Accueil > Tous les numéros > Numéro 57-58 > BONNES FEUILLES : ET SI ... AU COMMENCEMENT



BONNES FEUILLES : ET SI ... AU COMMENCEMENT
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Maurice CHÉRUZEL

La Danse est un langage avant d’être un art. La recherche de son essence peut se passer de son histoire, car elle existe avant le Temps. Que David danse devant l’Arche, peu importe au danseur de Bouaké, ou inversement ; l’un n’a pas influé sur l’autre, car spontanément la Danse est née partout et n’importe où. Elle est par nature élémentaire, l’Art l’a compliquée. Pour l’expliquer, les migrations sont dérisoires. La danse du scalp ne ressemble pas plus à la danse balinaise que la gavotte savoyarde ou auvergnate, montagnarde d’origine, à la valse avec son beau Danube bleu. Leur nombre et leurs formes paraissent infinis, tant l’imagination fertilise leur terrain.
Mais si nous nous mettons en face de sa pureté, la Danse est le mouvement qui parle par notre corps tout entier. Avec plus ou moins d’habileté, les bêtes dansent pour exprimer leur joie ou leur amour, rarement leur chagrin. Quitterons-nous les hommes, pour aller, comme dans le film, danser « avec les Loups » ?

Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux
.

Abeilles, pingouins, hirondelles ont leur danse propre, selon les circonstances. La joie sportive de l’hirondelle à virevolter,
Caracolant, frisant l’air et les eaux,
n’est pas celle du merle qui trottine, s’arrête, inspecte et repart, et pique le sol, en dansant son menuet. La danse exprime d’abord la satisfaction, la joie de vivre et l’affirmation de soi ; le partenaire vient plus tard. L’enfant heureux danse et se moque du reste ; il peut même casser son jouet. Le geste s’accomplit, l’instinct commande. Jouer au cerceau représente, pour lui, une forme de danse. Dans la Salomé de Richard Strauss, la Danse des sept voiles est, en vue de la séduction, l’expression de cette rhétorique.
J’ai vue, à Pyrghi, un lieu fort retiré de l’île de Chio, lors d’une simple fête de village, un danseur qui s’était détaché de son groupe et suivait son caprice en dansant. Tout d’abord, il évoluait et se retournait comme un autre avec vivacité et souplesse, mais il fut gagné par le vertige. Tout le monde s’arrêta. Il entrait en transe. Il accélérait ses pas, ses torsions, ses bonds désordonnés. Les assistants commencèrent à frémir. Il frappa du poing sur une table, sur une autre, en faisant sauter des verres et il tourbillonnait de plus en plus. Moi-même, invité à danser, parmi des Grecs, sur un podium élevé un soir en pleine place publique, à Ayassos, dans l’île de Lesbos, je me surpris à oublier ma danseuse et stimulé par l’accordéon et le santouri, je battais déjà les derviches tourneurs quand la fatigue me saisit. Je m’arrêtai, à bout de souffle, et l’assemblée partit d’un immense éclat de rire : le plateau était vide, tandis que je venais de me démener tout seul ! Je pensai alors à cette possession - q’illustre avec tant de génie le groupe célèbre de Carpeaux à l’Opéra de Paris et que répète Matisse - ; cette possession, qui peut endormir la douleur et abat d’épuisement. Cela aussi est une danse - combien cruelle ! On s’y jette comme dans une gueule ouverte, comme dans les eaux du Rhin, au chant de la Lorelei.
Dois-je passer sous silence les Feuilles de route d’André Gide, en tournée dans le Sud-algérien, attiré par le rythme des tam-tams qui « exécutent de véritables morceaux ; rythme impair, bizarrement haché de syncopes, qui affole et provoque tous les bondissements de la chair » ? La musique ne stimule jamais mieux que lorsque son rythme obsède les sens. « Toute musique est diabolique », lui disait son guide arabe.
Il n’est pas donné à tout le monde de pénétrer comme roumi dans une demeure pour une fête privée - dont le tableau de Delacroix, La fête juive, ne donne qu’une bien faible idée.
Au centre d’une cour, trois jeunes femmes vont tremper leur chevelure dans un bassin. Tandis que « se gonfle » la musique, commence « une danse sauvage, forcenée, de tout le corps, à qui ne l’a point vue rien ne saurait se comparer ». Une vieille négresse frappait avec un bâton sur les bords du bassin, en sautant autour, pour rythmer une ronde de femmes « hagardes, éperdues », accédant à la crise par la perte du sentiment. Par quel côté cette scène étrange d’exorcisme, chassant les esprits, est-elle en rapport avec la Danse ? C’est le rite des prêtresses de Cybèle, des corybantes de l’Antiquité, qui revit ; des Ménades, au son de la flûte stridente et des tambourins. Comme le corps qui tombe, en proie à l’accélération, c’est l’abandon de soi-même à une force inconnue, irrésistible : étourdissement et plaisir, puis ivresse, vertige, hystérie. « A présent, elles sont agenouillée devant le bassin, leurs mains crispées à ses bords ; et leurs corps battent de droite à gauche, d’avant en arrière, les cheveux fouettent l’eau, puis éclaboussent les épaules ; à chaque coup de reins, elles poussent un cri grave, puis brusquement s’écroulent en arrière, comme si elles tombaient de haut mal, l’écume aux lèvres et les mains tendues ».
Les anciens Grecs jugeaient ces outrances barbares, les Romains leur réservaient une place subalterne. André Gide termine : « Nous nous sommes enfuis, n’y pouvant plus tenir ».
Il y a une autre danse de type aristocratique, la danse balinaise. J’ai l’impression que Noverre serait assez à l’aise avec cette danse-là. C’est une danse expressive, au son du gamelan. Elle retrouve la communication, mais avec un langage souvent fort subtil, qui traduit les passions de Krishna, de Rama, comme les malices du bon roi des Singes, Hanumant ; et glisse tour à tour, avec une merveilleuse souplesse, au milieu des voiles qui voltigent, tragique, attendrissante ou comique. Chacun a son emploi, comme au théâtre. Le soldat épie, trépigne, s’irrite, se précipite, se livre au hasard de la mort. La danse devient imitative : savante, en combinant les gestes du tisserand ; allusive et poétique, en figurant les impressions de la nature grâce à tout un alphabet de signes délicieux. Voici un rayon de soleil qui pénètre sous les cocotiers et fait miroiter la rizière en gradins, un papillon qui vole et se pose, immobile, sur une fleur ; tout à coup, il bat des ailes, et... haut la couleur ! L’invention atteint des sommets de grâce que notre pauvre vie machinale est impuissante à déchiffrer, car cette Danse traduit aussi l’état de notre âme à ces spectacles. Et le profane, ébloui, se laisse prendre à ces élégants secrets.
J’ai vu aussi à la Fondation du Président Léopold Sédar Senghor, le Ballet du Sénégal. On sait qu’il réclame noblement en faveur d’une civilisation de la négritude fraternisant avec notre civilisation gréco-latine, judéo-chrétienne. N’a-t-il pas estimé que la Danse devait s’installer dans les écoles à titre d’agent éducatif, parce que, tout en disciplinant le corps, elle est vouée à satisfaire le besoin poétique, essentiel à l’homme ? Autrement dit, elle accorde les deux facteurs opposés de l’eurythmie et des forces profondes à travers ses formes analogiques, mélodieuses et rythmées. Cette danse-là sort du fond des âges par le tam-tam, qui scande inlassablement l’action. Elle est capable de prouesses athlétiques, à la mesure des souples gaillards et des gaillardes d’une beauté splendide sous les chatoyantes étoffes sorties des cuves de Casamance. Leurs évolutions préservent le caractère spontané, primitif, tandis qu’une chorégraphie très étudiée introduit la science de l’expression et du spectacle dans l’héritage des ancêtres. En ce foyer africain, se retrouve ainsi l’art antique de Terpsichore par une poésie vraiment incarnée et vivante. Vue humaniste de la vie, quand, à douze ans, au Tadjikistan, les jeunes écolières sont appelées à s’initier à la technologie informatique, en tapotant des appareils.
Dans la Grèce antique, la race entière de la Danse est privilégiée. En effet, à l’exception de quelques contrées, de l’Amérique et du système du monde, les Grecs n’ont-ils pas découvert l’essentiel ? Atome est un mot grec. Comment donc, en partant du petit noyau des danses de ce petit pays, trouver son chemin dans l’exubérance incroyable de la Danse d’aujourd’hui ? Qu’ont-ils donc pressenti ?
Comme au début de tout propos, je devais, avec les historiens, citer les danses religieuses qui sont les enfances de la Danse, les processions. Le musée égyptien de Berlin projette devant nous les statuettes de six serviteurs et servantes colorés, immobiles depuis quarante siècles dans leur marche rythmée et funèbre, chargés de vases remplis de nectar ou d’huile, portant sur la nuque un chevreau, à la main un canard ou des paniers de fruits ou de maïs, comme au premier jour. Mais nous avons choisi l’ordre méthodique. On trouve cependant, chez Noverre, dans Les Danaïdes par exemple, ces danses restituées, dans le temple d’Isis, avec une vraisemblance expressive. Les danses macabres en dérivent manifestement. Aujourd’hui, par un singulier hasard, celui qui s’enfonce au Ladakh, dans l’Himalaya, découvrira intacts ces rites du fond des âges où la fête et le symbole se confondent ; les moines recourent au masque, à des brocarts de carnaval, se bariolent la peau pour danser et, parmi les clameurs, les litanies et les silences subits, à larges jets de farine d’orge sur les fidèles émoustillés, la lutte entre le Bien et le Mal tourne au happening. L’île empanachée de verdure, Bali, prend mieux contact avec l’homme et respecte l’Opéra : un fétiche hirsute à face de Tigre, le Barong, perfectionne, avec un art consommé, devant la sorcière Rangda, cette pantomime manichéenne. Le musicien de Noverre, Deller, réussissait très bien, paraît-il, ces danses d’atmosphère oppressante, ainsi que les passagers tragiques. Noverre, qui n’ignore pas les démons, valorise les hommes. Avec ses choeurs, la tragédie grecque, en montrant nos passions et nos angoisses, n’accorde aux dieux que l’arrière-plan. Les odes triomphales de Pindare se dansent sur le terrain du stade où ont couru les vainqueurs. Parmi le peuple, en Grèce, la danse rehausse les instants choisis de la vie, mariage, naissance, banquets, funérailles et délassements. Elle nous fait l’honneur d’une anthologie, car les évolutions et les gestes apparaissent sur les peintures de vases. Le vocabulaire du reste connaît les sauts, les culbutes, les rondes, les tourbillons. Le danseur de Crète allait jusqu’à passer pardessus les cornes du taureau, à en croire un fin bijou d’ivoire. Ils ont découvert la demi-pointe, sans aller plus loin qu’une simplicité classique. Ils ont tout rassemblé et tout initié.
Bien autre est la danse moderne, individuelle et sur scène. Elle nous vient de partout, elle grouille d’expériences et d’écoles, elle foisonne de hardiesse. Elle fait même surgir, avec la modern dance, à notre esprit, l’exclamation de Rimbaud :
« Ah ! que ma quille éclate et que j’aille à la mer ! »
car elle veut faire ressentir les troubles de la conscience nouvelle. Nous voici donc en présence du catalogue inépuisable des danses, investi par l’esprit de nouveauté sans cesse en rivalité avec lui même et, par suite, la tempête où ne brille aucun phare ; qui emporte notre bonheur avec l’âge, en laissant le sable des noms. C’est un peu ce qu’on appelle la Mode. Devant une telle kyrielle de danses de tant de générations et de pays, du one-step primaire au rock, de la polka des lanciers à la valse, de la gavotte à la rumba, à nous de distinguer la danse suprême, comme au théâtre le ballet idéal ! Par sa collaboration avec les arts voisins, comme la musique et la poésie, les Grecs, qui lui avaient donné une Muse, Terpsichore, engageaient déjà la Danse dans une sorte de littérature. Les Muses n’étaient-elles pas soeurs et conduites par Apollon ? S’agit-il d’élire la vraie danse ? Il ne faut dès lors que l’interroger et rechercher son essence et son but et, en tâtonnant, nous laisser guider par l’éclectisme.
Nos Grecs modernes restent fidèles à leur farandole endiablée, bras étendus, jupes voltigeantes, qui sans cesse se scinde et se reforme, mouchoirs à la main, et qu’il y a quelques années encore ne dédaignait pas de danser une troupe en tournée [1]. Ils aiment et cultivent la variété et préservent l’originalité provinciale ; les Basques, eux aussi, avec leur danse autour d’un verre posé sur le sol.
Il faut sans doute, sans rabaisser les autres danses, et par respect pour cet enfant gâté de nos salons, faire un sort spécial à son géniteur, ce surprenant et admirable interprète de la passion, le tango argentin. Sa plastique et son phrasé réclament des artistes et il appelle le chant bouleversant et vibrant d’un Carlos Gardel. Comme les vraies passions, il n’est pas à la portée de tous. Qu’exprime d’extérieur à nous cette danse qui puise dans le sang même ? Langoureuse et sportive, qui tour à tour se maîtrise et s’emporte, qui nous rassemble et nous ressemble, chair et volonté confondues, en gardant de la grâce, ce qui ne l’affadit pas.
Que l’homme choisisse donc sa danse, qu’il joue avec elle, qu’il la courtise avec subtilité ; mais il lui arrive qu’elle s’impose à lui. C’est alors qu’il retrouve sa vertu originelle. La danse du Feu, c’est déjà le feu de la Danse.


[1] La troupe Lémou, d’Athènes.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie