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L’INTELLECTUEL AFRICAIN : INCARNATION DE LA MEDIOCRITE ?
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Ethiopiques n°73.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2004

L’INTELLECTUEL AFRICAIN : INCARNATION DE LA MEDIOCRITE ? [1]

Auteur : Mosé CHIMOUN [2]

L’intellectuel se définit généralement comme toute personne ayant « un goût prononcé (ou excessif) pour les choses de l’intelligence, de l’esprit » [3]. Le romancier, le poète, le mathématicien, le physicien, le philosophe, etc., c’est-à-dire ceux qui ont le rôle de concevoir des théories, de réfléchir sur les phénomènes sociaux, forment la classe des intellectuels. Cette définition laisse entrevoir une certaine limitation du champ d’action de l’intellectuel. Dans le temps et l’espace, l’intellectuel ne s’est pas seulement contenté de formuler des théories, il est apparu comme celui qui décèle, pose les problèmes de sa société et tente d’y apporter des solutions. Il joue le rôle d’éclaireur et de gardien de la morale ; on le reconnaît aussi par son intégrité et son sens de dévouement pour le triomphe de la justice dans sa société. [4] Partant de cette conception large de l’intellectuel, il se pose la question de savoir si l’Afrique dispose d’intellectuels. En d’autres termes, est-ce qu’il y a dans le continent des hommes et des femmes intègres, doués d’esprit de rigueur et pouvant passer au crible les problèmes et proposer un projet de société promettant un avenir radieux ? S’il en existe, on peut se demander pourquoi l’Afrique est à la traîne dans le camp des pays sous-développés. C’est-à-dire, qu’est-ce qui justifie la mauvaise performance de l’Afrique sur le plan social, politique et économique ? L’intellectuel africain est-il destiné à la médiocrité ? Pour mieux comprendre la situation de l’Afrique et de l’intellectuel africain, nous essaierons de jeter un regard rétrospectif sur les faits saillants qui ont jalonné l’histoire sociopolitique du continent ; cela nous permettra de comprendre l’intellectuel africain et de situer les responsabilités face au chaos et à la misère dans lesquels vivent les Africains aujourd’hui.
Lorsque nous jetons un regard critique sur l’histoire sociopolitique de l’Afrique, il apparaît que le continent a connu la fin de sa liberté avec le début de la traite négrière. C’est à cette époque que des millions d’hommes et de femmes valides ont été déportés pour promouvoir le développement des autres continents. Cette déportation n’a été possible que grâce à la collaboration des royaumes côtiers dont les rois et les chefs représentaient ce qu’on appelle aujourd’hui « intellectuel ». Ce sont eux qui, équipés d’armes à feu par les esclavagistes, se chargeaient d’aller capturer les Africains de l’intérieur et ceci moyennant quelque pacotille. Ce commerce a non seulement fortement ébranlé les structures sociales et économiques voire politiques des royaumes intérieurs, il a aussi affaibli ceux des côtes, car ils ne pouvaient plus faire face à la pénétration des forces coloniales européennes dans le continent. C’est ainsi que les Européens ont occupé systématiquement l’Afrique en la morcelant arbitrairement, c’est-à-dire en procédant à des regroupements qui ne tiennent pas compte des appartenances ethniques. Or les liens ethniques constituent un facteur déterminant dans la cohabitation entre les peuples. [5]
Nous constatons dans cette première étape de l’histoire de l’Afrique que la part de responsabilité des rois et chefs africains a été très importante dans l’affaiblissement des structures sociales, politiques et économiques des royaumes africains.
La présence des colons européens sur le continent a été néfaste pour la culture et l’économie des pays africains : ils se sont livrés au pillage des œuvres cultuelles et culturelles tout en réduisant au silence les intellectuels nationalistes. Deux exemples récents dans l’histoire du Cameroun et du Sénégal illustrent bien les dégâts causés par les occupants français : au Cameroun, le roi Njoya qui n’avait été ni à l’école des Arabes, ni à celle des Européens, passait pour un grand intellectuel et homme des sciences avant l’arrivée des Français vers les années 1920. Il avait un royaume bien structuré, inventé une écriture [6] et une machine pour moudre le maïs qui est l’aliment de base chez les Bamoum. Cette écriture lui a permis d’élaborer un code de la famille, un code pénal et de consigner par écrit l’histoire des Bamoum [7]. Il avait créé des écoles où la langue et l’histoire du royaume étaient enseignées. Déjà en 1906, la présence allemande dans l’Ouest du Cameroun gênait l’évolution culturelle et scientifique du royaume Bamoum [8]. Dès le début de la première guerre mondiale, les Allemands quittent le royaume en emportant le trône [9] du Sultan qui, pour les Bamoum, reste un symbole de dignité et de grandeur de leur Sultan et de leur tradition. A la fin de la guerre en 1918, ils sont remplacés par les Français et les Anglais. Dans la partie francophone, les Français à leur tour n’appréciaient pas l’organisation du royaume : la centralisation du pouvoir au palais ne leur laissait aucune marge de manœuvre. Ils étaient conscients que leur présence était plutôt inutile, car les Bamoum n’avaient plus rien à recevoir de l’administration coloniale. Le Sultan est alors traité de despote. [10] C’est ainsi que, pour déstabiliser le royaume, le Sultan est déporté à Yaoundé où il trouve la mort en 1933. La disparition de ce grand intellectuel nationaliste porta un coup fatal au destin du peuple bamoum. Le royaume fut donc livré à la merci des occupants français car son successeur, Moluh Séidou, n’était qu’un piètre collaborateur : les écoles furent francisées - l’enseignement de la langue bamoum interdit - et les chefferies des régions démantelées. Ce fut ainsi la fin d’une civilisation authentique et prospère.
Au Sénégal, le cas de Cheikh Ahmadou Bamba illustre aussi l’acharnement des forces coloniales contre les intellectuels nationalistes : Cheikh Ahmadou Bamba était un religieux et poète d’expression arabe. Il s’opposait à la dépravation des mœurs qui accompagnait l’administration coloniale française. Ses poèmes à caractère didactique et son appel à l’obéissance aux lois divines contenues dans le Coran faisaient de lui un ennemi de la doctrine coloniale. Dans ses poèmes on peut lire ceci :

« 1. Fais l’antichambre des autorités, m’ont-ils dit, et tu obtiendras des offrandes qui t’enrichiront pour toute la vie.
2. J’ai répondu : mon Seigneur me suffit, je me contente de Lui, je ne désire rien d’autre que la science et la religion.
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5. Comment l’amour des vanités ici-bas peut-il me pousser à chercher le voisinage de ceux dont les maisons restent le parterre des démons ?
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10. Si mon seul défaut c’est mon renoncement aux honneurs terrestres que d’autres ambitionnent, je chéris ce défaut sans aucune espèce de honte... »
 [11].


Ces prises de position à l’encontre de l’administration coloniale lui ont valu deux déportations : l’une au Gabon et l’autre en Mauritanie. Contrairement à Njoya qui préfèrera mourir en exil à se soumettre à l’autorité coloniale, Cheikh Ahmadou Bamba fit une concession de taille en reconnaissant l’administration coloniale en ces termes dans ses écrits :

« Un des plus grands bienfaits du très haut, c’est cet ordre magnifique qui préside aux choses de la terre et qui fait que tout est soumis, caché et patent, aux grands hommes du gouvernement français qui ont reçu cette mission de Dieu. Ils ont établi la justice et l’équité envers le peuple » [12].

Partant de ces deux exemples, nous comprenons qu’un opposant doit faire face à une situation tragique : soit il se bat jusqu’au bout, ce qui le conduit inéluctablement à la mort, donc au silence éternel, soit il accepte le compromis, dans ce cas, il doit alors jouer le rôle de figurant, de griot qui est obligé de chanter les louanges du dictateur ; ce qui est donc fatal pour son peuple. L’intellectuel africain est ainsi contraint de jouer jusqu’à nos jours ce rôle de personnage tragique dans sa société, c’est-à-dire que sa disparition ou sa survie dépend de la nature de ses relations avec l’administration coloniale ou ses hommes de main qui ont pris le pouvoir après les indépendances.
Après la deuxième guerre mondiale, les intellectuels nationalistes déclenchent le processus de décolonisation. Les administrations coloniales, pour contrecarrer leurs actions nobles et louables, montent de toutes pièces des oppositions acquises à leur cause. Des prétendues élites africaines se voient ainsi propulser au devant de la scène politique afin d’être initiées au travail du maître dont les jours étaient comptés. C’est ainsi que de valeureux fils et valeureuses filles de l’Afrique vont tomber sous les balles des armées coloniales appuyées par des collaborateurs africains : au Cameroun, le Dr. Moumié Félix est empoisonné à Genève par un agent français juste avant l’indépendance du pays en 1960 ; l’économiste Ossendé Affana est tué dans la guérilla à la frontière Cameroun-Gabon. Au Congo belge (actuel Congo Démocratique), le nationaliste Patrice Lumumba est assassiné par Mobutu, un agent des forces belges tapies dans l’ombre. A la veille des indépendances en 1960, tous les irréductibles sont fichés. L’administration coloniale, ayant bien rodé ses hommes, leur passe le témoin. Le travail sera soigneusement poursuivi : au Cameroun, les nationalistes Wandié Ernest, Takala Célestin, Um Nyiobé, Wambo, pour ne citer que ceux-là, sont exécutés. De grands intellectuels comme l’écrivain Mongo Béti se verront interdire l’entrée dans le pays pendant des années par le gouvernement d’Ahmadou Ahidjo mis en place et soutenu inconditionnellement par les Français. Le soutien de la France à la politique de répression dans les pays africains se traduit par l’interdiction d’une œuvre de Mongo Béti intitulée Main basse sur le Cameroun [13] sur le sol français. Au Kenya, l’écrivain Ngugi Wa Thong’o est contraint par le gouvernement corrompu de Jomo Kenyata de s’exiler. Sous le règne du Général dictateur Sani Abasha, l’écrivain Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, ne doit sa vie sauve qu’à l’exil : ce dernier doit donc fuir le pays pour l’Angleterre afin d’échapper à la mort. Avant lui, beaucoup d’intellectuels nigérians avaient déjà quitté le pays : tel est le cas de la très célèbre romancière Buchi Emecheta qui vit en Angleterre depuis des décennies [14]. Au Ghana, de piètres officiers corrompus jusqu’à la moelle des os issus de l’armée coloniale britannique appuyés par les forces rétrogrades chassent du pouvoir le panafricaniste Kwame N’krumah. Ce dernier gênait tous ceux qui tenaient et tiennent encore aujourd’hui à la balkanisation de l’Afrique [15]. Plus récent encore, l’assassinat du jeune nationaliste burkinabé le Capitaine Thomas Sankara [16]. Il constituait un obstacle pour ses voisins dont le mode de gestion était fondé sur le népotisme, la corruption, le clientélisme et l’intimidation. La pendaison en automne 1995 du Nigérian Ken Saro Wiwa, écrivain et militant des droits du peuple Ogoni à une vie décente, par le régime militaire nigérian dont le but était de protéger les intérêts du groupe pétrolier Shell et les maigres recettes qui tombaient dans leurs comptes ouverts en Europe, illustre très bien le drame de l’intellectuel nationaliste africain.


A la veille des indépendances et au cours de la décennie qui suit celles-ci, on assiste partout en Afrique à la débandade dans le camp des intellectuels nationalistes pendant que de piètres agents subalternes de l’administration et de l’armée coloniale, devenus maîtres des lieux, passent leur temps à s’abreuver de champagne, à rouler dans des véhicules luxueux entourés de belles femmes qu’ils changent à volonté [17]. Tout ceci est couronné par des détournements des fonds destinés au développement au profit des banques européennes, surtout suisses. C’est donc ces hommes qui manquent d’imagination créatrice, parce que n’ayant eu aucune initiation au travail intellectuel pouvant leur permettre de faire valoir leur intelligence, qui ont longtemps parlé au nom de l’Afrique et des couches démunies dans les fora internationaux. C’est bien eux qui, jusqu’à une date récente, passaient aux yeux des diplomates et politiciens européens pour intellectuels, sages et guides éclairés des nations africaines [18].
Quant aux « intellectuels » arrivés au pouvoir pour les uns grâce à la soumission à leurs prédécesseurs qui ont cédé leurs places parce que contraints par l’âge ou bien appelés à rembourser la dette naturelle qu’est la mort, et pour les autres par la voie des urnes, leur comportement dans la gestion des affaires publiques est pire que celui des précédents gouvernants. Ils affichent une arrogance et une incapacité notoire à imaginer d’autres voies de sortie de la pauvreté et du sous-développement que celles présentées par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. Ces « sangsues » qui affament leurs peuples afin de rembourser les dettes, c’est-à-dire l’argent détourné qui repose dans les banques de nos créanciers en Europe, sont qualifiées de « bons élèves ». Le comble de leur stupidité est qu’au lieu de s’indigner d’être traités de mineurs par des gens qui, dans des circonstances où ils veulent obtenir des contrats de pillage de nos sous-sols, les qualifient de partenaires, ils s’en félicitent et en font même écho aux radios et télévisions nationales et internationales. A travers eux, ce sont des nations entières qui sont humiliées. Cette inaptitude à défendre la dignité des peuples, à mener une politique authentique adaptée aux réalités des populations dont ils sont appelés à conduire le destin, nous amène à les considérer comme des diplômés africains, en d’autres termes, ce sont des têtes bien pleines et non des têtes bien faites [19].
La rançon d’un tel déphasage a été la reprise du pouvoir dans certains pays par les dictateurs militaires chassés de la scène politique il y a quelques années par leurs peuples : c’est le cas du Bénin et de Madagascar où, par la voie des urnes, les anciens dirigeants marxistes, qui avaient étalé leurs insuffisances aux yeux du monde par une gestion désastreuse, ont repris du service. En Zambie, Kenneth Kaunda, un autre ancien dirigeant aux résultats médiocres, a failli reprendre le pouvoir par la voie démocratique, n’eussent été des clauses discriminatoires introduites par le président Shiluba [20]. Le retour d’un autre pseudo marxiste, à savoir Denis Sassou N’guesso par la voie des urnes était prévisible au Congo Brazzaville, mais Pascal Lissouba, professeur d’université, a voulu s’imposer en essayant d’organiser des élections dont la transparence n’était pas garantie [21]. Pire encore, les militaires de l’armée nationale ont pris d’assaut le domicile de Sassou N’guesso ; ce qui a conduit à la guerre civile à l’issue de laquelle Denis Sassou N’guesso, chef de la milice « Cobra », a été vainqueur avec d’une part le soutien militaire de l’Angola, et d’autre part la contribution financière du cartel pétrolier français. Si partout en Afrique les opposants avaient des milices comme au Congo, le continent ne serait qu’un immense champ de bataille.
Nous constatons que la misère dans laquelle est plongée l’Afrique n’est pas l’œuvre des intellectuels nationalistes ; c’est le résultat d’une politique nationale et internationale soutenue par les puissances (néo)coloniales pour lesquelles le malheur des Africains fait le bonheur des Européens et d’une catégorie privilégiée de Noirs [22].
Face à cette situation apocalyptique qui a poussé au découragement certains pays européens, asiatiques et américains [23] qui ont toujours essayé d’aider franchement les Africains, on peut se demander si une bonne éducation ne pourrait pas à moyen et à long terme conduire au changement de comportement qui entraînerait une prise de conscience nationale et internationale de la part des Africains devant le drame de leurs peuples ?
Le système éducatif mis en place avant et après les indépendances n’a conduit qu’à la formation des diplômés complètement déphasés, tout simplement parce que l’administration coloniale ne voyait dans les colonies qu’un prolongement de la métropole. Les universités et les grandes écoles ne se trouvaient que hors du continent ; même aujourd’hui, les diplômes délivrés dans les universités africaines sont parfois remis en question lorsqu’un étudiant africain veut s’intégrer dans les milieux académiques européens [24]. Cette politique qui vise à pousser les jeunes Africains à passer leur adolescence hors de leurs pays est bien fondée : le fait que le petit Africain accomplisse ses années d’adolescence, stade de l’évolution où un être humain est très vulnérable, dans un milieu autre que le sien, est la cause de son déracinement [25]. C’est ainsi qu’après un long séjour à l’étranger, beaucoup de ces jeunes ne sont plus Africains que par la couleur noire de leur peau [26].
Quant aux lycées et universités des pays africains, la politique de l’éducation n’y est qu’une continuation de ce que l’administration coloniale avait mis en place. Jusqu’à nos jours, nous n’assistons pas à de véritables innovations : au Sénégal, toute une région comme celle de Saint-Louis ne dispose que d’un lycée technique ; il n’y a pas de collèges d’enseignement technique alors qu’il y a des lycées et des collèges d’enseignement général dans les coins les plus reculés du pays. Cette manière de gérer le système éducatif est propre à tous les pays africains ; ce qui entraîne comme conséquence le flux incontrôlable d’étudiants dans les universités sans structures d’accueil adéquates. Les universités, n’offrant que des formations inadaptées aux besoins locaux, n’arrivent donc pas à écouler « leurs produits » sur le marché du travail, d’où un blocage : les étudiants refusent de terminer leurs études parce qu’ils ont peur d’affronter les dures réalités du marché de l’emploi [27]. Les universités, longtemps considérées comme pôle d’excellence intellectuelle qui doit aussi assurer la transmission des connaissances, la recherche et une formation adaptée aux besoins de la société, sont donc réduites à des entreprises de garderie [28].


