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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Mamadou MANÉ Maneebaa

Dans notre pays, il arrive souvent qu’à un carrefour deux véhicules linguistiques se heurtent. Cet accident, loin de conduire les victimes à l’hôpital (kaleel !), les amène plutôt à se régaler copieusement des maladresses qui ont causé la « rixe » : après avoir bien ri du choc pourtant désagréable tout au moins pour certaines oreilles, les occupants montent d’un cran et cherchent à retrouver leurs liens de cousinage ou « Sanawyaa ». C’est encore une occasion de tourner en dérision les comportements culturels des uns et des autres, la constante dans ce jeu étant la mise en évidence sinon l’exagération des travers ou prouesses gastronomiques des SEREER face à la sobriété des JOOLAA pour ne citer que cet exemple.
Tout cela se passe dans un climat si sain, si détendu, si amical que nous sommes portés à croire qu’il a trop tôt été décerné à quelque peuple de la mer, la médaille pour son sens de l’humour. Mais, contre mauvaise fortune faisons bon coeur et contentons-nous d’avoir le sens de l’amour ; nous parlons bien sûr de l’amour du prochain.
Ainsi, ces WOLOF, ces FULOO, ces JOOLAA... qui devraient être « à couteaux tirés » entre eux ou alors avec les MANDINKA, vivent, cohabitent dans une harmonie digne d’admiration...
Mais, le TUBAABU, qui, comme dit l’autre, excelle dans « l’art de vaincre sans avoir raison », nous imposa sa langue et sa culture. Alors, pendant longtemps, FULAA, SEREER, JOOLAA... travaillèrent dans la langue de l’étranger au point de la manier parfois aussi bien que les TUBAABU eux-mêmes.
Cette langue n’est-elle pas la seule qui ouvre la voie à une promotion sociale ? A un certain bien-être, à une certaine considération ?
Personne ne dédaigne le bien-être ; aussi, les JOOLAA, les WOLOF, les MANDINKA, tombés amoureux du « luxe et même (de) la mollesse », envoyèrent leurs enfants en masse à l’école qui, n’en pouvant plus, décida de fermer ses portes à certains, d’en vomir d’autres par intermittence, de transformer en déséquilibrés ceux qui ont pu se maintenir en son sein malgré les purges successives destinées à les en sortir...
« Méchante Ecole ! » crieraient certains ; mais, pouvait-il en être autrement ? N’avons-nous pas trop demandé à l’Ecole et aux élèves ? Ne contribuons-nous pas à détruire chez nos enfants la capacité productrice en les obligeant à s’exprimer dans une langue étrangère à la fois à eux-mêmes et à leur culture ?
Est-il aisé pour l’enfant, dans un milieu artificiel qui jure avec ce qu’il a connu jusque là d’apprendre en même temps, à lire, à écrire et à parler une langue qui « tombe presque des nues » et dont les structures sont mal maîtrisées par le maître lui-même ?
Devant tant d’inquiétudes, des couples JOOLAA-SEREER, FULAA-FULAA, FULAA- WOLOF, ont tout bonnement choisi de donner naissance à de petits TUBAABU.
Ils tentèrent de créer un milieu linguistique favorable en les mettant dans une « maternelle » de choix, en interdisant tout « tiifiant » ou « yendu » chez la tante ou les grands parents de la Médina ou du village, en brandissant la menace du licenciement immédiat devant tout domestique qui se laisserait surprendre entrain de parler aux enfants autre chose que le « TUBAABUKAŋ » [1]et... pour créer une certaine « couleur locale », Madame donne à ses /r une teinte gutturale, à ses cheveux une coloration rousse quand elle ne porte pas une perruque blonde ; puis, ah ! quel génie finit par se dépigmenter la peau travestissant ainsi l’anaphore « Musu koyoo Saasaa Booroo » [2] liée à l’oeuvre divine dans toute sa pureté.
« Aliénation ! » diraient certains, « avilissement ! » insisteraient d’autres. Mais nous ne pouvons pas en vouloir à ces familles d’avoir choisi une telle voie pour assurer l’avenir de leurs enfants ; « Quelqu’un qui se noie, disent les MANDINKA, s’accrocherait bien à un serpent ».
C’est certainement le cri de désespoir de tant de langues qu’on étouffe, la flamme de tant de cultures qu’on éteint, les pleurs de tant d’enfants torturés par des maîtres qui, la gorge nouée leur administrent un programme qu’eux-mêmes ne contrôlent pas toujours, c’est donc ce outil tout grondant qui a fait écho plus d’une fois à l’UNESCO dont plusieurs résolutions recommandèrent aux pays membres l’introduction d’un enseignement en langues maternelles, ne serait ce qu’au début de la scolarité. Dans un rapport des années 1950, on trouve à peu près ceci : « c’est à travers sa langue maternelle que tout être humain apprend d’abord à formuler puis à exprimer les idées qu’il se fait du monde dans lequel il vit ».
D’autres rencontres eurent lieu sur le même sujet dans plusieurs autres instances conduisant à des prises de positions plus ou moins « hardies ».
Au point où nous en sommes chez nous, malgré les craintes, les préjugés défavorables portés sur nos langues, malgré les inquiétudes de certains produits de la « vieille école », on comprend de mieux en mieux, il semble, que la seule issue qui nous reste passe par la revalorisation de nos langues nationales en les introduisant à l’Ecole non seulement comme des langes enseignées mais aussi et surtout comme des langues d’enseignement, selon les réalités locales de chacune d’elles.
Parallèlement, une alphabétisation de masse permettrait au moins à chaque MANDINKA du Pakao, à chaque WOLOF, même celui de KOKKI, d’avoir désormais droit, grâce à l’écrit, au secret à deux.
L’écriture, quel outil prodigieux pour nombre de nos compatriotes relégués au rang « d’ignorant » et qui pourtant tiennent dans les assemblées locales des discours dont la logique, dont la subtilité étonnent à maints égards ceux qui sortent des plus grandes écoles occidentales.
Quelle merveille, quand la « civilisation de l’oralité » peut, quand elle le juge nécessaire, s’appuyer sur l’Ecrit. La pratique dans certaines de nos familles de griots, témoigne déjà de la tendance à recueillir par écrit les pages de l’épopée de TURBAN et de BEREKOLON.


L’alphabétisation de chacun dans sa langue maternelle lèverait du coup tant de complexes entre « instruits » et « non instruits » et créerait une atmosphère de respect et de confiance mutuelle propice au développement d’une solidarité nationale.
Mais, nous ne nous arrêterons pas en si bon chemin. Nous ne saurons nous contenter de parler et d’écrire notre langue car l’outil privilégié de la préservation et de la communication de notre culture risquerait si nous n’y prenons garde, d’être fatal au cousinage que nous évoquons plus haut ; en effet, une trop forte concentration des populations sur leur fondement linguistique, sur leur culture, pourrait conduire à rendre plus étanches les parois culturelles des groupes ethniques, annihilant le peu de communications entretenues par le voisinage.
Le cousinage est déjà un acquis nous permettant au moins de nous tolérer. Mais un coup d’oeil plus attentif nous fait découvrir qu’une solidarité fondée sur lui reste très superficielle et le piment ethnique ne tarde pas à nous monter à la tête, réduisant à néant les autres « liens ».
Nous voilà condamnés à aller de l’avant puisque désormais nous rejetons l’assimilation de l’Occident, nous voulons trouver nos références chez nous et non chez nos anciens maîtres.
Assurément, une réflexion s’impose mais qui ne s’éternise heureusement pas, car à peine commencée, elle nous révèle qu’une solidarité équilibrée suppose un échange même si les deux actions de l’opération ne sont pas exécutées de façon simultanée. La solidarité demande donc un préalable : que nous puissions être en mesure de donner quelque chose, d’apprécier à la fois ce que nous donnons et ce que nous sommes susceptibles de recevoir. Sans cette faculté de discernement qui nous permet d’évaluer les facteurs de l’échange solidaire, le fondement humain qui en est l’essence demeure en marge de l’opération.
« Je parle bien ma langue et je l’écris convenablement ». Cela ne saurait être un point final. Je dois apprendre à me connaître à découvrir mon identité.
Alors, qui suis-je ?
- Je suis moi, je suis Sénégalais.
J’ai donc mon identité dans l’identité nationale. Ma particularité est un élément de l’ensemble que je reconnais comme étant le mien.
Pour ne prendre que l’aspect linguistique de cette réponse, dans un contexte national, je ne saurais me contenter de parler JOOLAA ou SEREER, je dois tendre à couvrir à épouser la réalité linguistique du « Sénégalais ». Dès lors, le « moi » prend des proportions nationales et la solidarité passe par sa voie propre qui est la connaissance de l’autre, connaissance dont naîtra le respect indispensable à la santé de l’opération.
A la limite, le SEREER doit identifier la culture MANDINKA, JOOLAA, WOLOF, comme sienne. Le « moi national » est couvert quand à la connaissance de soi nous ajoutons celle des autres nous-mêmes.
Dans notre milieu, souvent hélas, l’autre que nous connaissons, dont la connaissance suscite en nous un appétit soutenu, c’est l’ancien colonisateur. Cet appétit est si fort que la plupart du temps nous nous lançons dans la recherche de sa satisfaction sans nous rendre compte que non seulement le « connais-toi toi-même », n’est pas acquis, mais des « autres nous-mêmes », nous ignorons jusqu’à la vie quotidienne, jusqu’à l’instrument privilégié de la communication entre les hommes : la langue.
Combien de fois des Sénégalais ont dû recourir au français pour se comprendre ? Combien de fois le peuple qui écoute son « élite » s’est lassé de l’entendre s’adresser à lui dans une langue étrangère ?
« I ye min na kaŋo moy, I nin wole ka noŋo moy »
« On s’entend mieux quand on parle la même langue » aiment à dire les MANDINKA. Qu’en sera-t-il si on parle les mêmes langues ?
Non seulement la compréhension, et à travers elle, la solidarité, s’en trouvera renforcée et équilibrée, mais nous nous donnerions du même coup les instruments viables d’une solidarité internationale dont le véhicule nous est propre puisque celui de notre culture.
Puisque la réalité géographique de notre pays ne correspond pas à une réalité culturelle qu’elle cerne dans ses contours, nous pensons que des attitudes sont à observer pour asseoir et assurer une solidarité nationale, nos langues nationales sont les moteurs indispensables du développement et de la conservation de notre culture. Elles doivent donc retrouver la place qui est la leur non seulement à l’Ecole mais dans toutes les instances nationales.
Cela réduirait dans un premier temps des complexes de tous genres. Le « moi national étant la composante des moi spécifiques », nous devons pour assurer notre identité nationale, assimiler les autres nous-mêmes en donnant la priorité à la culture donc à la langue.
En d’autres termes, la langue seconde de chaque Sénégalais devrait être une langue nationale sénégalaise. Les habitants du pays se comprendraient mieux parce que parlant le même langage, c’est le cas de le dire, s’identifieraient au « moi national » et se reconnaîtraient dans chacune de ses composantes. La solidarité nationale serait alors chose aisée et les bateaux ethniques ou linguistiques ne vogueraient que dans le sens du mouvement général de la flotte nationale.


[1] Tubaabukaŋ = français

[2] Musu koyoo saasaa booroo = la femme claire est un remède.




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