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Ethiopiques n° 64-65 revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er et 2e semestres 2000

L’Europe face au sud [1]

Auteur : Makhily Gassama [2]

L’Europe face au Sud... ! Le thème est vaste, convenons-en, et le cadre imparti est trop étroit pour dresser un bilan, faire parler les chiffres ou pour camper et analyser les attitudes ou pour s’attarder sur les gestes qui ont marqué la coopération Nord-Sud depuis quatre décennies. Notre ambition est plus modeste. Nous savons que nous ne pourrons pas nous empêcher d’amputer volontairement le thème pour ne conserver que ce qui nous paraît fondamental. Il ne s’agit là que de quelques maigres réflexions non pas d’un spécialiste patenté, mais d’un simple citoyen africain.
Les deux grandes entités ont leurs caractéristiques distinctes, souvent contradictoires : d’un côté, une Europe qui cherche à se construire avec obstination en dépit des diversités et des graves conflits d’intérêt et, par là-même, se résigne à minimiser ce qui divise ou oppose les différents éléments qui la constituent. Sans cette volonté politique des Etats et des peuples d’Europe, le vieux continent ne tiendrait ni devant le dynamisme débordant de l’Amérique du Nord ni devant l’ingéniosité créatrice de l’Asie. L’Europe est en train de construire les grands rendez-vous et se prépare à s’attaquer aux grandes incertitudes du XXIème siècle. De l’autre côté, en face de l’Europe qui demeure son alliée économique, nous trouvons un groupe de pays souvent minuscules, vêtus de la souveraineté nationale comme d’un vernis, qui s’agitent et s’isolent les uns des autres, riches de leurs immenses ressources inexploitées ou mal exploitées, ou dilapidées, richesses qu’ils ne maîtrisent pas dans tous les cas de figure, handicapés par des guerres fratricides et plongés dans la misère matérielle et politique.
En dépit de ces constats amers, il faut persister à croire que l’avenir du monde dépendra, en partie, des relations qui existent ou existeront entre l’Europe et le Sud ; car la puissance et la diversité des moyens de communication ont fait du monde un organe unique d’une grande sensibilité, un organe dont chaque partie malade contamine l’ensemble à des degrés divers ; il en va ainsi des conflits armés ; il en va de même du manque d’emplois dans les pays du Sud dont les éléments valides et entreprenants grossissent tous les jours les rangs des chômeurs d’Europe. Voilà une autre question qui assombrit déjà les horizons à l’orée du XXIème siècle. A défaut d’éviter ou d’endiguer les épidémies, il convient de redouter tout au moins les endémies, qui pourraient conduire au pourrissement de l’organe.
Nous disions que l’Europe se construit ; c’est dire, dans la perspective de nos préoccupations, qu’aucun de ses éléments, dans ses relations bilatérales avec les pays du Sud, ne fonctionnera désormais comme naguère ; qu’il sera condamné, dans ce cadre précis, à la solidarité avec les autres éléments du groupe. Logiquement, une révision plus ou moins volontaire - probablement déchirante des accords de coopération classique s’imposera. Dans une large mesure, il est probable que la nouvelle Europe se présente à nous, dans un proche avenir, comme un groupement d’atomes dont chaque atome sera condamné à s’intégrer de façon solidaire pour que l’ensemble puisse être à même d’exercer les fonctions qui lui sont assignées. Toute autre attitude contribuerait à la dévier de ses principaux objectifs. Les conflits de plus en plus ouverts qui opposent, durant toute la dernière décennie, l’Europe en construction aux Etats-Unis d’Amérique, constituent un commencement de preuves. Cette Amérique, pleine de hardiesse et jalouse de sa puissance, et les pays développés de la vieille et patiente Asie, comme le Japon, sont soucieux de la transparence du nouvel ordre de coopération devant les unir à cette Europe, pleine d’ambition et de détermination, et s’arment plus ou moins