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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Mamadi KOUYATE

Comme il s’agit de parler du peuple Mandé qui a joué un rôle historique considérable avant notre siècle, nous vous proposons le « Djéyi » qui est en usage dans tous les pays de l’Ouest africain.
Le « Djéyi », qu’est-ce que c’est ?
Le « Djéyi », en malinké, ou « Djéki », en Bambara, est l’appellation commune du chasse-mouche ou la queue traditionnelle que détiennent certains hommes appartenant à une catégorie socio-professionnelle déterminée. Nous en distinguons trois sortes :
- celle faite de la queue proprement dite,
- celle confectionnée à partir de la crinière d’une bête,
- celle obtenue à partir de fibres végétales.
Le « Djéyi » doit son nom à la crinière, donc à la deuxième catégorie que le Malinké dénomme « Djéyi » et le Bambara, « Djéki ». Généralement, ce sont les féticheurs, les artistes et les chefs qui le détiennent. Son aire géographique s’étend sur presque tous les pays d’Afrique au Sud du Sahara. Apparemment, il sert à chasser les mouches, comme son nom l’indique. Mais dans la société traditionnelle, il joue un rôle capital qu’il serait intéressant de connaître. Evidemment nous ne pourrons parler de ce rôle dans tous les pays d’Afrique Noire, nous essaierons seulement de le camper dans sa partie guinéenne, principalement la Haute-Guinée qui fut le berceau de la civilisation mandingue.
Les origines mandingues du « Djéyi » remontent à la très célèbre légende du fameux buffle de DOO rapportée dans trois importants ouvrages, Soundiata ou l’épopée mandingue du Professeur Djibril Tamsir Niane, Kala Jata de feu Massa Makan Diabaté et Kouma la fölö kouma, le maître de la parole du regretté Camara Laye. C’était un buffle, la métamorphose d’une vieille femme, Doo Kamissa, qui dévastait les champs et tuait les chasseurs qui tentaient de le tuer. Deux frères, Woulani et Woulaba, à force de courtoisie, de patience et de gentillesse, gagnèrent le coeur de la vieille. Celle-ci promit de se livrer à eux, à condition qu’ils acceptent d’épouser sa petite fille, Sogolon, la laide. Marché conclu. Les chasseurs et la vieille qui a repris sa forme de buffle, se rencontrèrent dans la plaine de Wourantamba. A la vue de la bête, le frère aîné s’enfuit et se réfugia dans les branches d’un arbre. Le cadet, lui, la brava et la tua. Pour convaincre son aîné qui doutait de sa victoire, il coupa la queue de la bête et la lui montra. Les deux frères regagnèrent la ville où ils furent fêtés et choyés. Respectant leur engagement, ils demandèrent la main de Sogolon Kédjou, la laide.
Selon la tradition malinké, le cadet ne se marie pas avant l’aîné. Woulani, le vainqueur du buffle, céda donc la fille à Woulaba qui ne put cependant la posséder. Sogolon avait des pouvoirs magiques multiples. Pour la même tradition, le cadet, sauf par voie d’héritage, ne doit guère voir nue une femme qui a vu nu son frère aîné et que celui-ci a vu nue. En conséquence, Woulani ne pouvait prétendre à la main de Sogolon. Les deux frères décidèrent donc de marier la petite fille de Doo Kamissa à un ami de leur feu père, le roi Naré Maghan de Niani. Celui-ci, bien qu’averti par un chasseur-devin, accepta la fille à contre coeur. En plus de Sogolon, les deux frères lui cédèrent la queue du buffle qui était la somme de toutes les puissances, de tous les pouvoirs magiques de la vieille Doo Kamissa. Tout homme qui possédait cette queue pouvait vaincre toutes les autres puissances, tous les autres pouvoirs, y compris ceux de Sogolon Kédjou. Le roi Naré Maghan s’en servit comme chasse-mouches, et surtout comme insigne de son pouvoir et talisman protecteur et porte-bonheur. Depuis, la queue occupe une place de choix dans la tradition mandingue.
En Guinée, synthèse de quatre zones naturelles où les traditions se sont perpétuées et où les cultures s’imbriquent pour parfois se compléter, le « Djéyi » représente une symbolique significative lors des manifestations et rites à caractère sacré ou populaire. Brossons rapidement le « Djéyi » dans les trois autres zones avant d’en arriver à la Haute-Guinée qui est notre centre d’intérêt.


