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HOMMAGE A PAPA AMADOU NDIAYE
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Ethiopiques numéro 62
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er semestre 1999

Auteur : Philippe GOUËT

A la fin du mois d’avril 1998. Papa Amadou Ndiaye, professeur de philosophie, disparaissait accidentellement, laissant sa famille, ses amis et ses étudiants dans un désarroi indicible et une tristesse profonde. Tous ceux qui eurent la chance de croiser son chemin, de travailler avec lui, savent désormais, et ne pourront oublier, ce que signifie la joie de l’intelligence et de la réflexion partagées. Ensemble nous avons découvert et aimé ces paroles de Gaston Berger : « Il n’y a sur terre que deux choses précieuses : la première, c’est l’amour. La seconde, bien loin derrière, c’est l’intelligence. Amour et intelligence ne se séparent d’ailleurs pas à qui en entend bien le sens. En dehors de cela, il n’y a rien ».
Aujourd’hui, en relisant ces phrases, nous sommes assaillis par les souvenirs : un regard toujours attentif et plein de douceur, une voix grave et chaude qui traduit avec modestie le cheminement des idées, une main dans une autre main, comme posée sur le coeur, pour dire qu’au-delà des mots nous abordons aux mêmes rivages de la pensée. Et toujours le courage de revenir aux mots, aux textes, à l’écriture, au travail tout simplement. Car Papa Amadou Ndiaye n’était pas homme à se satisfaire de l’ineffable ou de l’indicible. Attaché, de par ses préoccupations philosophiques, à la réalité de notre monde et de notre époque, il fût et demeure dans nos esprits une belle incarnation de cette alliance entre l’amour et l’intelligence dont parle Gaston Berger : le mouvement et la disponibilité de sa pensée, irriguait ces terres humaines de l’esprit que nous autres philosophes voulons croire fertiles, ouvertes à la vie et à la lumière, où l’amour des idées éclaire l’intelligence des relations humaines tout autant que l’amour des hommes enveloppe l’intelligence des idées.
Aujourd’hui le sentiment de l’absence pèse lourd, et si nous publions ce texte [1] qu’il a pensé et voulu remanier jusqu’aux derniers instants de sa vie, ce n’est pas seulement pour lui rendre hommage et tenter d’alléger le fardeau de notre peine.
Dans le séminaire de logique et d’épistémologie qui nous a régulièrement réunis depuis quelques années autour du Professeur Souleymane Bachir Diagne, à l’Université Cheikh Anta Diop, le travail de Papa Amadou Ndiaye est sans aucun doute celui qui a permis de dégager avec le plus de clarté et détermination les orientations majeures des différentes recherches que nous avons entreprises en commun. Ce texte en est l’exemple par l’élucidation qu’il propose d’un phénomène précis, celui de l’innovation technologique dans sa relation au milieu culturel, mais aussi et surtout, par le dévoilement de la signification du travail collectif déjà effectué comme de celui qui reste à faire. Nous voudrions indiquer brièvement trois aspects de cette signification, qui nous paraissent essentiels.
En premier lieu, ce que la problématique ici abordée par Papa Amadou Ndiaye signifie profondément, c’est la nécessité, pour une pensée qui s’exerce philosophiquement à comprendre le devenir de l’homme dans le monde, de se fonder sur une argumentation et non sur des convictions. Sans doute n’est-il pas illégitime ni même inutile d’avoir des convictions et de s’en inspirer. Elles sont bien souvent le motif d’un réel courage humain. Cependant, elles ne peuvent prétendre se substituer à l’usage de la raison. Car elles sont alors la cause de cet aveuglement obstiné dont sont victimes tant d’hommes repliés sur des pseudo-certitudes identitaires. Et la raison se trouve ainsi condamnée à l’usage servile de la constitution d’alibis rhétoriques et idéologiques. La rigueur de l’argumentation, à laquelle était attaché Papa Amadou Ndiaye de par sa formation de logicien, au contraire est une disposition ouverte de la raison, une disponibilité, aux frontières des mondes possibles qui, dans le cours de l’humanité, sont proposés à notre liberté et qu’il s’agit d’évaluer. Et cette disponibilité de la raison est synonyme de l’amour que nous nous devons de porter au monde et à la vie, alors même que, déstabilisés dans nos convictions, au passage des frontières nous sommes saisis d’incertitude et d’indétermination.
Un autre aspect de la signification de ce texte réside clairement dans l’analyse de la question de la technique. De façon très déterminée, et poursuivant en cela la réflexion de Gaston Berger, Papa Amadou Ndiaye refuse toute distinction entre la culture et la technique. L’acte fondateur et générateur de toute culture, - et l’on entendra par ce terme seulement l’ensemble des paramètres permettant de situer dans le temps et dans l’espace les modes d’organisation, les types de production matérielle ou symbolique, autour desquels se structure un groupe social -, prend toujours sa source dans l’émergence d’une technique.
Mais le principe de l’innovation technologique ne s’arrête pas à telle ou telle invention, et ne se laisse pas non plus interpréter, dans les termes de la culture au sein de laquelle il se manifeste. Il en excède en effet les limites, la contraignant à un dynamisme qui condamne ses prétentions fondatrices et normalisatrices. La clef de voûte de l’argumentation repose dans ce texte sur le phénomène de la mémoire : toute invention technique est en réalité création d’une mémoire de l’avenir. Elle s’oppose alors à cette mémoire du passé pour laquelle le fait même de la territorialité close, spatiale ou temporelle, suffit à fonder la légitimité de son pouvoir de postuler des valeurs. Que l’on s’obstine à confondre cet usage de la mémoire avec la culture ne change rien. Car en réalité, et c’est ce que nous apprend cette analyse de Papa Amadou Ndiaye, la seule culture qui ne se nie pas elle-même est celle qui se laisse informer par l’avenir, c’est à dire une culture du développement.
Enfin, et c’est la conséquence de ce que nous venons de dire, ce texte a le sens d’un manifeste anti-culturaliste, c’est à dire qu’il exprime à la fois une protestation et une anticipation. Par sa portée critique, il proteste en effet contre la réduction de la culture à un alibi servant de justification à l’immobilisme et à l’arbitraire. En prenant pour cible la relation de l’innovation technique et de la culture, il offre une base solide au refus de la prise en otage de la culture, et permet de désigner les phénomènes de repli identitaire comme autant d’obstacles au développement. Par sa volonté d’anticipation, qui, elle, n’a rien d’arbitraire puisque l’analyse la découvre au coeur même de toute dynamique culturelle du fait de l’inhérence et de la permanence du phénomène technique, ce texte ouvre la perspective d’une pensée de l’avenir conçu sous l’aspect d’une double exigence qui constitue un véritable devoir au sens éthique du terme : celle du développement, et celle d’une participation effective de tous les hommes, au-delà de leurs horizons culturels spécifiques, à la vraie vie de l’universel.


[1] Voir : « signification culturelle de l’innovation technologique » p. 85.




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