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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Koumbouna KEÏTA

S’il y eut un facteur socio-culturel déterminant qui contribua de façon décisive à la consolidation de l’intégration ethnoculturelle des peuples de la sous-région ouest-africaine, c’est bien les croyances religieuses qu’elles soient païennes ou islamiques.
La tradition nous enseigne que les mandé-ka ont été les diffuseurs de bien de cultes et institutions culturelles païennes vers les peuples de la côte des rivières et de la zone forestière du golfe de Guinée.
De la rencontre des croyances soudanaises et paléonégritiques est né un syncrétisme religieux qui a donné naissance à de multiples cultes animistes ayant rayonné dans la sous-région.
Mais, sommes-nous autorisés à parler au cours de colloque des cultes mandé-ka traditionnellement réservés aux seuls initiés ?
Cela étant, plutôt que de vous faire un exposé détaillé de ces différents cultes car il y en a plusieurs, nous nous contenterons de deux aspects principaux tout en espérant que les discussions nous permettent d’aborder cette question beaucoup plus à fond.
Pour introduire ces deux aspects des cultes mandé-ka, écoutons tout d’abord le célèbre africaniste Maurice Delafosse qui dans son ouvrage a beaucoup étudié la société mandé-ka, les sociétés négro-africaines :
« Aucune institution n’existe en Afrique noire que ce soit dans le domaine social ou dans le domaine politique voire même en matière économique qui ne repose sur un concept religieux ou qui n’ait la religion pour pierre angulaire. Ces peuples dont on a parfois nié qu’ils aient une religion sont en réalité parmi les plus religieux de la terre ».
Le concept des cultes mandé-ka repose sur la perception qu’il a de la vie qu’il traduit dans un langage par des expressions imagées qui localisent en quelque sorte les sensations et la réincarnation qui a fait dire à certains mandé-ka qu’entre les morts et les vivants il n’y a qu’un simple voile d’obscurité. Ainsi chez le mandé-ka de Badou par exemple, durant les trois premiers jours de la mort du père de famille qui meurt d’ailleurs rarement jeune, son dîner était servi et placé à une heure tardive de la nuit sur le mirador de la cour parce qu’il doit revenir faire ses adieux à sa famille.
Il faut signaler que quelque soit les appellations ou le nombre de cultes qui varient selon les aires géographiques mandé-ka, la finalité demeure la même : il s’agit de la formation et de l’éducation de l’Homme.
Le rôle des cultes mandé-ka est d’enseigner la connaissance profonde de l’univers et de sa création dont l’objectif assigné est de réguler les rapports entre les hommes au sein de la société appelée institution de l’échelle des valeurs morales et spirituelles que nul n’a le droit de transgresser sous peine d’être sanctionné.

LE NYAMO

C’est la force vitale sans forme qui peut se concentrer dans toutes les parties du corps humain.

Le Nyamo est la vie, le mouvement, la parole. C’est une énergie en instance répartie aussi dans tous les animaux, végétaux, dans les choses de la nature. Le nyamo est divisible et transmissible, susceptible de variations quantitatives et qualitatives, sensible à toute impureté dont il s’imprègne et qu’il consigne aussitôt à son support et devient en ce moment un virus qu’on peut attraper comme une maladie contagieuse. Par exemple en passant près du cadre d’un animal tel le lion pour les Keïta ou en commettant un péché grave (adultère, inceste, crime crapuleux, etc.), sous ces formes le nyamo est très tenace, et les rites pour s’en débarrasser sont longs et compliqués. Le nyamo pour le mandé-ka n’est pas limité uniquement à l’être vivant mais s’étend aussi aux morts, à la nature et y circule comme un courant électromagnétique.
A l’origine, le nyamo d’un individu est formé du nyamo du père et de la mère et celui d’un autre parent vivant ou mort.

Pour illustrer ce qui précède, nous vous donnons quelques manifestations du nyamo :

-c’est le nyamo du père ou de la mère qui tourmente l’enfant maudit,
- c’est le nyamo de la victime qui tourmente le meurtrier,
-c’est le nyamo de tout ce qui est interdit qui frappe l’impur.
Pour conclure ce chapitre, il faut noter les difficultés rencontrées ça et là par manque de vocables et d’images concrètes qui permettent de traduire la pensée ésotérique mandé-ka qui échappe hélas aux non initiés.


LES SOCIETES INITIATIQUES MANDE-KA

Ce sont des associations de groupe d’âge qui jouent un rôle considérable dans la vie politique et économique traditionnelle mandé-ka. Elles varient selon les aires géographiques d’appellation et ont pour objectif principal la célébration d’un culte.
Pour y faire son entrée, on subit une cérémonie appelée « Sokhon  » qui rappelle à certains égards la première initiation ou imitation test devant les initiés de grade le plus élevé qui possèdent la connaissance complète de la cosmogonie et des symboles.
Le culte célébré par le Djo ou Djalan a pour rôle essentiel la formation morale et spirituelle des jeunes que cette éducation collective doit transformer en citoyens utiles et bien équilibrés adaptés à leur place dans la société.
Les Djo ont une hiérarchie discrète mais pas secrète contrairement à l’affirmation de bien de chercheurs dont l’erreur est de juger ces sociétés selon les schémas étrangers à la culture mandingue.
Les sociétés initiatiques assurent une régulation efficace de la vie au village et même ailleurs. Ainsi certains de leurs agents masqués interviennent en cas de trouble ou d’épidémie ou pour ramener à la raison des éléments anti-sociaux.
Il faut noter enfin, que la religion traditionnelle mandé-ka est l’expression d’une société intimement associée à la nature -chasseur ou paysan, le mandé-ka vit au sein des éléments qui l’entourent et à leur rythme, l’homme se confond avec les choses. Il est le représentant du monde et modèle sa vie d’après sa conception du monde. La nature lui apparaît si peu distincte de lui-même qu’il attribue aux animaux, aux plantes, à l’eau et aux objets ses propres qualités, ses besoins et ses désirs.
Le chasseur doit apaiser l’âme des bêtes après les avoir tuées, il fait des offrandes à son fusil ou à son arc. L’homme ne s’oppose pas à la nature, il en est une partie ; sa vie et son efficacité dépendent des forces de la nature et invisibles qui le protègent ou le menacent. Si cette conception peut-être considérée comme une force chez le mandingue, on peut supposer que cette appartenance de l’homme à la nature est une cause de faiblesse si l’on pense à la société européenne où l’homme s’efforce de dominer la nature et de la vaincre. On ne peut échapper au sentiment que cette sympathie, cette communion constante de l’homme et de la nature est l’une des beautés de la religion mandé-ka. Elle (religion) donne à ce peuple une vision plus vaste, un sentiment plus large que l’intérêt pour l’humanité seule, où tant de philosophes ont confiné l’homme européen. Elle est une fraternité avec le monde total dont l’européen a perdu jusqu’à la conception.

LA RELIGION ISLAMIQUE

Les mandé-ka à la suite de leurs ancêtres les sarakolés et avant leurs cousins peulh furent les principaux zélateurs de la religion musulmane en Afrique de l’Ouest.
Deux groupes mandé-ka d’origine sarakolé se signalèrent particulièrement dans la diffusion et la propagande de l’Islam : ce sont les Dyula et les Diakhanké. Les Dyula ou maninka-mori ont porté l’Islam du Mandé vers l’Est et le golfe de Guinée dans la sous-région. Ce sont eux qui les premiers ont introduit l’Islam en pays haussa au Niger, au Nigéria, en Côte d’Ivoire, au Burkina Fasso actuel, en Sierra Léone, au Libéria, au Nord du Bénin actuel et au Ghana.
Leurs frères les Diakhanké, ces Sarakolé mandinguisés, ont été les grands maîtres de l’Islam en Sénégambie (Guinée Bissau, Gambie, Casamance, Sénégal oriental).

A L’Islam en Sénégambie

La diffusion de l’Islam par les mandé-ka se fit de deux manières :
D’abord, par la persuasion c’est-à-dire une tolérance mutuelle entre le culte des hôtes et le culte des étrangers. Parfois même la tolérance mutuelle s’exerce au sein du même groupe ethnique, certains de ce groupe appartenant à l’Islam, d’autres au culte animiste.
La seconde phase de diffusion de l’Islam en terre sénégambienne se fit par la puissance des armes « Djihad » ou guerre sainte. En Casamance cette conversion par la force des armes fut le seul fait des mandinka avec des victoires éclatantes mais aussi des défaites cuisantes face aux peuples forestiers. Cependant le Niokholo et le Badon restés longtemps attachés aux religions traditionnelles jusqu’à une époque assez récente ont connu l’islamisation tantôt par les peulh du Fouta Djallon et du Bacoundou et tantôt par les Diakhanké. Dans tous les cas celle des peulh a été plus barbare voire même criminelle même si certains soutiennent que c’est pour avoir accès au commerce atlantique que les peulh ont soumis à dure épreuve les populations desdites régions.

B. L’Islam en Afrique de l’Ouest

L’expansion de l’Islam en Afrique occidentale ne s’est pas faite de façon continue. Il trouva en face une réaction païenne très déterminée, appuyée sur des populations irréductibles comme les Bambara, les Mossis.
L’Islam a utilisé parfois la conquête brutale. Le fanatisme et l’orgue des conquérants les amenèrent soit à mépriser les païens, et à les laisser sujets, soit à leur laisser le choix entre l’exil, la mort ou la conversion (Islam toucouleur et peulh).
Mais souvent aussi cette conversion a été opérée en l’absence de toute force par des marabouts isolés.
Exemples :
- le bouleversement des sociétés paysannes par suite de migration de travailleurs, des départs pour la ville, la monétarisation de la vie économique, de la confrontation des coutumes et des idées, de la diminution du respect des anciens.
- l’administration coloniale se reposait sur des chefs musulmans dont la dignité et l’autorité convenaient à leurs besoins administratifs.
- le Tuubab apprenait l’Islam, le connaissait, alors que le paganisme africain apparaissait comme un monde fanatique et terrifiant à leurs yeux.
De cette attitude du conquérant, l’Islam a su tirer profit.
Ainsi la progression de l’Islam en Afrique occidentale fut plus rapide pendant la colonisation qu’à toute autre époque. De son triomphe sur le paganisme, l’Islam devient un facteur intégrateur puissant irremplaçable des sociétés ouest-africaines : le maure berbère, le peulh éthiopien, le mandinka soudano-guinéen, les toma, guezé sont des frères en Islam. Mais malgré cette victoire éclatante sur le culte païen, l’Islam noir des peuples est resté édulcoré c’est-à-dire teinté de croyances animistes ce qui lui donne sa coloration africaine.





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