Accueil > Tous les numéros > Numéro 52 > L’ESPACE DE LA PAROLE DE FERNANDO D’ALMEIDA ED. SILEX, PARIS 1984



L’ESPACE DE LA PAROLE DE FERNANDO D’ALMEIDA ED. SILEX, PARIS 1984
impression Imprimer

Ethiopiques n°52
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
1e semestre 1989- vol. 6 n° 1

Auteur : Georges TCHIANGA

La plume féconde de Fernando d’Almeida vient de nous donner un nouveau recueil de poèmes. Il s’agit de L’Espace de la parole publié par les Editions Silex, à Paris. Ce quatrième livre vient consacrer et confirmer un talent depuis longtemps connu, et qui ne cesse de se manifester par des œuvres aussi nombreuses qu’originales. Fernando d’Almeida a réussi le pari de produire à son âge (il est né en 1955) beaucoup plus de textes que certains écrivains à la fin d’une longue carrière !
L’Espace de la parole se situe dans la veine habituelle de notre auteur, avec une richesse thématique essentiellement centrée sur les thèmes de l’exil, de la mort, de la vie, de la liberté, de la solitude et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Toutes ces idées-force sont développées avec maîtrise dans une langue cristalline et incantatoire. Cependant, ce dernier recueil se signale par quelques traits originaux. D’abord, il ne s’agit plus ici d’un seul long poème, mais florilège de six morceaux aux titres les plus divers. Par ailleurs, il y a lieu de noter, sur le plan thématique, l’insistance mise par le poète à la description des problèmes du quotidien. Il se rapproche davantage du peuple, faisant ainsi mentir ceux qui lui ont toujours reproché de pratiquer une poésie éthérée et inessentielle. Faut-il le redire, le poète ne s’adresse pas directement au peuple. Il sait fort bien que les petites gens ne le liront pas. Son but est d’éveiller la conscience des nantis, des « dynastes » et des décideurs égoïstes, afin qu’ils puissent penser aux « damnés de la terre ».
Entrons ensemble dans ce recueil, pour en savourer la substance. Dès le portail, le poème liminaire donne le ton de toute l’œuvre. Il s’agit pour le poète de dire sa fraternité avec son peuple, ainsi que son grand désir de contribuer à la solution de ses problèmes essentiels :
J’écris le mot Peuple
Sur les murs du monde
(...)
Je voudrais à l’heure de l’épreuve quotidienne extirper des entrailles de mon peuple le cancer du désespoir et de la misère
(p. 7)
La parole du poète est volontariste et curative. Son dessein est de lutter pour le salut de son peuple. Ce thème fondamental sera repris et amplifié dans les cinq autres poèmes, chaque fois, avec un cachet particulier. Le premier poème « Je dis toujours exil pour sublimer le royaume », est une profonde méditation du poète sur le sens de son œuvre et sur les vertus de la Parole. Cette parole, ce verbe poétique a une mission sacrée : analyser les miasmes du présent, pour mieux : inventer le futur et « sublimer le royaume ». C’est une démarche quasi scientifique, qui consiste à analyser la situation de sa terre, pour poser un diagnostic sérieux, préalable nécessaire à une thérapeutique efficace. C’est d’ailleurs la même mission que se donne le versificateur dans « L’immuable présent » troisième poème du recueil. L’impression qui se dégage de ces vers est celle d’une double postulation antinomique, le bien et le mal, l’espoir et le désespoir, le mensonge et la vérité, l’exil et le royaume. Le poète évoque avec nostalgie les souvenirs d’enfance ; il célèbre sa joie de vivre, mais dit aussi son horreur de la misère matérielle et morale qui déshumanise ses concitoyens, les enfermant dans la prison du désespoir :

Septante fois j’ai plié l’échine du désespoir
J’ai ourdi des complots contre l’Ordre lacunaire
Pour qu’en son exigence princière s’épanche la Liberté


S’il m’était permis de proposer au lecteur un poème parmi les plus beaux de ce livre, c’est sans doute Cérémonial de la Parole que je choisirais. Ici, le vers est plus léger, plus ailé, et plus transparent. On y sent une grande profondeur, une grande sincérité. Le poète s’y livre tout entier. Son amour du Verbe, sa passion de la liberté, sa compassion pour les déshérités, son angoisse de vivre dans un monde ambigu et hypocrite, sont dits avec maîtrise et sérieux. Le ton de ce poème est celui de la confidence. On sent battre le cœur du poète. Son courage politique aussi s’exprime ici : l ne sera jamais un poète de cour, prostituant sa plume pour quelque prébende. Il sera toujours le porte parole des déshérités auprès des dynastes, des puissants :

