Accueil > Tous les numéros > Numéro 73 > L’AFRICAIN DE SERVICE, DES ZOOS HUMAINS AUX BIENNALES D’ART CONTEMPORAIN



L’AFRICAIN DE SERVICE, DES ZOOS HUMAINS AUX BIENNALES D’ART CONTEMPORAIN
impression Imprimer

Ethiopiques n°73.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2004

Auteur : Eliane BURNET [1]

La 49e biennale de Venise de 2001, organisée par Harald Szeemann, s’intitulait « Plateau de l’humanité ». On était donc en droit d’attendre, enfin, un aperçu de l’art africain contemporain en dépit de l’absence notoire de pavillon de l’Afrique sub-saharienne. On aperçut en effet, dans le pavillon italien, sur le « Plateau de la Pensée », voisinant avec le « Penseur » de Rodin ou un bronze indien du XIe siècle, des œuvres en provenance du Sénégal, de la Sierra Leone, du Cameroun ou du Kenya. L’art africain faisait donc bien partie de l’art contemporain. Mais une fois ceci démontré, il fallait chercher avec attention pour rencontrer des œuvres africaines montrées pour elles-mêmes et non comme éléments d’une justification du thème adopté par la biennale. Certes, on se heurtait nécessairement à une statue haute en couleur du Nigérian Sunday Jack Agpan, « Chief », en ciment armé, placé au centre d’une allée. Incontestablement on fut mis en présence de grandes sculptures d’hommes noirs et d’un environnement de type africain chez Sarenco l’Africano, mais il s’avéra assez vite que l’artiste était Italien. Fallait-il alors être Européen pour parler de l’Afrique ? C’est ce que pouvaient en effet confirmer Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, tous deux Italiens, qui, à partir des archives cinématographiques retravaillées du début du XXe siècle, mettaient en évidence la mentalité coloniale et en même temps dénonçaient ce regard sur l’Autre. A moins que Luc Tuymans - un artiste belge - ne suffise, par son exposition Mwana Kitoko, à faire mémoire des centaines de milliers de personnes tuées au Congo sous le pouvoir colonial.
Et pendant ce temps-là, dans une exposition a latere, en un palais vénitien très éloigné du centre de la biennale, des artistes africains étaient réunis sous la houlette de commissaires africains : Authentic/Ex-Centri : Africa In and Out of Africa [2].
Ce constat vaut pour ce qu’il permet de déchiffrer de l’attitude des institutions artistiques occidentales envers ce type d’art : souvent l’approche de l’art contemporain africain ressemble au regard des premiers explorateurs de l’Afrique [3]. Mais ce n’est pas assez dire, on pourrait soupçonner parfois une parenté entre le regard des organisateurs et celui des visiteurs des « zoos humains » du jardin zoologique d’Acclimatation qui présentait des Nubiens derrière des grilles et le regard des commissaires et des visiteurs de certaines expositions internationales.
C’est pourquoi il ne suffirait pas de s’appesantir sur la rareté des artistes africains dans les expositions contemporaines sans s’interroger sur la nature du regard porté sur ces œuvres venues d’ailleurs. Car ce regard nous apprendra plus sur celui qui regarde que sur ce qui est regardé, sur la diversité de nos intérêts que sur l’originalité des œuvres présentées.

1. L’ART AFRICAIN CONTEMPORAIN N’EXISTE PAS

En préalable il faut satisfaire à l’exigence du ti estin socratique, le « qu’est-ce que c’est que » de la définition. Question qui se décline en plusieurs autres. En quoi peut-on parler « d’art » quand on parle de l’art africain ? En quoi peut-on parler d’art « africain » ? Y a-t-il une différence à parler de « l’art contemporain africain » ou de « l’art africain contemporain ? »
En quoi peut-on parler « d’art » quand on parle de l’art africain ? La réponse à cette question, qui semble provocatrice, n’est pas simple, car s’ouvrent deux réponses possibles : soit nous déclarons qu’il n’y a pas d’art africain puisqu’il n’existe pas de terme correspondant dans les langues africaines : pas de mot pas de réalité, soit nous déclarons qu’il y a bien un art africain et, du haut de notre supériorité, nous attribuons cette qualité à des œuvres qui n’avaient pas été produites par une visée d’art, mais qui, par l’effet produit sur nous, répondent à une attente que nous qualifions d’esthétique.
En effet, certains disent que « l’art » ne serait pas un concept africain, il serait tout au plus une pratique comme celle de « l’art brut », « l’art naïf » ou « l’art » des malades mentaux. Ce que nous appelons les beaux-arts, en mettant dans cette expression une admiration pour des œuvres d’exception produites par des hommes exceptionnels doués de génie, n’a pas de correspondant en Afrique : il n’y pas de mots pour désigner l’œuvre d’art, l’artiste et l’art dans la plupart des langues africaines. Il serait donc légitime de trouver, dans l’absence de correspondant lexical, la preuve de l’absence d’une réalité. Ces conclusions s’appuient parfois sur certaines déclarations de John Langshaw Austin, l’un des plus célèbres représentants de la philosophie analytique. Le langage courant, la manière de parler ordinaire, renfermerait en effet les distinctions nécessaires et suffisantes à toute recherche philosophique :

« Notre stock commun de mots trace toutes les distinctions dont les hommes ont pensé qu’elles méritaient d’être établies, ainsi que les relations dont ils ont pensé qu’elles valaient la peine d’être marquées, cela tout au long de nombreuses générations : puisque du point de vue de la question de la survie des éléments les plus adaptés, elles ont résisté au test le plus long, elles sont sans doute plus nombreuses, plus sensées et plus subtiles, du moins en ce qui concerne les affaires ordinaires et raisonnablement pratiques, que celles que vous et moi sommes susceptibles d’imaginer un après-midi dans notre fauteuil » [4].

Si l’on fait appel à la sagesse du langage, le manque de mot sugg