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RELIRE ET COMPRENDRE ROGER DORSINVILLE
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Ethiopiques numéro 57-58
revue semestrielle de culture négro-africaine
1er et 2e semestres 1993

Auteur : Max DORSINVILLE

Porteuse de l’écriture haïtienne sur trois continents, l’oeuvre littéraire de Roger Dorsinville (1911-1992) est « une geste de l’imaginaire afro-caraïbéen ». A quelques variantes près, les mots qui précèdent sont la reprise d’un jugement que j’énonçais lors de la publication intégrale de cette oeuvre à Port-au-Prince dans la collection Rites de passage (Editions Henri Deschamps, 1990).
Haïti agonisant toujours sous l’emprise de la dictature des Duvalier, que l’on croyait échue en février 1986, il importe de réaffirmer la vision de celui qui fut le plus prolifique et le plus original des écrivains haïtiens. Dans le texte suivant, je rappelle et élargis les principes sous-tendant la permanence de Rites de passage afin que, selon le voeu de l’écriture :
« Contre l’injustice qui toujours tente de renaître, il faut planter partout des jardins du souvenir » (Mourir pour Haïti, 1980, épigraphe).
Nous étions réunis, Roger Dorsinville, Henri R. Deschamps et moi-même, directeur de la collection et neveu de l’écrivain, un après-midi de novembre 1988, à Port-au-Prince, pour faire le point quant aux attentes particulières à cette réédition. Des éditeurs sénégalais, français, canadien et espagnol devaient y consentir, il allait de soi. Il fallait convenir du nombre de volumes de la collection, des préfaces devaient servir à contextualiser chaque volume, et que dire d’une présentation générale ayant pour objectif de dégager la cohésion de la démarche de l’écrivain ? Toute une mise en perspective plurielle s’imposait mais, ce faisant, l’autonomie de l’oeuvre serait-elle biaisée par un regard critique posé a posteriori ? Le libre accès de l’oeuvre resterait-il comptable de la liberté de l’élan créateur ? Enfin, il fallait un titre pour l’ensemble de la collection : lequel ?
La nécessité d’un pluralisme critique eut pour effet la présentation de chaque oeuvre sous l’angle d’un texte situant sa réception à l’origine. Une dizaine de textes furent donc retenus tant pour leurs qualités inhérentes que pour leurs diversités géographique et généalogique. Gens de Dakar (1978), par exemple, recueil de nouvelles se déroulant en Afrique, fut préfacé par un critique sénégalais, Ibrahima Sall, qui jaugea sans complaisance l’acuité du regard « haïtien » posé sur sa ville. A un autre extrême, spatial et temporel, Ils ont tué le Vieux Blanc (1988), roman paru en Haïti, ressortit à l’évaluation d’un jeune critique de Port-au-Prince, Joubert Satyre. Kimby (1973), par ailleurs, premier roman de l’écrivain, et premier roman haïtien situé en Afrique, fut soumis à l’analyse d’un éminent critique haïtien, Ghislain Gouraige. Celui-ci y découvrit une nouvelle mesure de la tradition indigéniste dans les lettres haïtiennes : « Avec Kimby c’est surtout la consécration de l’unité nègre. Savoir que le roman est écrit par un Haïtien, aide à saisir la dérision des systèmes qui établissent des catégories, et analysent les oeuvres nègres selon leurs seules particularités régionales ».
La cohésion de la démarche de l’écrivain inspira d’emblée une méthode de sélection mettant de l’avant des évaluations de la critique haïtienne. Ce procédé eut le mérite d’offrir un miroir culturel commun où créateur et critiques se reconnurent dans des images, symboles et mythes issus aussi bien des Antilles que de l’Afrique (le personnage du restavek ; l’image du bois sacré ; le symbole du baobab ou mapou, etc.). Les différences n’étant qu’ « accidentellement géographiques », pour reprendre le mot de Gouraige, les appréciations des Gaillard, Glémaud, Charlier, St-Eloi et Morisseau- Leroy reflétèrent naturellement les contours de la culture d’origine commune, sans les lourdeurs qu’implique l’homogénéité idéologique. En cela, ces critiques communièrent avec un imaginaire nourri par l’Hinterland libérien, l’humus antillais et d’autres lieux du vécu de l’écriture (le Sénégal, le Brésil, les Etats-Unis d’Amérique, le Canada).