LE DJEYI EN BASSE - GUINEE : « ALHE »

En Basse côte, seuls les Bagas, dans la région de Boké, utilisent le « Djéyi » qu’ils appellent « Alhé ». On y distingue deux sortes : la queue et la fibre végétale. La queue est débarrassée des vertèbres que l’on remplace par un bâtonnet bien poli sur lequel on la coud. La ficelle attachée au bâtonnet sert à retenir « Djéyi » au poignet. Les feuilles de palmiers ou les régimes précoces de palmiers traités conséquemment, donnent la troisième catégorie de « Djéyi ». Ici ce sont les doyens d’âge du village, les chefs de clans et les féticheurs attitrés qui se servent du « Djéyi » fait à partir de la queue de vache surtout. Les chanteurs, danseurs et musiciens utilisent, quant à eux, le « Djéyi » en fibres végétales. En Guise de chasse-mouches seulement, certains chefs de famille disposent de cette dernière catégorie.
Au cours du « Mathiôli » ou cérémonie d’initiation des jeunes, le prêtre de la grande case de chaque clan, et le patriarche qui officie dans la grande case commune à tout le village, dansent, avec en main, le « Djéyi » qui est leur enseigne et qui, en même temps, protège le clan, le village et les enfants contre tous les maléfices. Les grandes cases abritent les fétiches tutélaires. A l’aide du « Djéyi », on peut tuer un individu qui se comporte contrairement aux règles de la morale en vigueur. Chez les Bagas, lorsqu’un concitoyen meurt sans avoir fait son testament, ou s’il n’a pu prononcer aucun mot, on lui remet le « Djéyi » et lui demande de dire le message qu’il avait à transmettre. Miraculeusement, il parle, livre son message. Et quand il se tait, on lui retire le « Djéyi » et l’inhume.

LE DJEYI EN MOYENNE-GUINEE : « BOUCCOL NAGGUE »

Cette région montagneuse qui est le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest est fortement islamisée ; les empreintes de l’animisme sont beaucoup réduites. Cependant, quelques-unes des ethnies qui l’habitent, telles que les Koïrabés, les Koniaguis, les Bassaris, Tendas et Thiapis dans la Préfecture de Koundara, à la frontière de la République du Sénégal, font usage du « Djéyi » dénommé « Bouccol Naggué » en langue pular. Prenons par exemple les Koïrabés. Ils sont à la fois chasseurs et éleveurs. En début de saison sèche, ils organisent une grande cérémonie, le « Touppal », au cours de laquelle on donne du sel aux bovins et procède au baptême des veaux. Elle a lieu en brousse où une grande aire est aménagée, sur laquelle on met de ci, de là, des tas d’une espèce de pâte faite de son de riz ou de fonio malaxée dans un mortier composé de sel, de bouse de vache, d’une termitière spéciale, de gluant et de poudre végétale appropriée.
C’est une grande fête qui commence entre 9 h et 10 heures du matin, pour ne finir qu’au milieu de la nuit. Les Koïrabés descendent des montagnes, tête, torse, bras et pieds nus, enduits de solution rougeâtre, portant une jupe d’écorce d’arbre polie ou de fibre de la même couleur, et des clochettes aux chevilles. Seuls les grands maîtres portent un bonnet que prolonge un « Djéyi » serti de cauris, avec lequel ils font bien de choses extraordinaires, acrobaties, pirouettes et jusqu’à pouvoir se transformer en hyène, léopard ou lion. La nuit, la flamme qui sort de leur bouche remplace valablement le feu de bois. Après la fête, les chasseurs qui ont leur « Djéyi » au poignet ou au canon de leur fusil, attendent les biches qui, entre 2 h et 3 heures du matin, viennent lécher le relief du repas des bovins. Chez les Koniaguis, au cours des cérémonies du « Djéngué » l’initiation des jeunes, les notables et les féticheurs conjurent le mauvais sort et protègent les enfants avec le « Djéyi ». Tous les utilisateurs du « Djéyi », au sein des ethnies citées, peuvent également tuer un individu nuisible à la société.

LE DJEYI EN GUINEE-FORESTIERE : « WOU’LOU »

C’est la région au climat équatorial, dominée par la forêt, habitée par plusieurs ethnies : Kissiens, Guerzés, Tomas, Manôh, Lélé, etc. Nous retiendrons l’ethnie Guerzé qui a une civilisation riche et variée, qui n’a subi aucune influence étrangère notoire. Voyons les manifestations du « Djéyi » en milieu Guerzé où il prend l’appellation de « Wou’lou » et faisons connaissance avec certaines figures de proue. Le « Gnanan » ou l’échassier, un masque porté sur de longues échasses de deux ou trois mètres. Il apparaît le jour pour les manifestations populaires. Le « Gnamou », il est le génie, l’esprit même de la forêt sacrée. C’est lui qui est en rapport direct avec les vieux initiés du village. Masque investi de pouvoir surhumain parmi les hommes, il conduit les enfants dans la forêt sacrée, parle un langage codé interprété par son griot, et apparaît de jour comme de nuit. Le « Zogomou », l’hôte des esprits de la forêt, le permanent au village. La « Zogonéya », une femme redoutable, la patronne des femmes fétichistes, la doctoresse. Elle a l’autorisation d’entrer dans la forêt sacrée pour soigner les malades. Après l’initiation, c’est elle qui conserve la clé de la forêt sacrée.
Chacun de ces personnages cités possède un « Djéyi » dû à son rang. Les queues généralement utilisées sont celles de la vache, du cheval, de la chèvre et du chien sauvage appelé « Zin Gun ». Le « Djéyi » en fibres de raphia se rencontre avec certains chanteurs et danseurs, et des enfants initiés qui dansent autour de l’échassier qui, lui, détient un « Djéyi » en queue de vache. Le chef du village se sert d’une queue de vache ou de cheval, la queue la plus répandue est celle de la vache. Cependant, les féticheurs les plus redoutables se servent de la queue du chien sauvage. Cette catégorie de « Djéyi » ouvragée avec la patte antérieure gauche de la même bête, a pouvoir d’avorter la pluie ou même de l’arrêter quand elle tombe, et de tuer une personne. C’est elle que l’on remet à un homme décédé hors de sa patrie et que l’on tient à inhumer dans son village natal. Le mort marche, suit les vivants jusqu’à destination. Il ne boit pas et ne mange pas. Aux étapes, on lui retire la queue et le fait coucher. Après le repos, on la lui remet, et il suit à nouveau les vivants. Ahmadou Kourouma en parle dans son très célèbre roman Les Soleils des Indépendances. Toutes les autres ethnies de la Guinée-Forestière procèdent ainsi.


LE DJEYI EN HAUTE-GUINEE

Pays de la savane, la Haute-Guinée est la terre des grands hommes qui ont marqué l’histoire de l’Ouest-africain par leur réputation, conséquence logique de leurs hauts faits d’armes. Ce sont, entre autres, Soundjata, Toraman, Fakoli, Kankou Moussa, Almamy Samory, etc. Comme dans les autres zones que nous venons de voir, le « Djéyi » est utilisé en Haute-Guinée par les féticheurs, les artistes et les chefs. Suivons maintenant chaque corporation avec son « Djéyi » .

I.LES FÉTICHEURS

En Haute-Guinée, nous distinguons trois types de féticheurs : ceux qui, uniquement, soignent les malades, punissent les sorciers et ne font qu’oeuvre utile, ceux qui envoûtent, forcent les coeurs, contraignent les volontés, et ceux qui traitent aussi les malades, mais qui oeuvrent dans le sens du mal et tuent même. Tous ces types de féticheurs se servent de la queue du coba. En essayant de classer les féticheurs, nous avons :

1 - Le Chasseur

Comme « Djéyi », ce brave solitaire qui explore la brousse à la recherche du gibier, utilise une gamme variée de queues. Selon son rang, cela peut être une queue de phacochère, de cheval, de bubale, d’antilope, de léopard, de buffle, d’éléphant, de lion, etc. Il peut également être en crinière. Son « Djéyi » ne lui sert pas seulement à chasser les mouches et autres insectes, il lui permet d’entrer en contact avec les génies de la chasse, le protège contre les serpents et les forces surnaturelles et, s’il est « Simbon », chasseur émérite, grand maître de la brousse aux pouvoirs étendus, il le rend invisible ou lui donne le pouvoir de prendre la forme d’un objet des environs quand il blesse une bête qui le charge. (Voir encore Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma). A l’aide du « Djéyi » il peut aussi nuire à un autre chasseur et même l’empêcher de tuer le gibier.

2 - Le Soliwoulén

C’est le saltimbanque, un masque qui lutte contre les sorciers. Son « Djéyi » est une queue de vache plaquée de cauris. Il lui permet de découvrir le sorcier dans la foule et de détruire son pouvoir. On fait recours au saltimbanque lors des cérémonies de circoncision, de maladie inexplicable ou de décès survenus dans des conditions mystérieuses, qui défrayent donc la chronique du village.

3 - Le Kônôgbin Wolô

Il est une autre catégorie de saltimbanque qui mène une lutte opiniâtre contre les surveillants de champs qui se livrent à la paresse. Son « Djéyi » est le même que celui de son homologue précédemment cité. Il sert à protéger les enfants contre les sorciers et les forces surnaturelles capables de leur faire du mal en brousse. Les deux sortes de saltimbanques que nous venons de voir sonnent une trompe faite de corne d’antilope et appellent les sorciers avec leur « Djéyi » au moyen de certains gestes. Ils installent également au village le « Nama », un fétiche qui n’épargne guère les sorciers.


4 - Le Kènè Djéli

Il est l’opérateur, le maître forgeron, féticheur doublé de sorcier qui circoncit les enfants. Il connaît les vertus médicinales des herbes, des graviers et des plantes. Son « Djéyi » est une queue de taureau rouge ou blanc sertie de cauris. Il lui permet non seulement de chasser les mouches (l’opération se fait en brousse) mais de voir et châtier les sorcières qui tentent de suivre le déroulement de l’opération, de se prémunir contre l’offensive de certains méchants qui essaient de lui nuire dans la pratique de son métier, et contre certains enfants qui sont de véritables sorciers redoutables.

5 - Le Soma ou le féticheur professionnel

Généralement il utilise un « Djéyi » en queue d’âne ou de taureau, bien qu’il soit libre de se servir de n’importe quelle autre queue. Les différents « Djéyi » qu’il emploie sont entre autres :

a) - Le Lombali : c’est une queue de taurillon blanc qu’on laisse baigner dans une solution de cendre, de suie et de beurre de karité fondu. Son utilisateur jouit de la popularité et de l’estime publique.

b) - Le Namakorô : il est la queue d’un taureau noir, d’un âne noir ou encore d’une hyène dans la force de l’âge. Namakorô est le nom emphatique de l’hyène qu’on appelle encore « Souloukou », ou bien « Namatroko ». On utilise le namakorô pour créer des problèmes à ses adversaires ou ennemis.

c) - Le Moussagbanan : lui, est une queue d’âne gris. Son rôle est de contraindre la femme d’aimer l’homme qui souhaite l’épouser, ou le riche avare d’être large. Celui qui s’en sert obtient toujours l’objet qu’il souhaite.

d) - Le Crafé : ou le mors, est la queue d’un âne, tout pelage confondu. Il sert à brouiller la piste à tous ceux qui jugent, à obtenir d’un chef quelconque son accord au sujet d’un problème donné.

e) - Le Dibi  : est ce « Djéyi » qui rend le chasseur invisible ; c’est une queue de taureau noir traitée conséquemment. Certains voleurs et même quelques militaires le possèdent. f) - Le Tafoni  : queue de taurillon rouge, jette le mauvais sort, rend malade et tue. C’est de lui que le féticheur confirmé se sert pour défier les autres au cours du « Dankoun sôh » ou de toute autre assemblée où les féticheurs mesurent leurs forces, leurs pouvoirs, quand il s’agit par exemple de boire l’hydromel ou de manger le « fidini djossôh », plat de fonio empoisonné.

g) - Le dè-sa : lui, est fait à partir de la queue de n’importe quel taureau. Il sème la discorde entre deux individus intimement liés.

h) - Le Bôdôfing : est une queue de taureau rouge. Il est un objet de divination et sert également à détecter le voleur et à retrouver l’objet volé.

On retiendra que la queue du taureau blanc ou rouge, du cheval blanc ou rouge jouent tous les rôles possibles du « Djéyi ».


II LES ARTISTES

Des féticheurs, nous passons aux artistes que nous classons, avec votre permission, en deux catégories : ceux qui ont une fonction sociale autre que de distraire, et ceux qui divertissent les hommes, animent la cité. Le « Bélén-ti », griot maître de la parole, le « Sènè Djéli », le « Séréwa » et le « Bôlonfôla » constituent la première catégorie. Faisons leur connaissance.

1 - Le « Bélén-ti »

Il est l’aiguille qui coud et recoud le grand tissu social que forme la collectivité des hommes. Pour parvenir à accomplir sa noble et généreuse mission, il se sert du « noona », le « Djéyi » fait à partir de la queue d’un cheval blanc, qui est le témoin de la parole. Il ramène les hommes sur le chemin tracé par les ancêtres, contraint les mauvais coeurs.

2 - Le « Sènè-Djéli »

C’est le griot des champs. Il suit les cultivateurs, son petit tambour à la main, les exhorte au travail bien fait. Il détient un « Djéyi » en queue de taureau rouge qui a pouvoir de stimuler le courage du cultivateur et aussi, et en cas de malentendu entre eux, d’anéantir ses forces.

3 - « Le Séréwa »

C’est une catégorie de griot qui suit en brousse le chasseur devenu « Simbon ». Il a comme « Djéyi » la queue d’un seigneur de la brousse : le lion, l’éléphant, la buffle, la panthère, etc. Son « Djéyi » est plus redoutable que celui du chasseur. Au cours du « globota » qui est une cérémonie hors du commun, les chasseurs et les séréwas rivalisent de prouesses et de tours magiques.

4 - Le « Bôlonfôla »

Ou joueur de « Bôlon », instrument de musique guerrière à cordes, suit les guerriers sur les champs de bataille, les exhorte à l’intrépidité, au sacrifice ou don de soi pour la protection de la cité. Au cours des veillées d’armes, il exalte les sofas et leur fait promettre la victoire sur l’ennemi. Il célèbre également le retour triomphal de l’armée. Le « Djéyi » qu’il a est une queue quelconque qui a un pouvoir extraordinaire.
La deuxième catégorie d’artistes, quant à elle, se compose de :

1- Konkoba Djéli

Masque populaire des griots, il ne paraît qu’aux grandes occasions : fêtes, funérailles d’une haute personnalité, etc. Le « Gnèbila », la fille vierge qui le guide et porte la caisse à fétiches, détient un « Djéyi », une queue de cheval blanc ou rouge, pour neutraliser les forces du mal camouflées dans la foule des spectateurs.

2 - Woïma

C’est le prestidigitateur. Il égaie les populations. Son « Djéyi » est une queue de biche qu’il manie comme s’il s’adressait à quelqu’un qu’il appelle ou envoie en mission. C’est une arme qui lui confère un grand pouvoir, celui de faire apparaître ou disparaître les choses, et aussi de le protéger contre le mauvais sort.

3 - Boundjani

Qu’on appelle encore « dén » ou « méndiani », est une petite fille de moins de quinze ans, excellente danseuse qui ravit les spectateurs. Le « Djéyi » qu’elle détient est en fibres de sisal. Il lui assure succès et popularité, et la protège contre tous les maléfices.

4 - Fouléföla

Ou le flûtiste, est dans le Sankaran (Faranah) le musicien qui est le plus proche des génies. Sa popularité et sa dextérité résident en son « Djéyi » qui est une queue de taurillon blanc qui le met aussi à l’abri de toutes les forces du mal.

5 - Kènè-Lôfôla

Généralement, ce sont de jeunes garçons qui vont de village en village annoncer aux parents et amis la date de leur circoncision. Le chef de la bande a un « Djéyi ». Le flûtiste et, quelquefois le tambourinaire qui les accompagnent, ont eux aussi le leur. Ainsi, dans la brousse comme dans les villages où ils dansent devant un public nombreux, les Kènèfôlôla sont protégés contre tous les sortilèges.

III. LES CHEFS

Le chef de village, ainsi que le doyen d’âge, utilise un « Djéyi », celui fait avec la queue d’un étalon blanc ou rouge. Le manche est spécialement décoré pour le distinguer de ceux utilisés par les autres détenteurs que nous venons de voir. Ce « Djéyi » soumet la population au chef et protège celui-ci contre toute attaque maléfique de sorciers, de féticheurs ou de marabouts. Outre toutes les fonctions que nous venons de voir, le « Djéyi » joue deux autres rôles non négligeables :

1-Rôle dans la jurisprudence

Si un conflit éclate entre deux individus, deux familles, deux clans, le moyen le plus efficace pour faire la lumière sur la situation et ramener la paix est le recours au « Djéyi ». On fait appel à un féticheur professionnel qui possède le « Namakorô » ou le « Dibi ». On allume un grand feu où l’on laisse rougir à blanc une lame de houe. A tour de rôle, on remet le « Djéyi » à chacun des protagonistes et lui demande de retirer du feu la lame de houe et la lécher trois fois. Celui qui a raison le fait sans sentir la moindre brûlure du feu ou de la lame incandescente, celui qui a tort n’ose pas s’approcher seulement du feu. En ce moment, il demande pardon en apportant deux noix de kola rouges et un bouc rouge. Après quoi, les notables procèdent à la réconciliation.

2- Rôle dans la diplomatie

Le « Djéyi » du chef est son insigne, son sceau, l’ordre de mission qu’il délivre. Il témoigne de l’authenticité de son message que son émissaire transmet à un autre chef. Cette transmission se fait de trois façons :
Premièrement, le messager remet le « Djéyi » entre les mains du destinataire, et celui-ci examine le problème posé et donne son avis.
Deuxièmement, le messager dépose le « Djéyi » sur la natte-siège du destinataire. L’ordre dans ce cas, est donné et être exécuté même si le destinataire ne l’approuve pas.
Troisièmement : le messager jette le « Djéyi » sur le destinataire. Ce geste qui est un défi se traduit par : « si tu n’exécute pas mon ordre, je te châtierai ». Et généralement, après cette dernière façon de transmettre le message, deux villages entrent en conflit armé.

IV. UTILISATION PROFANE

Le « Djéyi » a joué et continue de jouer un rôle important dans nos sociétés traditionnelles. De nos jours, on assiste à sa profanation. Des orchestres modernes, des ballets, d’autres acteurs de théâtre ou de cinéma, des commerçants, des chauffeurs, des plantons en font un usage autre. Le chanteur d’orchestre s’en sert pour magnifier ses gestes. Et pour embellir la chorégraphie de son ballet, rendre auguste et solennelle geste d’un de ces acteurs interprétant le rôle d’un féticheur, d’un notable, d’un chef, le metteur en scène ne se passe pas du « Djéyi ». Le commerçant époussette ses marchandises avec, le chauffeur ses sièges, et le planton le bureau de son patron. Tout « Djéyi » que n’importe qui peut impunément toucher et manier à sa guise, est un stéréotype à usage profane.





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