La gestion même de ces universités pose problème : les professeurs ne jouissent pas pleinement de leur liberté et ne disposent pas non plus du minimum vital pour le travail : manque de bureaux, de revues de publication, d’outil informatique, de connexion à l’Internet, mobilité difficile par manque de fonds ; les salaires ne couvrent qu’à peine les dépenses de la famille. Il leur est difficile de provoquer un changement pour améliorer leurs conditions car ceux qui ont la charge de prendre des décisions importantes dans les universités ne sont pas élus par leurs pairs, mais mandatés par le régime. Ces responsables ainsi nommés ont une sécurité garantie et, de ce fait, ils ont le devoir de protéger le régime en recrutant des militants parmi les professeurs les plus nécessiteux. Ces pseudo-militants du régime, qui jouent de temps à autre le rôle de mouchard, bénéficient de petites gratifications sous forme de voyages à l’étranger avec perdiem ; ils reçoivent aussi de petites nominations à des postes « juteux ». Tout ceci entraîne d’une part le découragement chez la plupart des enseignants qui ne voient plus leur raison d’être sur le campus ; d’où la baisse de la qualité des enseignements. D’autre part, on assiste à la politisation du milieu estudiantin dont les conséquences sont les troubles sur le campus pendant les périodes électorales [29].
Que ce soient les professeurs ou autres personnalités propulsées à de grands postes de responsabilité pour maquiller la composition des gouvernements africains ou bien ceux élus par le peuple qui voit en eux le dernier recours, on constate qu’ils sont plus dangereux que les « princes analphabètes ou semi-analphabètes » d’hier [30]. Ils investissent leur génie dans les inventions des méthodes de répression, de division et de pérennisation de l’obscurantisme [31]. Ce sont donc ces hommes et ces femmes, animés par un esprit de division et d’intimidation, qui, avec leurs titres académiques, sont présents dans tous les fora internationaux pour parler au nom des peuples africains. Ce sont toujours eux qui signent des contrats « juteux », bradent les économies africaines, perçoivent et détournent les fonds destinés au développement [32].
Devant les difficultés énormes auxquelles l’Afrique doit faire face aujourd’hui - difficulté de gestion, de bonne gouvernance, d’alternance au pouvoir - et qui ont suscité chez beaucoup de donateurs le sentiment négatif traduit par l’expression « afro-pessimisme », il n’est plus à démontrer que le produit des différents systèmes mis en place par la coalition des forces négatives internes et externes est nocif pour le présent et l’avenir de l’Afrique. Sur le plan interne, il faut un changement radical dans la conduite des affaires du continent africain. Ce changement passe par une restructuration de la politique de l’éducation : on doit privilégier l’enseignement technique, orienter l’enseignement supérieur vers la professionnalisation des premiers cycles universitaires, revaloriser une grande filière technologique du secondaire au supérieur [33], insister sur l’éducation civique et religieuse, ancrer la notion de mérite dans les mentalités. Il faudra dépolitiser les écoles et les universités, laisser libre cours à l’esprit de compétition fondé sur la recherche et la probité. Que la sanction dans son sens positif et négatif soit rigoureusement appliquée dans la gestion des affaires publiques. Ce n’est que par l’assainissement des écoles et des universités que l’on pourra disposer des ressources humaines capables de gérer de manière efficiente les affaires du continent. Sur le plan externe, la communauté internationale doit appuyer toutes les initiatives populaires qui visent le changement en vue de créer la stabilité et la prospérité. Les peuples africains sont assez frustrés par des prises de position qui ne tiennent compte ni de leur opinion, ni de leur sort. La communauté internationale doit soutenir la volonté populaire et non chercher à renforcer les acquis des forces rétrogrades. Cela nécessite pour elle un changement de mentalité. Mais comment en arriver là, puisqu’il faut dès à présent des hommes et des femmes intègres pour accomplir cette mission ? C’est donc à ce niveau que se situe le drame des pays africains.

BIBLIOGRAPHIE

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ZOLA, Emile, « J’accuse », in L’Aurore, 13 janvier 1898.


[1] Ce texte profondément remanié a été présenté pour la première fois le 14 janvier 1998 à l’Université de Ouagadougou (Burkina Faso) lors du colloque international dont le thème était : « Intellectuels africains entre savoir(s) et société(s) ». Il n’a pas fait l’objet d’une publication puisque le comité d’organisation n’a jamais pu publier les actes du colloque.

[2] Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal

[3] Petit Robert, Paris, 1990, p.1017.

[4] Cf. Emile ZOLA, « J’accuse », in L’Aurore, 13 janvier 1898. « En 1894, Dreyfus, juif et Capitaine dans l’armée française, fut condamné au bagne (Ile du Diable) pour espionnage au profit de l’Allemagne. Les intellectuels, avec Zola en tête, s’engagent à sa défense d’où l’article J’accuse !... Lettre au Président de la République. En 1906 Dreyfus est réhabilité, réintégré dans l’armée au grade de Général et décoré de la Légion d’honneur ».

[5] La révision de la carte de la République Fédérale de Yougoslavie en est un exemple patent.

[6] Une étude complète sur l’écriture Bamoum a été réalisée par le linguiste allemand Alfred SCHMITT, Die Bamum-Schrift, Wiesbaden, Harrasowitz, 1963. Avant lui, le linguiste Ida WARDS avait déjà publié un article sur la phonétique Bamoum : « The Phonetic Structure of Bamum », in Bulletin of Oriental Studies, 9, 1937-39, p.423-428. Il a été suivi de la linguiste Idelette DUGAST avec son article sur l’écriture Bamoum. « La langue secrète du Sultan Njoya », in Etudes camerounaises, no 31/32, septembre-décembre 1950, p.231-260.

[7] NJOYA, Histoire et Coutumes des Bamum, rédigées sous la direction du Sultan Njoya, traduit du bamoun par le Pasteur Henri Martin, Centre du Cameroun, IfAN, no 5, 1952.

[8] Les pasteurs de la mission protestante de Bâle étaient contre la concentration des pouvoirs entre les mains du roi. A travers le christianisme, ils voulurent déstabiliser la cour en demandant au Sultan de devenir monogame. Or, c’était au nom de la polygamie que le Sultan épousait les filles des chefs tribaux soumis ; par ce biais, il assurait leur fidélité à son égard. Le Sultan refusa le christianisme et laissa entrer l’islam venu du Nord Cameroun dans son royaume.

[9] Ce trône se trouve aujourd’hui dans un musée de Berlin. En 1980, alors que nous étions étudiant en Allemagne, nous avons payé DM 3 pour visiter ce musée qui abrite des objets d’art africains de grande valeur culturelle.

[10] On dirait que la colonisation était une forme démocratique de gestion des peuples africains.

[11] Cheikh Ahmadou Bamba, Poème traduit de l’arabe par A. SAMB, « L’Islam et l’Histoire au Sénégal », in Bulletin de l’IFAN, tome XXXIII, série B, n° 4, Dakar, 1971, p.478.

[12] Cheikh Ahmadou Bamba, ibid. p. 343.

[13] Mogo Béti. Main basse sur le Cameroun : Essai politique, Paris, Maspéro, 1972.

[14] Dans les romans de Buchi Emecheta, il est toujours, entre autres thèmes, question de corruption, de népotisme et de l’incompétence des usurpateurs du pouvoir au Nigéria et en Afrique.

[15] Toute tentative de remise en question des frontières artificielles de 1884/1885 est condamnée par le sacro-saint principe de l’intangibilité des frontières issues de la colonisation ; alors que les mêmes Européens ont accepté et même facilité au prix de lourdes pertes en vies humaines et des dégâts matériels inestimables la modification de la carte de la Yougoslavie.

[16] Thomas Sankara a été Président du Burkina Faso du 4 août 1983 au 15 octobre 1987, date à laquelle il a été assassiné. Le 4 octobre 1984 au siège des Nations Unies à New York il déclarait : « Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde [...]. Je veux m’indigner en pensant aux Palestiniens qu’une humanité a choisi de substituer à un autre peuple, hier encore martyrisé à loisir [...]. Je souffre avec tous ceux qui en Amérique Latine souffrent de la mainmise impérialiste [...]. Nous avons choisi de rechercher des formes d’organisation mieux adaptées à notre civilisation, rejetant de manière abrupte et définitive toutes sortes de diktats extérieurs pour créer ainsi les conditions d’une dignité à la hauteur de nos ambitions ».

[17] On peut citer, parmi tant d’autres, le cas de Jean-Bedel Bocassa, ancien combattant de l’armée française porté au pouvoir en République Centrafricaine par la France, qui avait des maîtresses dans toutes les grandes métropoles européennes, américaines et asiatiques.

[18] Au printemps 1997, alors que l’homme de la rue en Afrique était convaincu que Mobutu était fini, Alain Juppé, alors Premier Ministre socialiste en France, déclarait qu’il est incontournable. Ce fut un exemple patent de la myopie de la politique française en particulier et celle européenne en général en Afrique. Partant de ce constat, les Africains doivent comprendre qu’ils sont les seuls à assumer leur destin.

[19] Cf. MONTAIGNE, Les Essais.

[20] L’une des clauses discriminatoires exige que tout candidat à la présidence soit né de parents zambiens, or Kenneth Kaunda est né dans la partie du pays qui est devenue aujourd’hui le Malawi. Il faut noter qu’il a été président de la Zambie pendant près de trois décennies avant d’être balayé par le vent de la démocratie de 1989/90 qui a porté Shiluba au pouvoir. Il est aussi important de savoir que Kenneth Kaunda est un instituteur et Shiluba un syndicaliste. Il s’agit donc de gens qui n’incarnent que la classe moyenne ; leur mérite est qu’ils savent tenir des propos mielleux. Actuellement, Shiluba fait l’objet de poursuites judiciaires pour détournement de fonds publics. Il a été pire que Kaunda.

[21] Lissouba voulait s’inspirer du cas du Mali avec le professeur Alpha Omar Konaré qui avait certes gagné les élections, mais avait passé les deux premières années à contenir l’opposition qui était dans la rue. Lissouba a été finalement chassé du pouvoir après une sanglante guerre civile. Son passage au pouvoir a apporté plus de mal que de prospérité aux Congolais. Beaucoup de dictateurs africains qui se sont vus imposer les élections ont procédé à des fraudes à « ciel ouvert » pour se maintenir au pouvoir. Mais comme leur présence au pouvoir garantit la mainmise des grandes puissances néo-colonisatrices sur le pays, les observateurs se contentent à la fin de chaque mascarade électorale de faire des déclarations du genre : « Les élections ont été certes entachées d’irrégularités, mais elles ne sont pas de nature à remettre en cause les résultats ».

[22] Aujourd’hui beaucoup de pays africains ne sont plus propriétaires de leur sous-sol ; tout a été hypothéqué ou vendu avant l’exploitation : tel est le cas du Congo qui normalement ne devrait plus s’attendre aux recettes pétrolières à moins qu’on ne découvre de nouveaux gisements.

[23] On peut citer l’Allemagne, le Japon et le Canada et tout récemment la Corée du Sud et les deux Chine.

[24] En Allemagne, le baccalauréat et les diplômes des Facultés des universités africaines ne sont pas reconnus dans certains Etats fédérés. En Gambie, l’université est encore à l’état embryonnaire. Tous les Gambiens doivent s’expatrier pour une formation universitaire.

[25] Cf. KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961.

[26] Léopold Sédar Senghor est un exemple patent : il se disait métis culturel ; mais son admission à l’Académie française et sa retraite en France sont une preuve suffisante que le Sénégal a été longtemps dirigé par un Français. Mais le fait que lors de son enterrement au Sénégal la France ne soit pas « dignement » représentée témoigne de l’ingratitude des Européens à l’égard des Africains qui ont servi de tête de pont dans la défense de leurs intérêts en Afrique.

[27] Dans certains pays, la pression des étudiants qui ont peur de quitter le milieu universitaire et de se retrouver dans la rue a poussé les autorités à passer outre le règlement élémentaire concernant les conditions de séjour dans les facultés. Les étudiants sont alors autorisés à reprendre autant de fois que possible.

[28] Cf. DUBERNARD, Jean-Michel, « Reformer l’université », in Le Figaro, 21 novembre 1995.

[29] En 1990/91, les tensions politiques avaient eu un grand impact sur le comportement des étudiants camerounais aussi bien à Yaoundé qu’à l’étranger. Il y avait d’un côté les Bétis et de l’autre les Anglo-Bamiléké représentant respectivement le RDPC (Rassemblement Démocratique des Peuples Camerounais) et le SDF (Social Democratic Front) qui étaient prêts aux affrontements. L’encadrement des étudiants à l’université ne se faisait et ne se fait encore que sur la base de l’appartenance ethnique.

[30] En Ouganda, pendant la période d’Idi Amin Dada, la plupart des membres de son gouvernement ne savaient ni lire ni écrire. Idi Amin lui-même, pour masquer son ignorance de la langue anglaise, a une fois tenu son discours aux Nations Unies dans sa langue maternelle. Il n’en avait pas le droit dans la mesureoù des dispositifs de traduction de toutes les langues et dialectes du monde ne sont pas prévus.

[31] Au Cameroun, les intellectuels du Sud présents à tous les postes clés du gouvernement ont créé le mouvement ethnique « essigan » pour terroriser tous ceux qui sont contre le régime en place. Les opposants de l’Ouest ont mis sur pied le mouvement « laakam » en guise de réponse. La création de ces divers mouvements politico-ethniques a failli conduire le pays à une guerre civile aux conséquences incalculables en 1990/91. En Côte-d’Ivoire, après la mort d’Houphouët Boigny, les intellectuels, au lieu de poursuivre l’œuvre de développement commencée et réussie par ce dernier, se sont mis à cogiter sur des termes absurdes tel que « l’ivoirité » ; ce qui a conduit à la situation tragique que ce pays vit aujourd’hui.

[32] Sur ce point, la communauté internationale est complice, car elle sait comment s’opèrent les transferts frauduleux des fonds, mais elle ne s’y est jamais opposée. Le cas flagrant est celui du Ministre des Finances de la Côte-d’Ivoire : lors du coup d’Etat militaire du 24 décembre 1999, ce dernier s’est enfui avec une malle bourrée de dollars américains ; à l’aéroport d’Amsterdam, la police ne s’est contentée que de lui retirer son pistolet et de le laisser continuer son voyage en France avec sa malle. La France n’a jamais fait cas de cette situation scandaleuse. Il reviendra aux pauvres paysans ivoiriens de rembourser des dettes dont ils n’ont jamais bénéficié.

[33] Cf. DUBERNARD, Jean-Michel, op. cit.




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