et à ce titre sa place dans l’économie est capitale. Comme le dit J. Gaillard « jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, les recherches intéressent presqu’exclusivement l’arachide et particulièrement l’amélioration végétale ». Le développement des institutions et structures de recherches agronomiques sur les cultures industrielles surtout, et vivrières dès les années 10 et 20 au Sénégal par l’empire colonial français se justifie.


Le dispositif technoscientifique qui en découle est surtout concentré à Bambey au point qu’on serait tenté de dire que l’empire colonial français a fait de Bambey, dans l’AOF, un centre agronomique de premier plan. En effet depuis 1913, Bambey avait connu l’émergence d’une Ferme Agricole. Celle-ci sera détrônée en 1921 par la Station Expérimentale de l’Arachide qui avait survécu pendant 17 années. A la même époque Bambey était doté d’un service météorologique (1922) et d’un Service Géologique (1930). Avant la deuxième guerre mondiale, une Station Expérimentale du Secteur Soudanais de recherches Agricoles renforçait la vocation scientifique de Bambey, comme pôle principal de la recherche agronomique. Nous ne perdons pas de vue le projet de mise sur pied d’un laboratoire ou d’un Observatoire de Géophysique à Mbour et celui d’un Centre de Recherches Pédologiques en 1949 à Dakar-Fann, conformément à un regain d’intérêt que l’ORSTOM avait manifesté pour la recherche agronomique en pleine deuxième guerre mondiale. Mais Bambey garde toute son importance d’un véritable pôle scientifique géant : il va désormais s’appuyer sur un réseau de stations réparties à travers plusieurs pays : Sénégal, Mali, Guinée, Burkina-Faso, Niger, Côte d’Ivoire et Bénin comme le dit Djibril Sène [5] et devient à ce titre à partir de 1950 un Centre Fédéral de Recherches Agronomiques. Bambey perdra après les indépendances africaines ce privilège, mais il n’a toujours pas perdu jusqu’aujourd’hui sa vocation de centre agronomique. Il demeure actuellement avec Thiès l’un des Centres Scolaires qui offrent une formation par et/ou pour la recherche agronomique au Sénégal.
Lorsque l’Office de la Recherche Scientifique Coloniale (ORSC, actuel ORSTOM) naissait en pleine guerre mondiale, il avait pour mission d’orienter l’essentiel des ressources pour renforcer et nourrir la recherche agronomique ou agricole. C’est là une preuve d’une politique scientifique coloniale surtout orientée vers les secteurs beaucoup plus rentables économiquement. Quant à la connaissance du monde noir, elle répond davantage à des considérations plus idéologiques qu’économiques.

l’institutionnalisation d’une tradition de connaissances sur le monde noir

L’institutionnalisation à Saint-Louis en 1865 (soit six décennies après l’ouverture de la première école sénégalaise qui remonte à 1817) d’une Exposition Permanente de l’Agriculture, de l’Industrie, de l’Ethologie, de l’Histoire naturelle doit être considérée comme le coup d’envoi des travaux et des structures qui ambitionnent la connaissance scientifique du monde noir. Cette exposition, pour des raisons que nous ignorons, avait été transférée à Dakar sous la nouvelle dénomination de Musée de Dakar en 1869, alors qu’à cette date Dakar n’était pas encore la Capitale de l’AOF. Quatre décennies plus tard le Gouverneur Général de l’AOF va initier un Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de l’AOF. Ce comité qui remonte plus précisément en 1915, venait s’ajouter à une structure plus vieille, le Service des Archives du Gouvernement Général que William Pont y avait crée en 1913. En 1919 un projet de création d’un Parc-Musée échoua. C’est après ce projet que le Gouverneur Général avait mis sur pied un Service Géologique. C’est cet engouement pour les sciences historiques, la connaissance de l’AOF et du monde noir en général, mieux cette présence de structures scientifiques que voudraient coordonner des africanistes français dont l’inspecteur général d’enseignement, l’agrégé d’histoire Jules Brevié, en soumettant à l’époque au Gouverneur un projet de création d’un Institut Français d’Afrique Noire. L’IFAN était pour ainsi dire en projet. Il serait peut-être plus profitable d’explorer le contexte global et idéologique d’où émergea cet institut en 1936.


Ailleurs, dans d’autres colonies françaises, il existait des institutions supérieures scientifiques de grande envergure. Par exemple :
- Depuis 1909 Alger avait une université, spécialisée dans les études musulmanes, géologiques, etc.
- Le Maroc possédait deux institutions d’envergure. Nous faisons allusion à l’Institut des Hautes Etudes Marocaines et de l’Institut Scientifique-Chérifien.
- En Indochine il y avait l’Ecole d’Extrême-Orient dont la mission scientifique est de révéler au monde ce qu’on appelle les Humanités d’Extrême-Orient ».
- Le Madagascar était doté d’une académie : Académie Malgache. A l’instar de ces colonies, la France devrait doter l’AOF d’une institution analogue. Sa mission serait de « faire entrer la connaissance de l’Afrique Noire, pour citer A. Charton, d’une façon méthodique et avec la force d’une institution définitive dans la culture et la science française ». Mais c’est surtout dans un contexte idéologique qu’il faut saisir la naissance de l’institution définitive dont parle A. Charton. En effet dans son avant-projet de création d’un institut d’Etudes Africaines, A. Charton écrivait à titre révélateur :C’est pour nous, une sorte de devoir intellectuel et une exigence d’honneur colonial que d’étudier les pays que nous avons la charge d’administrer et les peuples que nous avons la tâche de protéger et d’éduquer. Il y a là, pour une part, une des justifications les plus hautes de la colonisation, qui ne saurait se définir en termes uniquement matériels et économiques... La constitution d’une science africaine est bien une exigence de notre politique coloniale ».
Au total c’est dans ce contexte que l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN) va se constituer dans l’objectif de réaliser un inventaire sur l’AOF, une étude des « problèmes spéciaux » à travers des enquêtes anthropologiques, sociologiques, ethnographiques, archéologiques, historiques, linguistiques et une étude générale portant sur l’hydraulique, l’hydrobiologie, la biologie marine, la chronologie du quaternaire, etc.

Des essais de recherches nucléaires dans ce dispositif scientifique hérité

La vue synoptique sur les priorités de la politique scientifique coloniale française dans l’AOF permettra d’expliquer que le dispositif scientifique hérité dans lequel le Professeur Cheikh Anta Diop avait tenté d’inaugurer les sciences et les techniques nucléaires et atomiques n’était pas très favorable. Le dispositif technoscientifique existant, pour dire autrement, limitait l’ambition à l’utilisation de quelques techniques nucléaires à des fins de datation, d’histoire, de préhistoire et d’archéologie. Une recherche en sciences nucléaires véritables serait alors à un stade de rêve. En effet le Centre de Basses Énergies Nucléaires qu’était le laboratoire radiocarbone n’avait aucun atout structurel, matériel, humain pour opérer une métamorphose ! C’est au travers de ce contexte scientifique hostile qu’il faut placer les résultats de 20 années de labeur scientifique (datation d’échantillons), la fermeture du laboratoire radiocarbone en 1986, sa réouverture timide et tâtonnante depuis 1990, sa limitation aux seules activités de datation.
Il faut d’abord réitérer ceci : au triple plan structurel, matériel, humain, le laboratoire radiocarbone de l’IFAN était isolé ou solitaire dans un contexte scientifique endogène désert, sans source. Il n’avait aucun atelier d’instrumentation approprié, aucune structure homologue sur place. Au plan matériel le laboratoire dépendait de l’extérieur. C’est seulement en 1980 que les locaux de la Faculté des Sciences et Techniques de Dakar ont abrité un atelier de maintenance et d’instrumentation nucléaire. Au plan humain, le laboratoire avait vécu pendant 20 années avec une équipe très peu compétente (en physique nucléaire), variant entre 2 et 3 membres dont le seul chercheur était le Professeur Cheikh Anta Diop lui-même. Cette situation s’explique sur un double plan et mérite qu’on s’y attarde un peu :
- L’Institut Fondamental d’Afrique Noire dont le laboratoire radiocarbone était le département technique est une institution dont la vocation est la recherche et non la formation. A titre d’illustration l’avis de recrutement (lancé par le directeur du laboratoire) d’un cadre technique, pour le montage d’un atelier de verrerie scientifique, après le désistement du personnel technique français n’a jamais eu d’écho favorable. Jusqu’à l’abandon du laboratoire après la mort de Cheikh Anta Diop, cet atelier n’a jamais fonctionné.


- L’histoire de tout un laboratoire de recherche scientifique ne saurait se résumer entièrement au destin d’un individu, pauvre mortel. Dans les milieux de l’IFAN, on en est finalement conscient lorsqu’on souligne diversement [6] : « Cheikh avait pris l’habitude de travailler tout seul. Il a bien sûr quelques deux collaborateurs qui n’étaient pas des chercheurs spécialistes. Ceux-ci ne peuvent faire aucun travail sans Cheikh lui-même, le seul chercheur au laboratoire radiocarbone.. « Le laboratoire radiocarbone était devenu entièrement une propriété privée du Professeur Cheikh Anta Diop. Il était seul à l’avoir géré jusqu’en 1986 (année de sa mort). Le laboratoire a cessé ses activités tout juste après cette disparition, c’est une évidence pour tout le monde (...) ».
Évidemment seule l’équipe peut assurer la continuité, la permanence de la recherche et permettre d’éviter les ruptures dans les programmes. Mais la rupture n’apparaît pas à cause de la volonté délibérée du scientifique de travailler seul, sans équipe, le seul gage de relais. Plutôt la rupture est la conséquence de l’isolement du scientifique dans un contexte pauvre en compétences scientifiques humaines. L’abandon du laboratoire radiocarbone, la disparition de son « équipe » devraient se comprendre : l’IFAN ne forme pas. La formation doctorale qu’organisait la Faculté des Sciences et Techniques ne prédisposait pas non plus les compétences scientifiques et techniques humaines à l’application des techniques nucléaires, à la recherche dans le domaine des Basses Énergies Nucléaires. Plus précisément : la formation scientifique post-maîtrise (dont l’objectif est de délivrer l’Attestation d’Etudes Approfondies, le Diplôme d’Etudes Approfondies ; le Doctorat de 3ème cycle, le Doctorat d’Etat, le Diplôme de Docteur-Ingénieur, le Docteur d’Université) n’a pas connu véritablement la filière des sciences nucléaires et atomiques malgré l’existence d’un Institut de Technologie Nucléaire depuis 1980.
En physique et chimie, la formation tâtonnante post-maîtrise est surtout orientée vers l’Hydraulique, la Mécanique des fluides, chimie physique appliquée, Biochimie, Energie solaire. D’ailleurs jusqu’ en 1992 -93, en Physique Nucléaire il n’y a aucun étudiant inscrit en DEA, en Doctorat de 3è cycle, en Doctorat d’Etat [7].
Dans ce contexte, ici décrit très sommairement, il était impossible de constituer à l’Université de Dakar une équipe de compétences scientifiques nationales pour la recherche nucléaire et atomique [8]. Il n’existe pas, pour dire autrement, une masse critique de compétences scientifiques nationales.
Le laboratoire de radiocarbone devrait fermer sa porte, l’entretien ou la maintenance des instruments était matériellement impossible, l’appareillage électronique, l’ensemble transistorisé non tropicalisé, craignant extrêmement l’humidité devraient tomber irrémédiablement en panne. L’Institut de Technologie Nucléaire Appliquée (ITNA) devrait aussi tâtonner, parce que le contexte scientifique est le même. Le contexte ne permet pas à l’ITNA de mettre en marche, pendant sa première décennie d’existence, sa « machine de la science nucléaire et atomique ». On peut même dès lors poser une question : un pays pauvre comme le Sénégal est-il, en cette fin de siècle, en fonction de son dispositif technoscientifique, en mesure de mettre en marche une véritable « machine de la science nucléaire et atomique lourde ? » On éclairera mieux la question au travers des nouvelles orientations vers l’édification de la « machine », la marche tâtonnante de cette machine, la reprogrammation plus précisément.


