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C’EST DE L’HOMME QU’IL S’AGIT JEAN BERNARD ED. OD. JACOB PARIS 1988
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Ethiopiques n°52
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
1e semestre 1989- vol. 6 n° 1

Auteur : Lilyan Kesteloot

Voici un ouvrage rare, chargé de toute l’angoisse du monde - singulièrement de celle issue de la souffrance et de la mort des enfants - et comportant la seule réponse que peut y donner, loyalement, l’homme moderne, à savoir l’effort et le travail pour y remédier.
Avant d’ouvrir ces mémoires, - car les souvenirs y alternent avec les pages de réflexions - il conviendrait de relire Camus, La Peste, et la conclusion du philosophe qui disait que, face au malheur du monde, nous devrions tous être des médecins.
Le livre de Jean Bernard, c’est le livre de Rieux, le médecin de La Peste. Et ce que pourrait penser Rieux, après soixante ans de travail dans un service hospitalier d’enfants leucémiques.
Il y a quarante ans encore les leucémiques étaient irrémédiablement condamnés : c’est le cancer du sang, on n’en connaissait ni les causes ni les remèdes. On venait de découvrir les sulfamides suivis bientôt par les antibiotiques ; d’autres maladies étaient jugulées, tuberculose, méningite, syphilis. Mais rien pour les cancers, et moins encore pour ceux du sang où la chirurgie ne pouvait même pas tenter l’ablation des cellules anarchiques !
Que dire alors en 1933 lorsque le jeune médecin Jean Bernard après une spécialisation en en hématologie (alors à ses débuts) est affecté à l’hôpital Claude Bernard, puis à l’hôpital Herold au Nord de Paris. Il est impressionné par la résignation des collègues à chaque enfant qui mourait : « la leucémie est une maladie à tout jamais fatale, nous sommes navrés, pensaient-ils, mais nous n’y pouvons rien ». Jean Bernard ajoute : « il me parut alors impossible d’accepter cette résignation. La mort d’un vieillard est un événement triste, mais c’est normal. La mort d’un enfant est un scandale. Le refus de ce scandale inspire depuis notre combat. Mais il faut encore disposer d’armes pour combattre ».
Une seule méthode pour trouver ces armes qui n’existaient pas : la recherche, l’exigeante postulation de trouver la solution justement là où on ne connaît encore rien. Ce mélange de patience, de temps investi, d’attention passionnée, d’errances indécourageables, d’échecs et de recommencement, persévérance que nécessite la recherche expérimentale, c’est vraiment cela qui fait la différence entre les hommes de progrès ceux qui découvrent et font avancer le monde - et les autres.
Travailler dans des caves, pendant la guerre, forger ses outils, ses aiguilles, compter et recompter les globules du sang des rats, injecter du goudron dans leur moelle épinière pour vérifier l’hypothèse du cancer... car on ne savait même pas alors que la leucémie était un cancer !
Puis cette quête auprès des chercheurs rares en ce domaine - James Reilly, Marcel Bessis qui fit les premières transfusions sur le front d’Italie pendant le guerre, puis à Paris à l’hôpital St-Antoine ; puis les premiers essais de transfusion sur enfant leucémique, les premières rémissions, la mort retardée ; et dès lors l’activation des échanges avec les chercheurs américains et suisses, Burchenal, Gasser, Jim Holland.
« Cependant que les hommes politiques ne cessent de se quereller les hommes de science échangent leurs informations, se portent mutuellement secours, se comprennent, deviennent amis ».
Sacrée leçon. Voilà que les leucémies ont des rémissions qui prolongent la vie de quatre, cinq et jusqu’à douze ans.
En 1971 première guérison confirmée d’une petite Algérienne, puis d’autres, aujourd’hui 60 à 70 % de guérison d’enfants leucémiques.
Bien sûr remarque Jean Bernard, il y a d’autres maladies, et même de nouvelles, le Sida. Mais sous l’angle de la santé de masse, la médecine a vraiment transformé le destin de l’homme :
« La femme, l’homme d’Europe Occidentale, d’Amérique, du Japon, ont une vie longue et meurent, de cancers, de maladies du cœur et des vaisseaux ; l’enfant des mêmes régions ne meurt presque Jamais ».
Mais certes aussi « la femme, l’homme, l’enfant d’Afrique, d’Asie du Sud-Est, d’Amérique du Sud, ont une vie brève, meurent de faim, d’infections, de parasitoses... la solution toutefois des grands problèmes de santé du Tiers Monde n’appartient pas seulement aux médecins... »
Le monde est désormais coupé en deux. Le chercheur constate et déplore. Mais là s’arrête son rôle. Car lui en tout cas il a rempli sa tâche. Si chacun en faisait autant les problème mondiaux seraient sans doute résolus. Il pourrait s’en laver les mains.


Mais le livre de Jean Bernard dépasse le point de vue de l’étroit spécialiste. Il assume beaucoup plus et n’évite pas les questions de fond, pour autant qu’elles ne soient pas politiques.
En envisageant tous les problèmes de la bioéthique (greffe d’organe, insémination artificielle, maîtrise et manipulations génétiques, cobayes humains, etc.) il en arrive à poser des questions de philosophie, à propos tout d’abord du respect de la personne :
« Mais où finit sur cette terre, cette personne ? Avec la mort du cerveau ? Avec la mort d’une partie du cerveau, comme certains, assez scandaleusement, l’ont avancé ? Où commence-t-elle ? Avec le spermatozoïde, l’ovule ? Avec l’œuf juste fécondé... ? Avec l’apparition des premières cellules nerveuses ? »
Ensuite il s’interroge sur les progrès de la science et leur légitimité ainsi que sur la responsabilité des chercheurs. Entre le désintérêt des conséquences et la culpabilité, il propose une troisième attitude : celle du chercheur conscient qui « s’efforce par de nouvelles recherches de limiter les difficultés éthiques provoquées par leurs premières recherches ».
Difficile évidemment, mais Jean Bernard ne parle jamais dans l’abstrait, et aussitôt il propose un exemple : les cinq étapes de la lutte contre le paludisme qui décimait les Noirs de Californie ;
a) recherche d’un nouveau médicament, la primaquine,
b) efficacité à 90 %,
c) intolérance totale et décès chez 10 % des malades,
d) découverte de l’absence d’une enzyme protectrice chez les individus qui sont morts à cause du médicament,
e) mise au point d’un test pour détecter cette enzyme, avant de donner le médicament en question.
Le problème est résolu, on peut protéger 90 % du groupe concerné sans danger pour les 10 % qui ne supportent pas le traitement (et qu’on essaiera de soigner autrement). Ainsi la recherche résout les impasses par des recherches plus poussées.
Pour Jean Bernard les solutions sont toujours devant. A aucun moment il n’envisage l’arrêt de la connaissance, le repos ou la pause, encore moins le retour au bon vieux temps.
Pourtant c’est un livre de souvenirs. Il opère un vaste balayage du passé de médecine, mais aussi de l’enfance, de l’auteur, de ses études, de la guerre et la résistance ; on découvre au passage l’homme de lettres à la grande culture, sa fréquentation de Gide, Cocteau, de Paul Valéry, de Jules Romains,
Léon Paul Fargue, Larbeau, Prévert, dans la librairie d’Adrienne Monnier, muse et mécène des écrivains de la Rive Gauche jusqu’en 1939.
Oui, ce médecin aimait la littérature, décrochait des prix de français au lycée Louis-le-Grand, où Lévi-Strauss, Tixier- Vignancourt, Pierre Dreyfus étaient ses condisciples. Durant la guerre, fait prisonnier ce sont les vers de Baudelaire, de Racine, d’Apollinaire, redits par cœur (car on l’avait privé de livres et même de papier et de crayon) qui vont l’aider à supporter l’enfermement, à conserver ; son contrôle intérieur, à garder l’espoir.
Et certes le style, son style, est remarquable par sa fermeté, sa concision, son élégance. Nul narcissisme, ni coquetterie, mais des phrases courtes, efficaces, et comme des flèches droit au but. Ses anecdotes rapides, limpides, qualités d’un homme de science habitué à écrire ce qui s’impose et rien de plus.
On découvre aussi, au cours des pages, l’académicien et ses charges honorifiques, ses consultations internationales, ses voyages. Jean Bernard réussit cependant le tour de force de nous promener tout le long d’une vie, la science, en demeurant constamment et jusque dans ses dernières lignes un homme du futur.
Et cette impression se confirme lorsqu’on entame son chapitre ultime où l’auteur nous confie sa vision de l’homme inscrit dans « l’espérance évolutive ». Récusant aussi bien le matérialisme scientiste du début du siècle que la foi - pour lui impraticable - des religions révélées, il incline pour une forme de spiritualité assez proche des positions de ce qu’on nomme aujourd’hui les nouveaux physiciens (mais il ne cite que Jean Guitton).
Homo faber, homo sapiens, homo mysticus, seraient ainsi pour lui trois étapes de l’évolution ; ce dernier atteignant une zone de la conscience d’où « surgit l’intuition des grands artistes, des grands mystiques ».
Nous trouvons là comme un écho de l’ingénieur-philosophe Abellio qui affirmait que l’art et la mystique étaient les fonctions transcendantes de la personnalité, lui aussi un scientifique agnostique.
Le Docteur Bernard s’interroge donc sur « le statut d’un être qui appartiendrait à l’éternité, et qui serait toujours présent dans la biosphère après avoir traversé la mort... évènement absolument improbable... mais l’évolution engendre l’improbable ».
Ce n’est pas un hasard si ce beau livre se termine par un mot de chercheur incoercible, incorrigible : la curiosité. Indomptable !
Pour l’avenir, la jeunesse quoi ! Et l’espérance. C’est bien d’un humanisme qu’il s’agit.
Livre à lire, en vérité, et même par ceux qui ne lisent jamais.





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