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EN DEÇA DE L’IDEOLOGIE DU DEVELOPPEMENT ET DU CULTE DE LA CULTURE
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Ethiopiques numéro 62
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er semestre 1999

EN DEÇA DE L’IDEOLOGIE DU DEVELOPPEMENT ET DU CULTE DE LA CULTURE [1]

Auteur : Issiaka-Prosper LALEYE [2]

Au risque de décevoir certains d’entre vous, je me dois de signaler que je n’aurais pas voulu considérer les rapports entre la culture et le développement à partir de la relation que la pensée dominante actuelle établit entre ces deux réalités. Cependant, dans la mesure où cette relation qui n’est pas fausse, mais plutôt erronée et trompeuse est ce contre quoi je désire m’insurger, il devient indispensable d’en dire quelque chose afin de ne pas donner l’impression d’aller en guerre contre des moulins à vent !
Comment la relation qui aujourd’hui se donne pour évidente entre la culture et le développement peut-elle être erronée et trompeuse sans être cependant fausse ?
Une fois cette relation mise à l’écart, quelles autres relations peut-on se permettre d’établir entre la culture et le développement ? Ces deux réalités sont-elles appelées, par leurs natures, à coexister, à s’entre-déterminer, à résulter d’une même cause ou d’un même ensemble de causes, ou à engendrer, en tant que causes, les mêmes effets ? Telles sont quelques-unes des questions que je considérerai en guise de contribution à nos réflexions de ce jour sur la culture et le développement.

1. DE LA CULTURE

Dans les nombreuses assertions que suscitent de nos jours le développement et la culture, les relations que nous envisageons entre ces deux réalités les situent tantôt dans l’espace, tantôt dans le temps et de temps en temps à la fois dans l’espace et dans le temps. Le principal est que nous commençons toujours par les séparer le plus distinctement possible afin et avant de nous demander plus ou moins tragiquement si elles sont contiguës ou consécutives ; et à supposer qu’elles aillent l’une avant ou après l’autre, laquelle est première et laquelle est seconde.
Sans doute, la pensée est-elle libre de se représenter comme séparées deux choses qui ne lui sont jamais données que réunies ou de rassembler en cet espace pluridimensionnel qui la caractérise si bien, deux choses qu’elle ne rencontre dans son expérience que l’une sans l’autre. Pour la pensée, une telle liberté est même une des conditions de la fécondité de l’acte de pensée en tant que tel et par conséquent, de l’efficacité de l’action des êtres doués de pensée que nous sommes sur nous-mêmes autant que sur notre environnement. Il n’en demeure pas moins vrai que dans notre souci de réaliser dans la connaissance la vérité comme « adéquation de la raison et de la chose », l’esprit connaissant rencontre la nécessité pour lui de penser ensemble ce qui est uni et séparément ce qui est séparé. Car, selon cette acceptation de la vérité comme adequatio ratio et rei, l’existence des deux domaines ou registres de la pensée et de la réalité est une condition de déploiement de la pensée en tant que telle. Et plutôt que de souffrir de cette contrainte comme d’une limitation, l’acte de pensée y retrouve au contraire une des conditions de sa propre efficacité.
Il y a donc lieu de se demander, nonobstant le fait que le discours, grâce à ses ressources propres, distingue et sépare la culture du développement, si la culture et le développement nous sont donnés effectivement ou non séparés dans notre expérience individuelle et collective. De toute évidence, se poser une telle question, c’est consciemment ou inconsciemment aller contre la pensée dominante. Mais, il n’empêche qu’une telle interrogation conserve toute sa pertinence, surtout si l’on prend la précaution de ne pas réduire la réalité à la réalité matérielle et sensible, et que l’on admet que l’expérience sous toutes ses formes, à commencer par l’expérience intellectuelle, est l’une des formes privilégiées de l’existence de ce que nous appelons réalité.
La fréquence et l’abondance des références à la culture dans nos discours nous portent, tout naturellement, à nous imaginer qu’il n’y a là qu’un phénomène banal et qui aurait marqué le vécu humain de ses origines à nos jours. Il n’en est pourtant rien. Ni dans la réalité, pour ce qui est de l’accès de l’homme à la culture dans son évolution, ni au double niveau de la pensée et de la parole, pour ce qui est de la référence à quelque chose qui pourrait seulement être la culture telle que nous nous la représentons aujourd’hui, et pour ce qui est du mot qui, à l’instar du mot culture en langue française, pourrait convenir le mieux pour désigner à la fois cet élément de pensée et la réalité mondaine, ou naturelle, qui en est le référentiel.
La difficulté que nous pourrions avoir pour distinguer l’un de l’autre les trois niveaux que j’indique ci-dessus (la réalité mondaine, la pensée et le discours) me paraît particulièrement aggravée par deux choses. La première est l’usage non seulement pléthorique et inflationniste, mais encore et surtout tendancieux et idéologique que nous faisons du mot culture et de ses différents dérivés, sans même nous préoccuper de rechercher dans nos langues natives les mots qui, tout en se rapprochant du mot français culture, n’en dessinent pas moins par rapport à ce mot et au concept - au demeurant fluctuant - qu’il connote, des contours, des réalités (mondaines) et des contenus de pensée qui permettraient probablement de remettre en cause l’hégémonie indue et les usages inappropriés du mot et de l’idée (concept) culture dans la langue française, par exemple.
La deuxième chose qui selon moi rend difficile la distinction que je suggère ici entre les trois niveaux indiqués, est l’importance des acquisitions théoriques réalisées par les corps de savoirs qui se sont donnés comme objets de connaissance l’homme, la société et cette production si caractéristique du fonctionnement de celle-ci que nous nommons la culture. Ainsi, l’ensemble des sciences sociales, et, au nombre de celles-ci, les disciplines ethnologiques et anthropologiques, ont réalisé depuis un peu plus de deux siècles, pour la sociologie proprement dite, et depuis à peine un siècle, pour les disciplines anthropo-ethnologiques, des acquisitions si nombreuses, si fouillées, si complexes et en même temps si riches sur ce qu’est la culture que, pour les hommes de notre temps, il en est devenu extrêmement difficile d’imaginer, même un instant, que les périodes de l’histoire humaine qui ont précédé la nôtre ont pu vivre et prospérer sans avoir pour la culture l’attention, l’intérêt et la véritable dévotion qui marquent aujourd’hui nos rapports avec ce mot, cette idée et la réalité que l’un et l’autre indiquent et désignent.
Il s’y ajoute que, sans doute sous l’effet de la quantité ainsi que de la qualité des connaissances produites par les sciences socio-anthropologiques, l’Etat moderne a intégré à ses préoccupations et à son organisation un intérêt pour la culture telle que nous nous la représentons de nos jours, intérêt qui s’est traduit dans la réalité historico-sociale par des institutions préposées à la culture en tant que telle. Or, par rapport à la société et à son fonctionnement, qui dit institution dit en même temps système organisé d’hommes et de femmes en tant qu’acteurs, de ressources intellectuelles, morales, spirituelles, matérielles et financières, mais aussi de cadre d’action, de plans et projets d’actions, de stratégies, de résultats de ces actions et par conséquent aussi, de discours nombreux et savants parlant de ces personnes, rendant compte de leurs actions, les louant ou les critiquant pour en améliorer les résultats.
L’Etat africain moderne, avec tout le respect que nous lui devons, n’étant qu’une copie active mais conforme de l’Etat tel qu’il est en vigueur dans les sociétés industrielles, il en résulte tout naturellement que chez nous aussi, même si le mot culture ne figure pas dans nos langues natives avec le contenu qu’il a en langue française, même si l’idée de culture ne possède pas dans nos mentalités natives la même résonance, la même limite ou le même contenu que dans les pensées euro-américaines, la culture est aujourd’hui l’objet de tant de soins et ces soins sont d’une telle constance et d’une telle qualité que nous sommes loin de nous imaginer que l’homme ait pu, dans sa longue histoire, esquisser le moindre pas sans avoir, comme nous, la véritable religion de la culture que nous avons aujourd’hui.
Et pourtant, même en nous limitant à la famille de celles des langues des pays dits aujourd’hui les plus avancés qui nous sont familières, le mot français culture, par ses origines latines, cultura, rappelle à qui le veut, que comme mot, son existence ne remonte pas aux premiers temps de l’histoire de l’homme. De même, le concept de culture a dû être progressivement construit. Et, si son histoire dont les éléments se mêlent aux autres éléments nombreux et complexes de l’histoire de l’homme, connaît, depuis l’avènement des sciences sociales et ethno-anthropologiques, des moments particulièrement effervescents et riches en conquêtes théoriques, il n’en demeure pas moins qu’à voir les usages contradictoires que nous faisons aujourd’hui du concept de culture, on peut oser parier que la construction de ce concept est loin d’être achevée et que d’importantes luttes pour d’importantes corrections et rectifications pourraient encore être nécessaires.
