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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Djibril Tamsir NIANE

Je voudrais tout d’abord, Mesdames et Messieurs, remercier Monsieur le Député Maire et ses proches collaborateurs de m’avoir invité à ces Journées culturelles de Sédhiou qui font du Pakao un centre vivant de la civilisation mandingue. Il ne s’agit pas seulement d’exhiber, de faire connaître nos chants et danses, mais aussi et surtout d’exposer les éléments matériels de la culture mandingue et de réfléchir ensemble dans le cadre du colloque à nos valeurs de civilisation.
C’est le lieu de saluer l’initiative des autorités sénégalaises singulièrement le Président Abdou Diouf, d’avoir attiré l’attention sur la nécessité de l’intégration pour nos pays.
En effet, l’échec des indépendances est là, aucun de nos Etats après 30 ans d’exercice de la souveraineté nationale n’a pu décoller.
Il est clair que nos micro-Etats de cinq à six millions d’habitants, de surcroît sous-développés, ne peuvent faire le poids face aux mastodontes euro-américains.
Je salue l’initiative du Gouvernement sénégalais d’avoir créé un Département ministériel dont l’unique but est de chercher les voies et moyens qui mèneront à l’intégration de la sous-région. Un jalon important existe déjà : la CEDEAO qui rassemble francophones, lusophones et anglophones des Etats comptant plus de 150.000.000 habitants. Voilà un ensemble respectable et par son poids démographique et par l’espace qu’il occupe. Et aussi le marché qu’il constitue.
Le présent colloque a son originalité. Nous avons l’habitude d’étudier les cultures et civilisations africaines, mais l’approche proposée par les organisateurs me semble digne d’être souligné. Il s’agit d’étudier la civilisation mandingue comme facteur d’intégration sous-régionale en Afrique de l’Ouest. Approche dynamique s’il en fut puisqu’elle nous demande de questionner le passé pour y chercher les éléments de réponse aux problèmes de l’heure. C’est dans cette perspective que nous avons choisi de parler ici du dynamisme de la civilisation mandingue pour voir comment, à travers le temps et l’espace, les problèmes préoccupants ont trouvé leur solution.
Au plus profond d’une crise quand un peuple s’interroge, il est rare qu’il ne trouve dans les expériences vécues les ressources nécessaires à sa survie. L’Afrique noire se trouve à un moment décisif de son évolution. Ainsi après avoir longtemps gémi sous le joug colonial, nos pays africains ont su trouver les voies et moyens de mettre un terme à la domination étrangère. Cependant après trois décennies d’indépendance, il apparaît aujourd’hui à tous que les options opérées n’étaient pas les meilleures, l’échec est là ; la preuve est faite que les micro-états nés de l’indépendance ne sont pas viables. Il apparaît à tous que la solution à la présente crise se trouve dans l’intégration, la création de vastes ensembles.
Le passé africain recèle-t-il des éléments de réponse à la présente crise ? L’intégration répond-elle à une profonde aspiration des peuples. Avant de répondre à ces questions constatons d’abord qu’à l’heure des indépendances nos dirigeants avaient souvent succombé au mimétisme : les discours fondateurs ont fait défaut, solutions et expériences proposées découlaient non d’une réflexion intérieure, tirées de réalités culturelles et sociales des populations mais d’élucubrations technocratiques jurant avec le génie des populations.
Le primat du modèle extra-africain a été tyrannique au point que bien souvent les dirigeants se sont trouvés en porte à faux avec les données sociologiques qu’une politique clairvoyante obligeait de prendre en compte.
Si de l’histoire, les recherches en sciences sociales ont connu un brillant essor à la faveur des indépendances, force est de reconnaître que les études qui en ont découlées ont rarement servi à fonder le discours politique des Etats - en dehors des proclamations de principes.
Au moment où, après les pères fondateurs, la seconde génération des dirigeants voient dans la dynamique de l’intégration la solution à la présente crise, l’on est en droit de se demander qu’est-ce que le passé de l’Afrique offre-t-il à la réflexion, quelles expériences nos populations ont-elles vécues dans ces domaines.
Là, apparaît l’originalité du thème proposé au présent colloque, à savoir une réflexion sur l’une des plus brillantes civilisations du continent, la civilisation mandingue qui recouvre l’aire soudano-sahélienne concernant neuf Etats de la région.
Comment s’est formé l’espace mandingue, quel dynamique l’a soutenu, comment les populations ont-elles réagi les unes par rapport aux autres dans le cadre tracé ; quels enseignements peut-on en tirer pour fonder une politique nouvelle. Voici quelques questions qui nous aideront à saisir l’esprit de la culture mandingue qui a fécondé le vaste espace que l’on sait.

LES ETAPES DE L’EXPANSION MANDINGUE

A grands traits, avant le XXe siècle, le monde mandingue a connu trois phases d’expansion ; la dynamique que sous-tend la culture mandingue semble défier le temps, loin de l’affaiblir celui-ci renforce son pouvoir d’adaptation. Depuis plus de dix siècles ce dynamisme ne s’est point démenti.

1- La première expansion mandingue

Rappelons que l’on groupe sous l’appellation mandingue un grand nombre de populations liées par la langue parmi lesquelles, les soninké ou sarakollé, les mandinka ou malinké, les bambara, les dioula, etc.
La première expansion mandingue se situe entre les IXe et XIe siècles, phase essentiellement soninké ou sarakollé, elle correspond à la période d’apogée de l’Empire du Ghana, c’est le temps des Kaya Maghan princes fastueux riches en or et dont la capitale Koumbi a fait l’objet des brillantes descriptions des voyageurs et géographes arabes. Si nous connaissons mal les étapes guerrières de cette expansion par contre nous voyons commerçants et marchands sarakollés porter loin l’influence du Wagadou natal.
Vers l’Est les commerçants sarakollés, peut-être aussi des migrants sarakollés ont poussé l’aventure jusqu’en pays Djerma sur le versant oriental de la boucle du Niger. Attirés sans doute par le cuivre, le sel et le mil, les Soninké ont créé des colonies dans ces régions ; mythes, légendes et traditions attestent aujourd’hui cette implantation ancienne.
Vers l’Ouest ; nous saisissons mieux l’action des soninké en Sénégambie où ils entrèrent très tôt en contact avec les peuples wolofs, sérère et toucouleur. On peut situer au XIe siècle plusieurs vagues d’arrivée qui ont abouti à l’émergence des familles princières du Djolof et du Baol se réclamant de matrilignage wagadou et diafounou. Amari Sobel FALL qui affranchit le Kadior du Djolof n’était-il pas de matrilignage wagadou ? Le Wagadou est le nom soninké de la province de Koumbi la capitale du pays soninké. Cette phase correspond aussi à l’expansion de l’Islam en Sénégambie et dans le Tékrour par l’action conjuguée des Arabes et des Sarakollés.

2 - La deuxième expansion mandingue

Phase essentiellement malinké, elle est marquée par l’épopée de Soundjata au XIIe siècle. Nous saisissons mieux le développement guerrier de cette phase avec la célèbre expédition de Tiramaghan qui aboutit vers 1240 à l’installation des malinké au Djolof et surtout en Gambie et en Casamance. Nous sommes ici aux origines du royaume du Gabou. Nous reviendrons plus loin sur le cas de Gabou.

Vers l’Est

Les armées malinkés font la conquête de la boucle du Niger (Tombouctou Gao). Commerçants et marchands malinkés sont à l’origine de la prospérité de Kano.
La deuxième expansion mandingue correspond à la naissance et au développement de l’Empire du Mali qui dura du XIIIè au XVIè siècle. Trois siècles qui ont créé l’espace culturel et économique mandingue. Mais cet espace culturel survivra à l’Empire qui éclata vers 1500 pour céder la place à une multitude d’Etats.


3 - La troisième expansion mandingue

Essentiellement culturelle et commerciale, cette phase se situe entre les XVIe et XIXe siècle donc après l’éclatement de l’empire ; elle se signale par l’action des commerçants malinké ou dioula qui créèrent des centres commerciaux principalement dans le Sud ou Worodougou pays de cola. Cette expansion, lente, toute pacifique aboutit à l’installation des malinké dans les régions productives de cola comme La Sierra Léone, le Libéria et la Côte d’Ivoire. Les malinké et autres mandingues seront connus ici sous l’appellation de Dioula.
A partir du XVIè siècle également la migration malinké en direction de la Sénégambie méridionale s’intensifie, c’est de ce côté un mouvement à la fois commercial et maraboutique où les Diakhanké jouèrent un rôle important.