2. METTRE EN CULTURE L’ATOME

Pendant quatre ans le laboratoire radiocarbone de l’IFAN n’a pas toujours réussi sa réouverture. L’ITNA après quatorze années d’existence n’a pas fait le miracle dont le laboratoire radiocarbone était incapable. La première décennie d’existence n’a servi, ce qui s’explique parfaitement, qu’à la maintenance de l’équipement nucléaire dont l’Agence Internationale d’Energie Atomique a fait don à l’Université de Dakar. Le secret du miracle est de cultiver les moyens d’une tradition scientifique appropriée, la machine de la science nucléaire et atomique.
Il faut d’abord peut-être rappeler et commenter ici une position du Professeur Cheikh Anta Diop. Dans une réflexion [9] publiée en 1974, Cheikh Anta Diop insistait sur la remarque que voici : « L’introduction des techniques nucléaires d’avant garde dans un pays sous-développé pose des problèmes financiers quasi insurmontables, que seul un ensemble d’Etats associant leurs efforts pour créer des grandes installations communes, de grands centres fédéraux de recherches pourrait résoudre à la rigueur. L’actuel morcellement territorial et la limitation des moyens qui en découle interdisent à la recherche africaine expatriée, le domaine des Hautes Energies Nucléaires : un accélérateur de particule non périmé, permettant de participer efficacement à la recherche fondamentale au niveau de la structure du noyau atomique et à celui des particules élémentaires d’une façon générale, coûterait une somme équivalente à celle des budgets de plusieurs États de l’ancienne Afrique Occidentale Française : l’appareil soviétique du centre de Doubna développe une puissance de 70 milliards d’électron-volts : il est virtuellement détrôné par celui du centre européen du C.E.R.N, à Genève, pourvu d’anneaux de collisions avec une puissance de 300 milliards d’électron-volts et par celui de Batavia, non loin de Chicago aux USA : 400 milliards d’électron-volts. Leurs prix varient autour de 25 milliards de F CFA. L’usine d’enrichissement isotopique de l’uranium 235 à des fins militaires de Pierrelate en France utilisant le procédé de l’exafluorure d’uranium a coûté 600 milliard légers ».
L’intention ne vaut pas toujours l’acte, il faut absolument des moyens, mieux créer des moyens : l’Université de Dakar ne s’est pas encore doté de moyens financiers suffisants pour des travaux scientifiques dont l’envergure serait comparable à celle dont Cheikh Anta fait allusion dans ce passage. L’Etat Sénégalais est encore loin de rêver à des travaux du genre. En réalité :
- Les budgets de recherches des facultés géantes comme (la Faculté de Médecine et Pharmacie, la Faculté des Sciences et Techniques) auxquelles est rattaché scientifiquement l’ITNA, sont de loin insuffisants pour nourrir une tradition de sciences nucléaires lourdes dans une Université où l’administration est beaucoup budgétivore. Malgré les efforts dans le financement de l’enseignement on peut constater que le budget de la recherche est encore dérisoire comparativement à ceux de l’administration universitaire et l’enseignement. Nous illustrons cette situation par une étude [10] de Monique ANSaN-MEYER, concernant la période 1966 - 1971. Nous portons cette étude sur les deux tableaux suivants :

Années Académiques Secteurs 1966 1967 1968 1er Semestre 1969 69 / 70 70 / 71
Administration 37.684.617 75.684.421 65.903.670 16.894.025 75.527.533 66.186.261
Enseignement 227.727.487 285.861.344 263.126.783 252.967.841 269.889.496
Recherche 25.521.914 27.872.113 27.224.331 9.500.000 12.993.500 18.013.895
TOTAL GENERAL 291.203.725 400.716.125 367.061.343 294.172.103 368.977.563

Tableau 1 : Faculté des Sciences et Techniques


Années Académiques Secteurs 1966 1967 1968 1er Semestre 1969 69 / 70 70 / 71
Administration 56.731.437 127.341.682 119.200.982 29.501.806 152.015.307 132.020.995
Enseignement 351.789.506 461.718.410 443.474.859 449.471.576 569.851.776
Recherche 4.029.416 7.242.149 4.917.849 2.500.000 9.201.240 1.996.005
TOTAL GENERAL 413.933.420 617.263.985 593.377.893 508.881.182 785.245.646

Tableau 2 : Faculté de Médecine et Pharmacie

- L’Etat sénégalais compte beaucoup plus sur l’aide étrangère que sur ses propres contributions pour le développement du programme de l’ITNA. Les sources de provenance financière justifient les réticences de l’Etat sénégalais, confronté à des difficultés économiques, à prendre en sa propre et entière charge la recherche nucléaire qu’il a intégrée dans sa politique nationale scientifique pour le développement. En effet, suivant le décret de 1980 portant création d’un institut de Technologie Nucléaire Appliquée à l’Université de Dakar, il est indiqué que l’Institut est doté d’un budget spécial incorporé au budget de l’Université et est alimenté par les subventions, les dons, les fonds provenant de l’aide des gouvernements et organismes internationaux, le produit des publications et d’une façon générale des ressources provenant des activités diverses de l’Institut dans le cadre de ses missions.
- Il faut à présent exhiber une réalité dans les observations de Cheikh Anta Diop que nous avons citées plus haut : la recherche nucléaire lourde dans un pays isolé comme le Sénégal demeure comme un rêve, du moins jusqu’à la fin de ce XXème siècle. Seul un ensemble d’Etats pauvres associant des moyens pourrait soutenir la création de pôles scientifiques appropriés viables, un exemple de ces pôles scientifiques géants est sans doute, à Dakar, l’Ecole Inter-Etats des Sciences et Médecine Vétérinaires, institution scientifique sous-régionale regroupant 13 pays d’Afrique que sont le Bénin, le Burkina-Faso, le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Mauritanie, le Niger, le Rwanda, le Sénégal, le Tchad et le Togo.
Nous voulons dire que l’expression intégration scientifique sous-régionaleourégionale,etla réalité qu’elle porte serait opératoire dans la nouvelle orientation de l’ITNA : l’institution d’une tradition de recherche nucléaire et atomique dans le cadre d’une solide formation doctorale. Les termes nouveaux dans lesquels on a présenté le décret du 21 Juin 1991 instituant à l’ITNA la formation doctorale en Physique Nucléaire et Atomique une première au Sénégal, sont subtilement révolutionnaires à cet effet. Dans le décret de 1980 portant création de l’Institut, tout se passe comme si le Sénégal, seul, espérait conduire cette formation à un niveau strictement national. Le texte parle seulement de , « formation du personnel en électronique nucléaire », « formation dans les domaines d’utilisation des radio-isotopes et des rayonnements ionisants », « formation et initiation dans les activités de recherches en physique nucléaire, sans allusion à aucune éventuelle vocation sous-régionale ou régionale de l’ITNA.


Mais le décret de 1991, au contraire fixe son programme dans la logique d’une intégration scientifique africaine. On parle désormais de formation en science nucléaire avancée pour le développement de l’Afrique en général et du Sénégal en particulier ; de formation scientifique de haut niveau dans un contexte africain en physique atomique et nucléaire ; d’un besoin de « potentiels scientifiques humain et instrumental africains ». On écrit plus précisément : [11] « cette formation en sciences avancées et en technologie de pointe a ainsi pour objectif de répondre aux besoins fondamentaux particuliers de développement du Sénégal et plus généralement de Afrique dans le monde moderne pour un couplage réel entre la recherche scientifique et le secteur du développement ; une formation de scientifiques de haut niveau dans un contexte africain sans négligence de l’ouverture nécessaire à la communauté scientifique internationale ; la contribution à l’établissement d’un bon équilibre entre les potentiels scientifiques humain et instrumental africains en physique atomique et nucléaire (...) » « les bonnes chances de succès de cette contribution de l’ITNA au développement de l’Afrique en général et du Sénégal en particulier Justifie la proposition de la présente formule de 3ème Cycle ».
Le nouveau programme de l’ITNA qui vient à peine, pour la première fois au Sénégal, de commencer à introduire la formation doctorale en sciences nucléaires et atomiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar n’a pas encore pris les dispositions pratiques pour évoluer dans sa vocation sous-régionale ou régionale qui demeure encore au stade de souhait. Hormis ces tâtonnements inévitables pour tout pays pauvre en quête de stratégie politique pour l’ère de la « science puissante » (pour reprendre l’expression de Derek De Solla Priee), cette formation d’excellence dans un souci d’économie de moyens ou de côtisation de moyens, encore pour dire autrement, d’intégration scientifique, demeure un des premiers pas les plus sûrs pour la mise en marche de « la machine » de la science nucléaire et atomique. On serait tenté de trouver plus réaliste dans le contexte actuel, les scientifiques qui pensent qu’une formation pour la mise en place d’un dispositif technoscientifique approprié pour une recherche lourde comme la science nucléaire et atomique aurait plus de chances de succès dans le cadre de la fondation de pôles scientifiques géants sous-régionaux, régionaux ou fédéraux.

CONCLUSION

Nous avons tenté d’éclairer la nature des râtés, des hésitations ou tâtonnements, des résistances ou obstacles, des capacités, potentialités ou pouvoirs réels, des orientations, des limites et des exigences endogènes d’une politique d’introduction, dans un pays scientifiquement démuni, d’un corps de sciences lourdes. L’ambition d’introduire la recherche nucléaire au Sénégal remonte en 1964 et a commencé à prendre forme en 1966. Mais entre l’ambition et la réalité la distance demeure encore grande.
Il y a lieu de considérer qu’une démarche comme celle qui est ici illustrée permet de penser ceci. En fait des sociétés qui ambitionnent d’accueillir et de développer des formes modernes de tradition de savoirs et de techniques (big science, high tech, ultra tech) dont elles n’avaient pas l’habitude pendant longtemps, se trouvent devant des réalités internes qui sont naturellement les exigences et les normes de ces formes. Il serait peut-être pertinent dans le cadre d’une réflexion épistémologique, historique, sociologique sur le sous-développement scientifique, qu’on reformule les questions en des termes simples comme ceux-ci : Que signifie pour une société, être appropriée à un corps de sciences et techniques ? Qu’est ce qu’un contexte historique, idéologique, structurel, scientifique, technique, matériel, économique etc. apte à accoucher d’une science ou d’un « système technique » [12] ? Pour dire autrement, avec Souleymane Bachir Diagne, il faut donner forme et consistance au concept d’endogénéité dans le cadre du processus de mise en place du dispositif techno-scientifique moderne.


BIBLIOGRAPHIE : OUVRAGES CITES

1-Ansan-Meyer Monique : Analyse des coûts de l’enseignement supérieur au Sénégal, inédit.
2- Décret portant création à l’Université de Dakar d’un Institut de Technologie Nucléaire Appliquée (I.T.NA), 1980.
3- Décret portant création d’un Diplôme d’Etudes Approfondies de Physique atomique et nucléaires, 1991.
4- Diagne Souleymane Bachir : « Pour la création de centres d’histoire, philosophie et sociologie des sciences et techniques dans les Université de Sud. in Le Kore, Revue Ivoirienne de Philosophie, n° 26, 1990, p. 3-8.
5-Diop Cheikh Anta Diop : Le laboratoire radio-carbone de l’IFAN. Dakar, 1968.
6- Diop Cheikh Anta : Physique nucléaire et chronologie absolue, éd. 1974.
7- Gaillard Jacques : Histoire et développement de la communauté scientifique Sénégalaise (chapitre de thèse).
8- Sène Djibril : Etude de l’impact de la recherche agronomique sur le développement agricole au Sénégal, Paris, CIRAD, 1985.
9- Sadji Abdoulaye : Éducation africaine et civilisation, Presses de l’imprimerie A. Diop, Dakar, 1981.
10- Notes Africaines n° 90, 1961.


[1] S. B. Diagne, « Pour la création de centres d’Histoire, philosophie et sociologie des sciences et techniques dans les Universités du sud., in Kore, Revue Ivoirienne de Philosophie, n° 26, 1990.

[2] L’expression « culture de la science » est utilisée pour désigner les dispositions, les traditions, l’environnement politico-idéologique et économique, les normes que les sciences elles-mêmes exigent pour leur développement.

[3] Cheikh Anta Diop. Le laboratoire radiocarbone de l’IFAN, IFAN-DAKAR, 1968.

[4] A.O.F. : Afrique Occidentale Française.

[5] Djibril Sène : Étude de l’Impact de la recherche agronomique sur le développement agricole au Sénégal, Paris, CIRAD. 1985, p. 23.

[6] Propos recueillis dans un entretien avec un chercheur de l’IFAN.

[7] Cf. Les statistiques de la Faculté des Sciences sur les « Effectifs des Étudiants Inscrits pour 1992 /1993 ».

[8] Sauf si l’on faisait appel à la coopération

[9] Cf. Cheikh Anta Diop : Physique nucléaire et chronologie absolue.IFAN-DAKAR et Nouvelles Editions Africaines, 1974.

[10] Pour les chiffres qui ont servi à réaliser les tableaux. cf. Monique Anson-Meyer :
Analyse des coûts de l’enseignement supérieur au Sénégal. Inédit. (Les chiffres sont en F. CFA).

[11] Cf, Décret n° 91-609 du 21 Juin 1991 portant création d’un Diplôme d’Etudes Approfondies de physique atomique et nucléaire,

[12] L’expression est de Bertrand Gille, Histoire des Techniques, Gallimard, Paris, 1978,




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