discrètement contre elle. _ C’est précisément durant cette période cruciale de la construction du nouvel ordre mondial de coopération que les pays du Sud sont, plus que jamais, isolés les uns des autres et que chaque élément minuscule s’obstine à renforcer, dans la solitude, ses liens privilégiés de coopération avec tel ou tel pays d’Europe. Pourtant, depuis quatre décennies, les discours de bonnes intentions, des professions de foi ont caractérisé nos nombreux sommets : à chaque occasion, l’espoir d’une plus grande solidarité entre nos pays naît et disparaît comme par enchantement. Rien n’a encore réussi, de manière significative, à ébranler la solidité de nos frontières artificielles malgré l’existence d’organismes régionaux ou sous-régionaux qui n’avaient pas encore entamé, jusqu’à une période récente, les vastes objectifs qui sont les leurs [3]. Comment parler dès lors concrètement des relations de l’Europe en construction dynamique avec des pays du Sud dont la vertu essentielle est que chacun s’embourbe, de jour en jour, dans ses singularités ? Le Franc CFA vient de s’accrocher imprudemment à l’Euro par le truchement du Franc français appelé bientôt à disparaître ! Il n’y a pas là qu’un manque d’imagination, mais aussi et surtout un acte à la fois économique et politique d’une gravité évidente, due à l’absence de toute volonté ou de tout courage politique. Parmi les possibilités susceptibles de favoriser considérablement la mise en place d’un nouvel ordre de coopération - puisqu’il faut bien un nouvel ordre - nous n’en retenons que deux qui s’imposent d’elles-mêmes : l’intégration économique, voire politique des Etats, et l’instauration de la démocratie dans l’ensemble des pays du Sud.
L’expérience de plus de quarante années d’exercice du pouvoir, dans nos pays, nous a appris qu’aucun de ces pays ne saura prétendre au développement moderne en étant économiquement et culturellement isolé de l’ensemble. Qu’importe la nature du régime ! Il n’a servi à rien d’avoir dénoncé, avec vigueur, durant quatre décennies, la détérioration des termes de l’échange, l’ordre mondial de la communication qui défavorise considérablement les pays du Sud, le cercle infernal de l’endettement ; il n’a servi à rien de s’être appesanti sur le transfert de technologies, sur la moralisation des rapports du plus puissant au plus faible, sur les graves conséquences du sous-développement... Les simples argumentations techniques, l’éloquence édifiante des uns et les vociférations des autres n’ont nullement freiné l’appétit de l’Autre dans une époque où l’ensemble des mécanismes économiques est fondé presque exclusivement sur le profit. Les rapports de dépendance économique et culturelle risquent de s’aggraver si chaque pays du Sud persiste à vouloir se développer sans solidarité avec ses semblables et défendre, dans l’isolement, sa dignité face aux intérêts égoïstes du reste du monde.
Certes, des tentatives heureuses ont vu le jour même si les institutions régionales ou sous-régionales n’ont pas atteint leurs objectifs. Cette solidarité entre pays du Sud a tenté de se manifester à travers de nombreuses institutions dont une des plus originales aurait pu être le Groupe des 15, qui réunit des pays aussi divers que l’Algérie, l’Argentine, le Brésil, le Mexique, le Venezuela, le Pérou, la Malaisie, l’Inde, l’Indonésie, le Nigeria, le Zimbabwe, l’Egypte, l’ancienne Yougoslavie, la Jamaïque, le Sénégal. Ces pays, malgré leur situation géographique et la diversité de leurs cultures, connaissent des caractéristiques communes dans les différents secteurs de développement ; le transfert de technologies, le réajustement des termes de l’échange, la création des espaces d’activités diverses, les défis soulevés par l’instauration négociée du commerce mondial, etc., constituent pour tous ces pays des enjeux majeurs. Ici, comme ailleurs, l’enthousiasme qui fait naître nos institutions n’est pas forcément synonyme de détermination des acteurs.