Finalement, l’itinéraire, long de plus d’un quart de siècle (1957-1986), menant Roger Dorsinville de l’exil à son pays natal, en appelait d’un juste répondant dans le titre de la collection. La polarisation entre les thèmes de l’innocence et de l’expérience dans l’oeuvre entière ; le dialogisme du garçonnet rêveur et du vieil homme dans Un Homme en trois morceaux (1975) et Accords perdus (1987) ; la structure symétrique des vieux sages irriguant les générations autant dans Kimby et l’Afrique des rois (1975) que dans Ils ont tué le Vieux Blanc et Les Vèvès du créateur (1989) ; le leitmotiv de l’anti-sexisme dans Renaître à Dendé (1980) et Le Mâle de l’espèce (1990) ; l’alternance des lieux africain et antillais, des temps nocturne et diurne ; bref, le cumul de récurrences thématique, typologique et symbolique accouplé aux variations de la voix narrative (dans les nouvelles regroupées dans Le Mâle de l’espèce, par exemple) imposaient en toute logique la métaphore symbiotique du « passage » pour signifier ces rites évolutifs.


Rites de passage distinguerait donc une oeuvre inscrite dans un registre universellement mythique. L’expérience humaine se marie, du point d’origine (Pour célébrer la terre, poème, 1955) au point d’achèvement (Les Vèvès du créateur), avec l’antériorité tellurique, le profane au sacré. La parole de l’écrivain puise dans « le langage des commencements » et a fonction de signe abolissant toute distinction entre signifiant et signifié lorsqu’il se trouve ponctué dans l’image-clé de l’aube rythmant l’élan vital : fluidité, glissement, gestation et maturation. Oeuvre rebelle à l’enfermement ethnologique ou idéologique, il en émane ouverture, mouvance et partage.
La « commande sociale », le thème de l’engagement socio-politique, incontournable dans l’histoire des lettres haïtiennes depuis Jacques Roumain(Gouverneurs de la rosée, 1944) et l’école indigéniste, est ici reprise et corrigée. Le souci du pays natal s’étend à un espace continental, sinon international et tiers-mondiste. Le personnage du paysan ou de l’ouvrier, « gouverneur de la rosée » ou « général soleil » dans l’iconographie de Jacques Roumain et de Jacques Stéphen Alexis (Compère général soleil, 1955 ; L’Espace d’un cillement, 1959), ce héros-libérateur est approfondi dans la typologie de l’Etranger de Roger Dorsinville.
L’être de l’ailleurs, de nulle part et de partout à la fois, met en balance liberté et disponibilité, transmis par Cassel (Kimby), Cassan (Un Homme en trois morceaux), Martin (L’Afrique des rois), Aldo (Mourir pour Haïti), Ousmane (Renaître à Dendé), ce diptyque paraît comme préface au redressement social ou collectif au sein duquel l’Etranger joue un rôle de catalyseur. Celui-ci n’est pas un Messie ou quelconque démiurge dont l’histoire d’Haïti est pleine de sa démesure (Christophe, Dessalines et même Toussaint Louverture). Il ne se place pas au-dessus des siens ; il s’insère parmi eux : semblable à Ousmane, de retour au village, il se joint à la danse (pp. 180-181). Ce même Etranger se retrouve dans les romans qui suivent le retour d’exil de l’écrivain, en 1986 : le narrateur d’Accords perdus ; Lodinski, le « Vieux Blanc » ; et le créateur des Vèvès.
Contrairement à Cassel, homme de Foi (« aimer est la plus grande des lois », p. 266) ; Cassan, homme de Loi « Dans quelque direction que ce fût il y avait un ordre, et il fallait obéir », pp. 148-149) ; Martin, homme du Plan (« Opération-Salut », p. 6) et Ousmane, homme de Partage.
Dans d’étranges villes, dans des campus d’écoles, ce compagnon des livres avait été curieux des hommes, cherchant les signes qui, après la défaite de l’ombre, disent à nouveau que des mères sont penchées sur des berceaux, que des hommes vont parler à d’autres hommes, que la détresse ou la joie va passer d’une fenêtre à une autre encore grise que l’aurore attend. (p. 109).L’Etranger d’Accords perdus, du Vieux Blanc et des Vèvès se découvre impuissant dans une « vallée des morts » (Accords, p. 18), « percé à mort par un essaim de guêpes d’acier » (Vieux, p. 203) où il voit un « escadron de mort » (Vèvès, p. 153) s’avancer vers lui. Entre le héros revenu d’exil, et porteur de « catéchisme », de Roumain et d’Alexis et celui, vaincu et prenant la route de l’exil de la tradition plus récente des Emile Olivier (La Discorde aux cent voix , 1986) et René Depestre (Hadriana dans tous mes rêves, 1988), celui de Roger Dorsinville unit viscéralement les contraires du déracinement et de l’ppartenance.
Le vieil homme condamné des trois romans post-1986 obtient un tout autre relief à le rapprocher de sa face inverse dans l’oeuvre antérieure où les Kéta, Kimby, Auntie (L’Afrique des rois) et Martha (Renaître à Dendé) sont actifs et fécondants. Comprise dans son plein développement, la symbolique de l’Etranger traduit un personnage double à la mi-temps des oppositions, telle dieu romain Janus ou le dieu vaudou Legba, gardien des allées et venues, sécularisé ici dans le clivage de la balkanisation historique Afrique-Antilles. L’Etranger de Roger Dorsinville est donc un signe propitiatoire des commencements ; la corrélation avec l’image de l’aube se fait évidente :
(...) l’aube représente une naissance à la vie concrète, telle qu’éprouvée par l’homme. La naissance est alors une métaphore pour exprimer l’appréhension de l’ordre des choses ; elle symbolise l’acte initiatique, le rite de passage à la vie d’homme rappelé à chaque lever du jour. (« Roger Dorsinville ou Le Langage des commencements », postface à Marche arrière, Montréal, Collectif paroles, 1986, p. 216)
La mort annoncée du narrateur d’Accords perdus, semblable à celle subie par Lodinski et celle revendiquée par le Créateur des Vèvès, comporte une catharsis immanente au cycle vital des alternances : la mort précède une nouvelle naissance. Si, dans Kimby, la tradition est campée et acceptée par les vieux Kéta et Kimby ; et, dans Un Homme en trois morceaux et L’Afrique des rois, elle est assumée et dépassée par Cassan et Auntie (« Sa mort fait de votre vie pour elles un commandement. [...], elles vous souhaitent la vie », p. 133), les romans subséquents réaffirment la noblesse du sacrifice. Par conséquent, la mort de l’Etranger dans la phase terminale représente une constance dans la symbolique ainsi qu’un point d’aboutissement ou d’équilibre entre l’Afrique et les Antilles, la jeunesse et la vieillesse, l’innocence et l’expérience ; et, sûrement, la mort et la vie.
Peu s’en faut que l’oeuvre littéraire de Roger Dorsinville contienne en elle-même la permanence du voeu des « jardins du souvenir ». Rites de passage ne se réduit pas à surmonter la mort de l’écrivain, une mort que lui-lui-même n’aurait pas qualifié d’ « injuste » puisque, cinq ans avant 1992, il faisait dire à son double, le narrateur d’Accords perdus il a bien vécu » (p. 15).
Elle se comprend par son refus de l’injustice faite par l’homme contre l’Homme, cet homme dont l’image figée dans « la pose d’un carnassier à l’affût » (p. 172) clôt Les Vèvès du créateur, comme un rappel, comme un avertissement.





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