4 - La quatrième expansion mandingue

Vers la fin du XIXè siècle s’amorçait un mouvement d’expansion incarné par l’Almamy Samory, mais comme on sait ce dernier sera stoppé par les Français qui firent main basse sur l’empire mandingue. Cependant, une fois la paix rétablie après les conquêtes coloniales, on assistera à une nouvelle phase d’expansion mandingue. C’est la phase que nous vivons et sur laquelle nous insistons particulièrement.

L’INTEGRATION, PASSE ET PRESENT

Telles furent les étapes de l’expansion mandingue qui aboutirent à la création d’un espace culturel et commercial : culture et commerce sont les deux grands composants de la civilisation mandingue. Ils ont constitué les éléments moteurs de l’intégration que vécut le monde mandingue. Celle-ci s’est imposée de fait aux conquérants. L’Empire du Ghana et l’Empire du Mali ne furent pas des Etats unitaires ; ils renfermaient dans leurs seins des royaumes, des provinces autonomes. Les souverains ont eu pour principes de respecter les us et coutumes des pays conquis, lorsque des familles régnantes ont été destituées, à leur place on a mis d’autres familles autochtones. Au sein du Mali, les provinces et royaumes non malinké ont gardé leur personnalité mandingue ; la justice était rendue selon la coutume locale.
Nous parlons d’Empire, nous sommes plutôt en face de confédération ; ceci est particulièrement vrai du Mali que nous connaissons aussi bien à travers la documentation orale qui nous a été transmise de génération en génération que par les écrits des étrangers qui ont vécu dans l’Empire.
L’autorité du pouvoir central était fondée sur une allégeance matérialisée par certaines fournitures ou taxes laissant au pouvoir local une marge de manoeuvre considérable.
Dans l’espace politique défini par les conquêtes la langue mandingue a joué le rôle de langue véhiculaire ; elle a joué dans l’Empire du Mali peuplé de plusieurs dizaines d’ethnies aux langues différentes, le même rôle que l’anglais de nos jours dans le monde moderne. Les Empereurs et les gouverneurs maliens n’ont jamais imposé la langue malinké pas plus qu’ils n’ont imposé tel ou tel trait de leur culture. Respectueux des coutumes et des traditions le pouvoir a laissé libre jeu au contact de civilisation ; ainsi dans certains cas les mandingues ont assimilé les autochtones, dans d’autres cas ils se sont laissés assimiler. C’est le lieu d’évoquer le cas gabounké.
Au Gabou, les malinké se sont intimement mêlés aux autochtones : dans mon Histoire des mandingues de l’Ouest nous avons traité cette question : « Les malinké prirent femmes chez les Bassari et chez les Baïnouk. La plupart de ces populations parlèrent la langue malinké ; mais les gens de Tiramaghan eux aussi adoptèrent volontiers la coutume locale qui veut que le neveu (du côté de la soeur) hérite des biens de son oncle. De la sorte, à Mampating, comme dans les autres résidences royales, dès la deuxième génération, beaucoup de jeunes malinké héritèrent des biens de leurs oncles maternels ; ils prirent le nom de clan de leur mère. Ils furent ainsi, grâce aux coutumes locales, les maîtres légitimes du Gabou.
Le jeu en valait la chandelle : les noms malinké TRAORE, KEÏTA, KOUROUMA, etc. furent remplacés par les noms de clan baïnouk, mandjak, badiaranké, etc. SANE et MANE se substituèrent à TRAORE (clan de Tiramaghan) SAGNA et MANDIAN à KEITA (clan de Mansa Wali fils de Soundjatta KEITA). Partout dans les autres provinces les malinké prirent les noms locaux : SONKO, DIASSI, MARON, DRAME, NIABALI, etc. ». Le contact de culture aboutit dans le cas gabounké à une brillante synthèse, une symbiose des plus harmonieuses entre malinké et autochtones.
Ailleurs les mandingues ont été parfois assimilés ; c’est le cas notamment au Djolof ; dans le Sine également, mais là les traits de culture mandingue sont restés vivaces.
Le commerce aussi a joué un rôle important dans le monde mandingue ; il a servi à tisser entre les mandingues et leur voisin des liens très étroits. A la fois musulmans et commerçants les mandingues ont été un communicateur, un diffuseur de culture ; leur méthode et système commercial restent encore vivaces.

