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LES DIEUX MEURENT AUSSI
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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Charles CARRERE

Nègre-juif et Nègre-bicot je suis aussi
Sanglé de cuir sur les charniers de la mort,
Bardé de fer sur les décharnés de la faim,
Détrousseur de veuves, violeur de jeune fille,
Assassin d’enfants et de vieillards.
Je suis de toutes les ethnies.
Là-bas, comme ici, nous appartenons à la même race.
Mais vous ne me reconnaissez pas,
Je ne suis pas des vôtres.
Vous ne reconnaissez que les vôtres.
Et pourtant ils ressemblent à s’y méprendre aux nôtres.
Ils ont les mêmes dents d’acier
Et le même coeur de fer,
Les mêmes yeux brillants de givre
Et les mêmes dieux pétris de silence
Sur l’horreur de leurs fils.
Nous avons la même patrie : la violence.
Nous partageons le même culte : la haine de l’amour,
Et la même prière : le mépris de l’homme.
Mais déjà nous partageons, aussi, le même mal,
Ce mal qui tue vos danseurs, chanteurs, bateleurs
Comme nos démunis, nos proscrits, nos pauvres hères.
Car sur notre terre, les dieux meurent
Comme les lascars.
Vous ricanez braves gens de mes pauvres vers,
De mes tristes mots.
Mais, déjà, vos dents tombent de ce rire.


Et quand aurez tué le dernier homme,
Abattu le dernier arbre,
Et pollué la dernière rivière
Alors vous saurez, comme, disait l’Amérindien,
Que l’argent ne se mange pas.
Le bateau tangue et gîte dans sa dérive
Sous les coups répétés des proscrits et des exclus
Entassés dans les cales.
Mais du haut de la hune les nantis pensent.
Ils pensent que c’est la houle qui roule le navire ;
Et quand la coque gémit, craque et se fissure,
Ils disent que seules les vagues gémissent et pleurent.
Les politiques se pourfendent ; les experts affirment ;
Les consultants exhument des vérités périmées.
Assis face à la mer, vous ne voyez que sa surface,
Que ses vagues qui se jouent de vous,
Qui se jouent entre elles.
La terre tourne imperturbable
Sur son chemin le plus court,
Dans sa longue révolution.
Elle écarte dans sa marche l’ivraie de l’engrais
Comme la ronde des saisons les feuilles d’automne.
De nouveaux printemps s’annoncent sur l’hiver.
Les oiseaux migrateurs sont de retour.
Nul ne les accueille au ciel embué de nos yeux.
Ma soeur entends-tu dans le sillon, au bas du sol,
Le chant de l’alouette ?
De ses ailes fragiles, palpitante,
Elle va reprendre son vol.
Là-bas dans les ruisseaux au-dessus des roseaux
Elle vole l’alouette
Comme un pollen par dessus la plaine.

Poissy, janvier 1993





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