De même, l’Etat moderne n’a pas toujours abrité en ses structures le ministère de la culture. Celui de l’Etat français, ne l’oublions pas, ne date que de 1959. Et si l’intelligence et le brio du premier ministre français de la culture, André Malraux, ont su faire de ce département un des plus remarquables dans le fonctionnement de la cinquième République française, il n’en demeure pas moins que d’autres Etats ont pu vivre et fonctionner sans le ministère de la culture. Et lorsqu’on parcourt, même rapidement les objectifs alors assignés au premier ministère français de la culture, on se rend compte aisément et c’est banal de le dire, que les Français n’ont pas eu une culture parce qu’ils ont créé un ministère, mais qu’ils ont plutôt eu l’idée de créer un ministère de la culture parce que la culture, dans l’évolution de leur société, en était venue à rencontrer des problèmes qu’il leur a semblé qu’un ministère était apte à résoudre.
De même enfin, les Etats africains modernes qui ont adopté, en même temps que le mot et l’idée de culture, les structures administratives de l’attention d’un pays pour sa culture, seraient bien naïfs d’en déduire que d’une part, leurs problèmes culturels majeurs sont déjà adéquatement posés et que, d’autre part, les fonctionnements conjoints de leurs ministères de la culture et de tous les services qui leur sont attachés apportent déjà des solutions satisfaisantes aux quelques problèmes qu’ils ont eu le mérite d’identifier et de poser comme il convient.
Pour découvrir ou redécouvrir dans ses contours et dans ses contenus la réalité mondaine que visent le mot et l’idée (concept) de culture, nous devrions être capables de remonter, par la pensée, à ce moment que l’on voudrait précis de l’évolution de l’homme et de la société où, ni le mot ni l’idée et encore moins les institutions sociales subséquentes à ce mot et à cette idée, n’existaient comme ils existent aujourd’hui. On voudrait seulement que ce moment soit précis, mais on doit reconnaître que nous ne disposons pas, même armés des innombrables conquêtes de la science anthropologique, de suffisamment d’éléments pour décider du moment où l’homme serait entré dans la culture. L’opposition devenue classique entre la nature et la culture est d’autant moins apte à nous permettre de choisir le critère permettant de distinguer la culture de la nature, que la culture à peine née, comme réalité sociale, constitue automatiquement une nature seconde, troisième ou énième, servant de terreau à une culture également seconde, troisième ou énième. L’accès au langage et l’observation de la prohibition de l’inceste ont, par rapport à la société, une fonction organisatrice et fondatrice si apparemment déterminante ; mais ils n’empêchent pas l’organisation en société d’apparaître comme le critérium qui aura fait basculer l’homme de l’animalité à l’humanité, c’est-à-dire à la culture.
Il est possible de simplifier quelque peu le problème que je m’efforce ici de cerner, en posant la série de questions que voici : que faisaient l’homme et la société lorsque l’un et l’autre étaient des messieurs Jourdain de la culture ? Autrement dit, qu’en était-il de la culture comme réalité ou dimension réelle de la vie socio-humaine concrète lorsque, ni l’homme ni la société, n’avaient conscience ni du mot ni de l’idée de culture ? En des temps supposés immémoriaux d’une culture encore inconsciente d’elle-même et ignorante peut être aussi de son propre nom, qu’est-ce qui préoccupait l’homme et la société ?
Pour avoir des éléments de réponse à cette série de questions, point n’est besoin d’attarder le regard de notre esprit aux deux ou trois siècles qui ont précédé le nôtre. Il faut encore que nous ayons le courage de regarder aussi loin que possible dans l’espace, au-delà des limites de notre continent et même de notre race, au sens socio-anthropologique de ce terme. Quand nous remplissons, c’est l’Amérique précolombienne, l’Egypte pré-pharaonique et pharaonique, la Grèce de Périclès, l’Inde de Bouddha, la Mésopotamie, la Palestine de l’Ancien Testament, la Judée d’avant le Christ, etc., qui se profilent à l’horizon de notre regard. Autrement dit, ce sont certaines grandes civilisations parmi lesquelles plusieurs n’avaient peut - être pas le mot culture dans leurs langues ni de ministère de la culture dans leurs structures sociales, qui nous rappellent les énormes conquêtes qui furent les leurs dans les nombreux domaines de l’épanouissement de l’homme concret et historique : la technique, la technologie, certes, mais aussi la science, la philosophie, la métaphysique et surtout la religion, la spiritualité et la morale.
Pour ne citer qu’un exemple, le mot culture est peut-être absent de la Bible. Dans la table alphabétique des notes les plus importantes, il aurait dû se trouver après le mot culte qui, pour sa part, bénéficie de l’importance qui lui revient et que l’on peut aisément imaginer dans le contexte biblique. Et pourtant, qui oserait nier un seul instant, ou sur un seul point, que la gigantesque histoire décrite dans la Bible, notamment dans l’Ancien Testament, soit celle d’une culture des plus grandioses ; laquelle continue de nous éblouir par son rayonnement, de nous illuminer de l’intérieur et de structurer profondément nos agirs individuels et collectifs ?
Ce sont surtout les conquêtes morales de ces grandes cultures que ne préoccupait pas le mot culture qui me paraissent dignes d’attention. Car, non seulement c’est à ces conquêtes morales que nous devons la lumière aux multiples facettes qui éclaire nos actions individuelles et collectives d’aujourd’hui, mais encore et surtout, c’est sur le terrain de ces grandes conquêtes morales que l’homme est sans cesse et toujours appelé à combattre l’homme encore, pour qu’advienne l’humain. En particulier, c’est dans le domaine de ces conquêtes morales que tout excès d’accent, d’attention et d’énergie accordé au mot, au concept et à la chose appelée culture, abstraitement conçue, risque de se traduire par un déficit d’intérêt, d’attention et d’énergie indispensables à l’incarnation de certaines valeurs humaines pourtant essentielles.
Je crois donc pouvoir affirmer qu’en ces temps lointains où l’homme faisait la culture et vivait de la culture sans pour autant penser cette réalité et la rechercher pour elle-même, ce sont certaines valeurs cardinales qui orientaient son regard et soutenaient son action sur lui-même, sur ses semblables et sur son environnement. Ces valeurs n’ont pas seulement pour noms l’égale conscience de soi, de sa dignité, de celle de tout autre être humain ainsi que de l’homme en tant que tel. Elles n’ont pas seulement pour noms la conscience de la transcendance, de la supériorité, de la grandeur et de la bonté infinies d’un Etre suprême créateur de tout. Elles n’ont pas seulement pour noms le sentiment d’une liberté imprescriptible ou fondamentale de l’être humain dont l’histoire, pour ne pas dire la destinée, se déroule tout entière sous le regard de Dieu. Mais ces valeurs ont également pour noms la justice, l’équité, la bonté et la générosité de l’homme envers son semblable pensé comme individu ou rencontré dans son agir comme individu ou comme collectivité.
C’est de ces valeurs essentielles hier, aujourd’hui et demain que l’utilisation tapageuse, tendancieuse et idéologique du mot, du concept et de la chose culture subrepticement substantivés et déifiés, court le risque de nous détourner ; c’est donc pour retrouver ces valeurs non pas seulement dans nos pensées, mais aussi et surtout dans nos actions individuelles et collectives, qu’il faut avoir la force de se soustraire, ne serait-ce que momentanément, à cette mode aujourd’hui universelle qui veut qu’on mêle la culture à tout, pour mieux penser et vivre les valeurs sans lesquelles aucune culture ne serait digne de notre attention. C’est une telle ascèse qui me paraît indispensable pour s’interroger sur le développement et le rapprocher - et comme le refléter - de ces valeurs que je qualifie ici d’essentielles, parce que c’est elles qui donnent à toute culture l’essentiel de son contenu, tel que nous pouvons le constater après-coup, en évitant de laisser le mot, ridée de la culture substantivés et déifiés s’emparer de nos attentions et de nos énergies.

2 - DU DÉVELOPPEMENT

Que les préoccupations des hommes de notre temps qui tournent autour du développement soient de plus en plus de nature idéologique, il ne me paraît pas nécessaire d’avoir à le démontrer.
A condition, cependant, que l’on admette que l’idéologie n’est pas une chose mauvaise en soi ; que l’action humaine collective a besoin d’idéologie pour la sous-tendre, l’orienter et la faire aboutir ; et qu’il en va de l’idéologie comme de plusieurs autres choses humaines, sur ce point précis qui est que de bonnes, elles peuvent devenir mauvaises et que de mauvaises, elles peuvent guérir de certaines de leurs imperfections. Ce qui n’est qu’une autre façon de rappeler que nombreuses et variées, les idéologies sont perfectibles et que, comme les hommes qui les créent et les entretiennent, elles sont aussi mortelles.