SUR LA PISTE DES COMMERÇANTS MANDINGUES : L’INTÉGRATION ÉCONOMIQUE

Le dynamisme des dioulas ou commerçants mandingues ne date pas d’aujourd’hui. Les navigateurs portugais premiers européens arrivés en Afrique par la mer ont été très étonnés de rencontrer des commerçants malinké aussi bien à l’embouchure de la Gambie, sur les côtes de Guinée et jusque dans le Golfe de Guinée à Accra. Ils en conclurent que tout l’intérieurde l’Ouest africain était peuplé par les mandingues. Il n’en était rien, c’est qu’en réalité ces derniers contrôlaient une bonne partie des marchés et animaient la vie économique de la sous-région.
Le commerce du sel, de l’or, de la cola et des tissus était devenu une sorte de monopole mandingue. Affidés et fournisseurs des cours royales, ils ont constitué les liens entre pays et entre peuples.
Au XXe siècle, les moyens de locomotion rapide que sont l’avion, les camions, le train et le bateau ont accru la mainmise mandingue sur le commerce ouest africain. Ils furent aussi les grands bénéficiaires de la paix coloniale. La savane et le sahel pacifiés leur serviront de tremplin vers d’autres espaces.
Au moment de l’accession des pays africains à l’indépendance, les mandingues avaient investi les nouvelles métropoles comme Dakar, Bamako, Abidjan, Conakry, Bobo Dioulasso. La balkanisation résultat de l’octroi de l’indépendance aux territoires composant l’Afrique Occidentale Française (l’A.O.F) fut durement ressenti par les commerçants.
Pendant que les Etats dressaient les barrières douanières et muselaient les populations, les commerçants eux, luttaient à leur manière contre les micro-états. On raconte l’histoire d’un commerçant malien à l’aéroport de Bamako. Devant se rendre à Abidjan, il tend son passeport à l’agent chargé des formalités de sortie.

- Votre passeport est périmé Monsieur s’entend-il dire.
Sans se troubler, notre commerçant sort de sa valisette un autre passeport ivoirien dont la validité est incontestable. L’agent des douanes qui ne manque pas d’humour sourit.
- Il est bon celui-là, mais vous savez que vous n’avez droit qu’à un passeport.
L’histoire ne dit pas si ce sahélien, homme des grands espaces n’avait pas en secours un troisième passeport. L’anecdote est significative. Elle montre une chose : le caractère factice de nos frontières dont se moquent les commerçants nullement concernés par le nationalisme prôné par les Etats. Qui plus que le commerçant mesure la vanité de ces frontières.
Le commerçant malinké de Kankan en Guinée a un frère à Abidjan, un autre à Monrovia ; un cousin est installé à Accra... Un oncle peut être à Dakar. Cette division familiale du travail relève d’une technique commerciale plusieurs fois séculaire. Ce commerçant mandingue se sent chez lui en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, au Burkina Fasso pour ne citer que ces pays. Ni par la langue ni par les us et coutumes il ne s’y sent étranger.

CONCLUSION

Le passé nous éclaire sur les formes d’intégration que le monde mandingue a connu. L’espace soudano-sahélien, pays ouvert explique en partie la tendance naturelle des populations à s’intégrer.
Mandingues, Peuls, Songhoys, Wolofs, etc., participent de la même civilisation soudano-sahélienne qu’informent l’agriculture et le commerce. Les réalités inter-ethniques sont marquées du sceau de la convivialité à preuve le système de correspondance entre patronymes Peul, Malinké, Wolof et autres ethnies :

Ndiaye - Diatta Condé
Diop -Traoré
Fall - Koulibaly
Diallo - Camara
Bah - Sylla, etc.

Comme on sait, un NDIAYE venant en Casamance peut s’assimiler aux DIATTA ; au Mandingue il s’assimile aux Condé et peut prendre ce patronyme. De même un TRAORE du Mandingue peut au Sénégal prendre le nom de DIOP et s’assimiler à ce clan. DIALLO et BAH, en Guinée s’assimilent respectivement aux CAMARA et aux SYLLA. N’est-ce pas là une forme d’intégration des ethnies ?
Ces réalités socio-culturelles ont fondé un état d’esprit fait de tolérance. Ajoutez à cela la parenté à plaisanterie ou Sanakouya mandingue ; dès lors on comprend le caractère intégrationniste de la culture, car les deux traits que voilà sont partagés par les Mandingues et autres ethnies de la savane.
Notre histoire présente doit s’inscrire dans l’esprit du passé : l’aspiration profonde des populations est à l’intégration qui est inscrite dans les traditions culturelles même de la sous-région.





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