Et je dirai au dynaste
Ce qu’on m’a dit de lui dire
Que mon peuple me comprenne bien :
Je ne suis pas parti pour faire l’éloge
De ceux qui scandent des slogans
Que nos pas s’illuminent
Dans les gêoles du matin

Ce poème se singularise par la beauté de ses vers, leur limpidité, et cette émotion qui le parcourt d’un bout à l’autre. « Légende d’une Île » est un poème très politique dans la mesure où il est consacré à l’évocation d’un pays autrefois écrasé par un dictateur d’opérette et qui aujourd’hui, renaît à l’espoir : la Guinée Equatoriale. Le poète évoque le triste passé de ce pays et appelle de tous ses vœux un avenir meilleur. Le dernier poème a un titre fort significatif : « Je - Toujours Je ou dédicace pour un pronom pluriel ». Le singulier du poète, le pronom « Je » est en fait un élément de l’ensemble « nous », dans lequel il se comporte comme le levain dans la pâte. D’où son souci marqué pour la multitude, le peuple, les femmes enceintes et anémiées, la misère et l’analphabétisme. Le poète se défend une fois de plus d’être un artiste éthéré, s’enfermant dans sa tour d’ivoire :

Car je veux me mêler à mon peuple claudicant (...)
Je ne suis pas de ceux qui s’enferment
Dans les couvents pour officier la liturgie du Verbe
Je ne suis pas de ceux qui se pavanent
Dans le langage au mépris des sous-alimentés de l’esprit

Tout est clair. La poésie de Fernando d’Almeida s’inscrit dans la lignée de la poésie pragmatique, dévouée à une cause sacrée.
Après avoir parcouru ce recueil, on est émerveillé par la densité du verbe et la richesse thématique. Mais une impression forte se dégage : le poète descend du Parnasse, pour s’installer sur terre, parmi les siens. S’il y reste encore un peu par son verbe, son cœur est tout entier voué à son peuple. Il l’assiste, l’ausculte et nous le présente dans sa vie quotidienne. C’est d’ailleurs là un des paradoxes de la poésie de F. d’Almeida. Alors que certains s’obstinent a y voir un texte hermétique et quasi parnassien, il suffirait pourtant d’y jeter un attentif coup d’œil pour découvrir un vocabulaire exprimant le quotidien et la simplicité. Ce vocabulaire appartient à l’univers africain dont il décrit les réalités quotidiennes. Il présente aussi les problèmes angoissants de ceux qui souffrent dans le Tiers-monde et même ailleurs dans le monde !
La quotidienneté est aussi celle de l’aventure poétique. Chaque jour en effet, le poète doit lutter contre les mots rebelles et revêches véhiculant les idéologies aliénantes qu’il se propose de détruire. D’où cette insistance remarquable sur la problématique du langage. Dans tous les poèmes de ce recueil, l’écrivain revient sur son art qu’il analyse de façon quasi narcissique. L’art poétique de Fernando d’Almeida se dessine de lui-même à travers son texte. Le premier volet en est la maîtrise du lexique. Lexique riche, divers, électique, mais non point hermétique. Le mot ici ne doit pas être considéré dans sa singularité. Intégré dans son contexte premier, il devient limpide. Ce que le poète veut nous faire vivre, ce sont les efforts qu’il mène chaque jour pour parfaire son art et produire son texte. Il est du reste fier de son travail car

Orgueilleuse est l’écriture qui traque
Dans le connexion des mots le quotidien
(p. 11)

Les préoccupations pratiques du poète se retrouvent encore dans les lieux géographiques de sa pensée. Il est entièrement attaché au monde des vivants, il a les pieds sur terre. Derrière les comparaisons et les métaphores se profilent des lieux précis : Douala, Cotonou (la cité atlantique), la Guinée Equatoriale, le Cameroun, l’Afrique. Cette évocation est loin d’être exhaustive. Car l’espace géographique de F. d’Almeida est en réalité cosmique. Il se trouve partout où les hommes souffrent de la faim, de la pauvreté, de l’injustice etc...
L’Espace de la Parole se situe dans la lignée de ces œuvres poétiques qui secouent la torpeur du lecteur, et l’éveillent à l’essentiel. Car les problèmes de tous les jours y sont posés de manière frappante. Nul ne peut rester indifférent devant l’évocation de ce qui fait la trame de tout destin humain : la solitude, la vie et la mort, la misère et l’amour, le sort des laissés pour-compte. C’est pourquoi L’Espace de la Parole est sans doute une de ces œuvres destinées à vivre longtemps, par ce qu’elles ont à dire à tous les cœurs de tous les temps.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie