Accueil > Tous les numéros > Numéro 60 > COSMOPOLITES DE TOUS LES PAYS ENCORE UN EFFORT ! DE JACQUES DERRIDA EDITIONS GALILEE - PARIS 1997



COSMOPOLITES DE TOUS LES PAYS ENCORE UN EFFORT ! DE JACQUES DERRIDA EDITIONS GALILEE - PARIS 1997
impression Imprimer

Ethiopiques n°60 revue négro-africaine
de littérature et de philosohpie
1er semestre 1998

Auteur : Papa Amadou NDIAYE

Le titre, en forme de mot d’ordre, du dernier livre de Derrida, est un curieux mélange de Marx et du Marquis de Sade. Il exprime bien l’intention de l’auteur. Ce fut d’abord un écrit destiné au premier Congrès des « Villes Refuges » qui se tint à l’initiative du parlement international des écrivains. Il pourrait s’agir très simplement d’un manifeste.
Ces précautions sont nécessaires pour dire que ce livre n’est pas né du geste, toujours salubre, du philosophe qui fermant ses fenêtres pour écrire La Critique de la raison pure. L’idée de cosmopolitisme, thème majeur de cette réflexion prend aujourd’hui une redoutable actualité. Comment penser dans la clairvoyance un monde où la mise en place de l’Etat universel est toujours balancée par les crispations ethniques, religieuses, nationales ?
Mais le discours de Derrida, lors même qu’il s’inscrit « dans un contexte d’urgence immédiate » , a heureusement su éviter l’actualisme. Les événements ne sont que l’écume des choses. Le penseur n’y est pas chez soi. Il en prend prétexte pour revisiter les concepts d’antan et éclairer une civilisation en pleine mue. L’idéal cosmopolite a trouvé sa première expression, il y a 25 siècles, chez le sage stoïcien dont l’altruisme naturel débordait les limites des lois conventionnelles des cités particulières. Ainsi fondait-il la société universelle. Le génie de l’antiquité est de forger ces idées qui après n’ont plus d’âge. Alors la bonne question n’est plus de savoir si le cosmopolitisme est actuel. Il faudrait plutôt se demander si le monde est en phase avec cet idéal. Le livre de Derrida apparaît alors dans sa véritable intention : c’est un programme. Le Cosmopolitisme aujourd’hui est « une tâche théorique et une mise en oeuvre pratique » ?
Le Cosmopolitisme retrouvera son cadre dans les « villes refuges », autre concept qui demande à revivre.
« Le terme de « ville refuge » nous l’avons choisi, sans doute, parce qu’il a des titres historiques à notre respect, et au respect de quiconque cultive l’éthique de l’hospitalité ». Cette idée prend ses origines dans la traduction hébraïque. Aujourd’hui elle doit servir à fonder une philosophie de l’hospitalité, telle que l’exprime aussi le principe médiéval : quid est in territorio est de territorio. La signification ordinaire ne dit pas dans l’hospitalité plus que l’hébergement. Aussi naissent des observations comme le délit d’hébergement. De toute façon la vertu d’hospitalité est aujourd’hui en très mauvais état. En vérité l’Etat-nation lui même semble incapable de mettre en oeuvre une éthique de l’hospitalité.
Les Etats-nations sont désormais pris dans les griffes d’une mégapolitique dont la rationalité économique et démographique ne voit dans l’étranger qu’un immigré ou un touriste. Or la question de l’hospitalité déborde le problème de l’immigration. On apprend de la stoïcienne que le cosmopolitisme avant d’être une volonté politique est un principe éthique. Du reste l’éthique et l’hospitalité sont fondamentalement une même chose. Elles sont le devoir envers soi-même et envers l’humanité. Donc l’hospitalité s’exprime partout où l’universel se dit. Elle est ouverture et disponibilité à l’accueil. Le problème de l’hospitalité devient celui de la mise en oeuvre de l’universel.
Le cosmopolite n’est pas celui qui est de partout, mais celui qui en dehors de l’appartenance au sol, de l’ethnie ou d’une culture parle au nom du genre humain, et construit ainsi la république universelle. Et aujourd’hui que se dressent partout les barrières artificielles et l’exclusion, le cosmopolite sait que la cité (polis) est autre chose qu’un territoire.
Mais que deviennent ces idées quand on les frotte à la réalité ? « Nous rêvons, écrit Derrida, d’un autre concept, d’un autre droit, d’une autre politique de la ville. » Comment attendre de la ville ce que l’Etat-nation ne peut plus offrir ? On peut certes parler d’une nouvelle utopie. Mais on ne se découvre qu’en parlant de ces rêves.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie