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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

LA CULTURE MANDINGUE COMME FACTEUR D’INTEGRATION SOUS-REGIONALE OUEST-AFRICAINE [1]

Auteur : Communication présentée par la délégation guinéenne

Les centre-performances des stratégies de développement ont toujours été au centre des débats sur les problèmes de développement économique en Afrique. C’est précisément parce que ces stratégies ne prennent pas en compte dans la plupart des cas, les réalités spécifiques du continent qu’elles se soldent par un constat d’échec. L’obstination à vouloir réaliser le développement dans le cadre étroit des micro-nations et la marginalisation excessive de la dimension culturelle, permettent d’entrevoir la complexité des problèmes à résoudre et dont la persistance contribue à maintenir les populations africaines dans un état de pauvreté chronique. _ Or, on assiste de nos jours, à une restructuration profonde du monde, avec la constitution d’espaces économiques régionaux et sous-régionaux à vocation intégrationniste. La fin de la guerre froide et la disparition des blocs antagoniques ont largement contribué à ces transformations fondamentales. Prenant conscience de la gravité des défis qui l’interpellent, l’Afrique manifeste de plus en plus d’arguments pour l’intégration comme la solution aux maux séculaires de notre continent. L’intérêt croissant des dirigeants et des peuples pour la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en est le témoignage. _ Il importe cependant de souligner que l’intégration ne doit pas être perçue uniquement sous l’angle de l’accumulation quantitative de richesses matérielles, mais elle doit être envisagée avant tout dans ses aspects qualitatifs, avec comme cible privilégiée les populations et les problèmes liés à leurs conditions d’existence. Autrement, on risquerait d’enfermer les programmes de développement dans un cycle sans issue. _ Dans ce cadre, on peut se demander quel rôle peut jouer la culture mandingue dans une intégration sous-régionale ouest-africaine. Il y a là une problématique nouvelle qui n’a pas encore été étudiée de façon approfondie et c’est en cela qu’elle recèle une grande originalité et une grande pertinence qui justifient son choix comme thème de notre atelier.
Notre réflexion s’articulera sur trois points :
1) le cadre géo-historique
2) les composantes de la culture mandingue comme facteur d’intégration dans la sous-région ouest-africaine
3) propositions pour le futur.


I. CADRE GEOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE

La culture mandingue s’est épanouie dans une ère géographique homogène. Son influence a pu certes, déborder le cadre spatial de cette ère, mais l’espace culturel mandingue paraît bien correspondre pour l’essentiel à la sous-région appelée « Afrique Occidentale ». Neuf pays du continent ont été les foyers de diffusion et de rayonnement de la culture mandingue. Il s’agit des Républiques actuelles du Mali, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, du Sénégal, de la Gambie, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Libéria et de la Sierra-Léone soit 1200 km d’Est en Ouest et 1000 km du Nord au Sud.
Cette culture mandingue a été imposée, au cours des siècles et tire son origine de la naissance et de l’expansion prodigieuse du plus prestigieux empire africain du Moyen Age, l’Empire du Mali. Les brillantes conquêtes de Soundiata Keïta et de ses successeurs ont permis détendre les territoires de l’Empire du Sahara à la Forêt et de l’Atlantique à Gao. Ainsi du XIIIè au XVIè siècles se sont développées une culture et une civilisation dont le rayonnement dans l’espace et dans le temps leur a conféré une portée universelle.
Grâce à la solidité de ses institutions, à la puissance et à l’efficacité de son administration, l’Empire mandingue a édifié un Etat fortement centralisé et bien structuré.
L’attrait exceptionnel dont le Manding fut l’objet de la part des Arabo- Berbères est imputable dans une large mesure aux pèlerinages qu’effectuèrent à la Mecque les Souverains islamisés. Le faste déployé par Kankou Moussa 1er au cours de son pèlerinage dans les Lieux Saints, et que les chroniques arabes évoquent avec talent et admiration, est fort significatif à cet égard.
Dans le même ordre d’idée, il convient de souligner le rôle des Institutions mandingues dont la souplesse et la tolérance ont favorisé les migrations des Arabo-Berbères dans la sous-région ouest-africaine où affluaient les caravanes de négociants et de lettrés musulmans. C’est cette tolérance qui a rendu possible le prosélytisme des hommes de religion qui ont séjourné dans les différentes capitales africaines et dont le rôle a souvent été exagéré.
Au plan des structures et politiques l’Empire mandingue reposait sur une organisation classique et tribale. Au sommet de la pyramide se trouvait le roi entouré des principaux clans alliés qui ont pris une part active à la victoire de Kirina en 1235. Ce sont les Condé, les Traoré, les Kourouma, les Camara.
C’est cette aristocratie qui exerçait le pouvoir et avait recours à l’occasion, à l’avis consultatif des anciens. Les structures définies par la Charte de Kouroukan-Fouga se réfèrent à des valeurs morales qui gardent encore de nos jours toute leur vitalité : le respect des anciens, détenteurs de l’expérience et de la sagesse ; les relations de plaisanterie entre les membres des différents clans. Ainsi, il apparaît que l’Empereur tirait son pouvoir de la force de la tradition.
Certes, l’Islam a imprimé aux institutions traditionnelles un dynamisme nouveau, mais la conversion des souverains à la nouvelle foi n’a pas entraîné un renoncement total aux croyances traditionnelles. Ce syncrétisme s’est introduit dans les différentes manifestations ...de la vie culturelle mandingue. Les paysans et les artisans qui formaient la base de la pyramide sociale restaient fortement marqués par la communauté de langue et de culture et prenaient une part active à la vie économique de l’Empire. Le commerce qui a fleuri au 16è siècle, a été stimulé par la facilité de circulation et de résidence dans les différentes parties de la sous-région. La paix et la sécurité étaient les conditions requises pour la prospérité générale. Ibn Battouta, voyageur arabe qui visita le Mali en 1354, a largement témoigné de la quiétude et de la paix au sein de l’Empire.
Le même fond négro-africain, inspiré de l’Education traditionnelle avec toutes ses valeurs morales se retrouvait de la savane à la forêt et avait fini par créer une unité de civilisation. La relation étroite existant entre l’autocratie dirigeante et les hommes de religion a joué un rôle décisif dans l’essor du commerce. L’Etat a dès le début canalisé les négociants arabo-berbères en imposant des monopoles, notamment sur les pépites d’or ainsi que des taxes sur les transactions commerciales privées. Voilà ce qui explique les bonnes dispositions des Souverains soudanais à l’égard des négociants auxquels étaient accordés des avantages.
« L’enracinement et la consolidation de la culture traditionnelle mandingue ont été réalisés par des expériences historiques ultérieures qui ont tenté de restaurer de vastes ensembles étatiques à l’image de l’Empire de Soundiata. L’exemple de l’Almamy Samory Touré, Empereur du Wassoulou, est significatif à cet égard. Il a réussi, grâce à sa vigoureuse entreprise de conquête, à consolider la culture mandingue par des brassages interethniques importants. Grand organisateur doublé d’un stratège militaire, l’Almamy Samory Touré a bâti un Empire bien structuré qui puisait sa force dans la communauté de langue et de culture du peuple. Cette réussite politique lui a permis de résister pendant 18 ans à la domination étrangère française.


II. LES COMPOSANTES CULTURELLES MANDINGUES COMME FACTEUR D’INTEGRATION

Ainsi qu’on le voit, la culture mandingue s’est développée dans un espace géographique homogène qui coïncide dans les grandes lignes avec les contours de la sous-région ouest-africaine. En dépit des vicissitudes de l’Histoire marquées par les progrès techniques et scientifiques considérables qui menacent dangereusement les valeurs authentiques de civilisation africaines, des éléments culturels importants continuent de survivre de façon tenace, et dont la revalorisation contribuera à bâtir une intégration sous-régionale viable. L’exploitation judicieuse des acquis de la riche histoire mandingue pourrait nous aider à concevoir des stratégies originales pour une intégration échelonnée en Afrique de l’Ouest. Il faut dès lors partir du postulat selon lequel l’homme est la finalité de tout développement. La mobilisation des populations africaines autour des programmes de promotion économique est à ce prix. A cet égard, les associations de travail, si répandues dans les pays de la sous-région et qui regroupent souvent des centaines de travailleurs, pourraient se transformer en groupements de travail coopératifs, inspirés par des valeurs comme l’esprit de solidarité, d’aide et d’entraide.
La circulation des biens et des personnes peut être plus rapidement traduite dans les faits si les gouvernements des pays de la sous-région acceptaient de transcender les barrières frontalières découlant du découpage colonial et que viennent renforcer la rigidité des législations douanières de maintes administrations de nos Etats.
La sagesse et la morale traditionnelle peuvent devenir des valeurs sûres pour favoriser l’avènement d’un climat de paix et de sécurité dans la sous-région. En effet, aucune intégration pour le développement n’est possible sans la paix sociale. La culture mandingue pourrait jouer un rôle primordial dans cette voie.
Les dirigeants des Etats africains doivent s’enrichir du génie créateur des illustres devanciers, bâtisseurs d’empires en conférant à la structure de l’Etat les caractères de la modernité. Il faut concevoir la mise sur pied de :
- une administration bien organisée et ayant une claire conscience des intérêts supérieurs de la Nation.
- une fiscalité simple mais efficace.
Le sens de l’honneur, de la dignité, le respect de la parole donnée, le courage et l’esprit de sacrifice doivent devenir la garantie morale du respect des engagements pris par les gouvernements dans leurs relations de coopération bilatérale ou multilatérale avec des Etats tiers. La volonté politique ni souvent affirmée avec force dans le discours politique, deviendrait ainsi une réalité tangible.
Les différentes composantes de la culture traditionnelle mandingue sont parfaitement en harmonie avec les exigences d’une intégration ouest-régionale, débarrassée de toute forme de mimétisme aveugle et de tout schéma préconçu. On entrevoit dès lors le rôle déterminant que peuvent jouer dans la réalisation d’une intégration sous-régionale des valeurs tirées de l’éducation traditionnelle avec ses rites divers, la musique, les chants, les danses et les arts. La réflexion sur les modalités d’une telle intégration devrait s’élargir à la dimension de l’oralité quand on sait que c’est elle en fin de compte qui constitue le véhicule privilégié de toute culture et de toute la civilisation africaine. Le dialogue et la concertation dont le rôle devient prépondérant dans les relations internationales, sont inconcevables sans l’oralité.
Du coup, l’importance des instruments de musique, en tant que composantes essentielles de la tradition orale apparaît de façon particulière. Balafongs, tam-tams, bolon, kouas, kora, etc. ont joué un grand rôle dans la formation de la conscience historique des peuples africains, ainsi que dans le raffermissement de leur identité.
Voilà pourquoi l’oralité doit être préservée en tant que refuge ultime des valeurs culturelles authentiques de l’Afrique. Elle doit reprendre une place privilégiée dans les relations entre les Etats de la sous-région ouest-africaine, qui doivent entretenir des contacts permanents et directs entre les gouvernements à tous les niveaux.
De toute évidence, l’esprit de dialogue et de concertation procède de la palabre africaine dont la manifestation première est la parole. De même l’esprit de consensus qui est en passe de devenir une donnée incontournable dans les négociations et dans le règlement des différends dans le monde plonge ses racines dans l’oralité. Il convient donc d’en assurer la protection et la promotion afin qu’elle devienne un instrument efficace toujours plus opérationnel au service de l’intégration sous-régionale africaine.


III. PROPOSITION POUR LE FUTUR

La culture mandingue est fortement présente dans les modes de vie et de pensée des populations de l’Afrique de l’Ouest.
Sa vitalité sous-tend toutes les formes d’activités grâce au dynamisme de la langue, véritable élément d’unité et de cohésion dans le but de promouvoir la culture mandingue pour en faire un facteur dynamique d’intégration sous-régionale, la mise en oeuvre d’une politique de revalorisation du patrimoine culturel manding s’impose comme une nécessité urgente. Dans ce cadre, les mesures ci-après pourraient être envisagées.
1 - Promotion d’une pédagogie nouvelle qui assurerait l’introduction dans les programmes des école de cours sur la culture traditionnelle mandingue.
- L’étude des instruments de musique traditionnels, qui sont les supports de la culture.
2 - Organisation du Tourisme des jeunes dans la sous-région pour consolider la communauté de langue.
3 - Accélérer la mise en oeuvre de la politique de libre circulation des personnes et des biens au sein des Etats de la CEDEAO.
4 - Institutionnaliser le colloque sur la culture mandingue.
5 - Création d’un Institut d’Etudes et de recherches sur la culture mandingue.


[1] Communication présentée par la délégation guinéenne.




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