Atroce vanité que d’attendre de l’Europe qu’elle restitue, à chaque pays, sa dignité par un système de coopération honorable : qu’elle assure son développement intégral, comme si l’Histoire nous offrait l’exemple d’un pays libre harmonieusement développé par une volonté étrangère à ses forces internes. Une telle attitude est d’autant plus naïve que l’Europe, ce n’est pas seulement ses gouvernements et ses dirigeants politiques : c’est aussi et surtout ses gouvernés et les bailleurs de fonds privés et ces derniers ne sont pas et ne seront jamais des philanthropes. Voilà pourquoi nous pensons, avec conviction, que la solidarité entre l’Europe et le Sud dépendra de la consistance de la solidarité qui rassemblera nos différents pays ; que la dignité que nous ne cessons de revendiquer sera le fruit de la force qui naîtra de la volonté de nous unir et de travailler ensemble avec obstination.
Quelques hommes d’Etat, comme le Président Léopold Sédar Senghor, ont assumé, dans la solitude, les risques inhérents à l’instauration de la démocratie dans un environnement hostile, comme ils continuent à se battre, bien que timidement, pour l’intégration politique et économique de nos Etats. Ces hommes d’Etat, dont les Présidents Modibo Keïta, Kwamé Nkrumah et récemment le Colonel Mouammar El Kadhafi, le Guide de la Jamaïra libyenne, qui reprend avec vigueur et dignité le flambeau, n’avaient en fait jamais rencontré l’adhésion sincère à cette cause de la plupart des dirigeants politiques du continent. Les relations commerciales, qui existent de façon informelle et inorganisée entre nos différents pays, relèvent davantage de la volonté des peuples que de celle de la classe politique. Ici comme ailleurs, il faut craindre que ce soit, par lassitude, les populations qui finissent par imposer aux dirigeants politiques, encore une fois au prix de leur vie, l’indispensable solidarité entre nos Etats, entre nos Peuples. L’ère d’entretenir le démon du nationalisme est révolue. Nous savons qu’il avait fallu attendre l’appel du Président François Mitterrand pour que la plupart de nos pays optent enfin pour le pluralisme ! Faut-il encore attendre le feu vert des "Grands Blancs" pour que nos hommes politiques saisissent les vertus de l’intégration économique et politique et se mettent à œuvrer dans ce sens ?
Ce sera certainement un Sud soutenu par la volonté et le courage politiques de former un bloc homogène qui sera digne de rencontrer la nouvelle Europe pour créer un nouvel ordre de coopération fondé sur la solidarité, sur l’efficacité, la dignité de l’un et de l’autre.
Pour répondre à ce grand rendez-vous du XXIème siècle, les décideurs du continent doivent prendre garde, car la mondialisation, dont les mérites sont prématurément vantés par leurs homologues de l’Occident, risque de revêtir une forme négative et réserver aux Africains les mêmes surprises que la Traite négrière et la Colonisation. Nous devons nous préparer à ce rendez-vous avec l’ensemble de nos peuples que nous avons toujours éloignés de la gestion de nos Etats.
D’où l’impérieuse nécessité d’instaurer des régimes démocratiques pour enfin libérer les énergies.
Prise dans son sens étymologique, la démocratie n’est rien de moins que l’exercice de la souveraineté par le peuple. Il est donc surprenant que nos dirigeants politiques résistent, de façon tragique, à cette doctrine politique au nom des spécificités et de l’identité culturelles. C’est une insulte à nos valeurs de civilisation tant il est vrai que toute démocratie commence par la protection de l’individu, des minorités raciales, ethniques, religieuses ; par le respect de la volonté populaire et par les possibilités d’alternance au sommet de la pyramide conformément à l’expression de cette volonté, comme elle s’est merveilleusement manifestée lors de l’élection présidentielle du Sénégal, en février 2000, grâce à la détermination de la jeunesse et de la presse nationale. Aucune civilisation - sauf si elle est moribonde - ne puise impunément ses forces dans l’arbitraire, l’injustice, le meurtre, le génocide, la manipulation crapuleuse des individus et des collectivités, les crimes économiques... La civilisation négro-africaine n’échappe pas à cette loi générale. La démocratie constitue donc une valeur universelle, qui échappe à toutes contingences culturelles : la liberté des individus et des peuples, la liberté de s’assumer pleinement ne se négocie pas. Cette liberté est sacrée, quels que soient les contextes socioculturels, ce trésor qu’on n’apprécie pleinement que lorsqu’on en est privé. C’est dire que le droit à la différence ne saurait nullement justifier des attitudes et des gestes tyranniques. Ce qu’on peut reprocher à la conscience occidentale, ce n’est pas ses tendances, soudainement forcenées, à nous imposer, aujourd’hui, une doctrine politique au service de la dignité humaine, mais de s’être tue volontairement, durant quatre décennies, devant la hargne meurtrière des tyrans qu’elle justifiait naguère par le droit à la différence. On comprend que l’appel du Président François Mitterrand, depuis La Baule, fût ressenti par une partie de la classe politique comme une humiliation. Ce n’est pas l’appel qui nous humilie. La résistance des dirigeants à tout changement heureux vis-à-vis des gouvernés avait fini par susciter cet appel, et c’est précisément cette résistance qui nous humilie.
Il est vrai que les Africains conçoivent d’autres façons de vivre en commun ; il est vrai que sont autres les relations humaines - elles ont leurs charmes et leurs Vices - ; autre leur appréhension de l’univers et de l’existence ; bien autres leurs architectures sociales et leur pratique de la démocratie, symbolisée par l’arbre à palabres. Cependant, aucune de ces réalités vivantes ne peut justifier notre résistance à la démocratie moderne dans des Etats que nous voulons modernes.
Par contre, ce qui mérite d’être dénoncé, c’est la nature des institutions qui sont incapables de traduire socialement et culturellement les valeurs universelles de la démocratie dans un Etat africain. Flatteuse ou humiliante, l’histoire de nos peuples doit peser sur la nature des institutions, qui ne sont encore rien de moins que des institutions occidentales, transplantées en Afrique. La nature, les caractéristiques d’une institution doivent obéir aux exigences du milieu. Or ni l’intelligentsia ni la classe politique du continent n’ont osé, depuis la proclamation de notre souveraineté, remettre fondamentalement en question les institutions politiques et socioculturelles, héritées du système colonial. La démocratie, doctrine hautement universelle, doit s’exprimer à travers des institutions spécifiques, respectueuses des valeurs socioculturelles. Pourtant, nous savons pertinemment que les institutions démocratiques en Europe et en Amérique du Nord sont nettement différentes les unes des autres, conformément à l’histoire des pays et des continents : chaque nation doit protéger ses grains à sa façon, pourvu qu’ils soient à l’abri des intempéries, qui varient d’un pays à l’autre.
Une des conditions de respectabilité, pour un homme d’Etat et pour un pays, réside dans la pratique de la démocratie ; il est temps que nos peuples soient réellement maîtres de leur destin et que nos dirigeants politiques deviennent enfin redevables, non pas à la puissance des armes, mais à la volonté populaire librement exprimée. A ce prix, les énergies seront libérées et nous attirerons sur nous le respect de l’Europe et du reste du monde, condition indispensable au dialogue constructeur.
Que pourrions-nous attendre de la nouvelle Europe ? Notre vœu est de la voir soutenir sans faille toute volonté du Sud tendant à l’intégration politique et économique et à l’instauration de régimes démocratiques. Ses gouvernants, ses médias, ses peuples, ses bailleurs de fonds doivent se mobiliser, dans l’intérêt du Sud et de l’Europe, pour nous aider à atteindre ces objectifs majeurs. A cette condition, le nouvel ordre de coopération sera fructueux pour tous les partenaires parce que fondé sur le respect et la dignité des uns et des autres.


[1] Il s’agit là du texte d’une communication, légèrement remanié pour la circonstance, au colloque organisé, à PARIS, au Palais du Luxembourg par l’Institut Eurafricain pour le Développement Economique ( IEADEC).

[2] Critique littéraire, Représentant de l’UNESCO au GABON.

[3] Il faut reconnaître que depuis quelques années, la CEDEAO a posé des actes concrets et porteurs d’espoir : ECOMOG au Libéria et bientôt en Sierra Léone, le projet d’établissement d’un passeport CEDEAO...




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