L’idéologie du développement, à mon avis, possède quelques caractéristiques intéressantes. Sans vouloir les aborder dans un ordre qui tendrait à les hiérarchiser, je cite en tête de ces caractéristiques l’extrême jeunesse de l’idéologie en question.
Quel que soit l’âge du mot développement en effet, les spécialistes s’accordent pour placer à l’origine de l’idéologie du développement, le fameux discours que prononça,le 20 janvier 1949, devant le Congrès Américain, le Président Harry TRUMAN. Aussitôt après la jeunesse de cette idéologie, il convient de signaler l’extrême rapidité de son expansion au reste de l’humanité ; ce qui ne veut pas dire que ses protagonistes auront usé de quelques savantes astuces pour convaincre, en si peu de temps, l’humanité entière.
Il serait plus normal de reconnaître plutôt que c’est une idéologie venue à son heure, ce qui peut vouloir dire que le monde, dans toutes ses composantes, était en attente, sinon à la recherche d’une pareille idéologie. On comprend aisément la troisième caractéristique de cette idéologie qui est qu’elle supplante toutes les idéologies pré-existantes, donne l’impression de se moquer des frontières géographiques, et embrasse dans son élan homogénéisant, les individus, les sociétés et leurs Etats sans distinction de sexe, de religion ni de morale. On peut même aller jusqu’à dire qu’en un demi siècle à peine, l’idéologie du développement est devenue la nouvelle religion de l’humanité.
Si les trois caractéristiques que je viens de mentionner peuvent être considérées comme externes, l’idéologie du développement possède un quatrième caractère digne qu’on s’y arrête. C’est que toutes les composantes de la culture sans exception, lui sont désormais soumises. Cet impérialisme est si universellement accepté qu’on court, à le dénoncer, le risque de se faire considérer comme un excentrique. Et pourtant, c’est en acceptant de prendre un tel risque qu’il me semble qu’on doit commencer toute interrogation et toute réflexion sur les relations entre la culture et le développement.
En effet, depuis deux décades, l’intérêt des spécialistes du développement pour la culture est devenu indiscutable et a déjà donné naissance à des études sociologiques, anthropologiques, économiques, politiques etc., dont il ne viendrait à l’idée de personne de contester les grandes qualités scientifiques intrinsèques. Et pourtant, lorsqu’on observe, sur le terrain de l’action quotidienne, les initiatives des gouvernements de nos différents pays, n’est-il pas facile de constater qu’au lieu que ce soit nos cultures qui indiquent à nos développement les voies qu’ils doivent suivre, c’est au contraire le développement et, pour tout dire, un certain développement, qui impose à toutes les cultures quelles qu’elles soient, ses propres exigences, et les lois de sa propre évolution ? N’est-il pas aisé surtout de constater que la forme dominante de développement qui se donne pour le développement est entièrement pétrie de culture ? Et cela ne veut-il pas dire qu’au moment où cette forme de développement impose sa loi aux autres cultures, c’est une certaine culture qui s’impose aux autres ?
S’il fallait soumettre le mot, l’idée et la chose qu’est le développement au traitement auquel j’ai soumis la culture, je me poserais la question de savoir ce que faisaient les sociétés au moment où elles n’avaient pas conscience de se développer. Dans le cas de l’Afrique, les réponses à une telle question ne se feraient pas attendre longtemps. Car, avant que ne s’installe chez nous l’idéologie du développement, c’est de la colonisation sous toutes ses formes que nos sociétés faisaient la douloureuse expérience. Et si nous osions nous demander ce que faisaient nos sociétés lorsqu’elles n’étaient pas colonisées, c’est une réponse plus douloureuse encore qui viendrait à notre esprit, puisque la forme d’exploitation à laquelle nos pays et nos sociétés étaient alors soumis passe pour être encore plus honteuse que la colonisation elle-même.
L’important ici, n’est pas d’évoquer pour en souffrir par sadisme ou par masochisme, cette période douloureuse de notre passé récent. L’important, c’est de reconnaître que ni l’esclavage, ni la colonisation, ni le développement ne sont pré-ordonnés ni respectueux, par eux-mêmes, de ce que nous appelons la culture. Certes, chacune de ces formes dominantes de la relation entre les sociétés, en même temps qu’elle émerge d’une certaine culture est productrice par elle-même d’une certaine autre culture. Et, l’ironie d’un certain sort ou une certaine ironie du sort, veut que le négateur d’une culture, l’iconoclaste le plus brutal et le plus systématique, puisse se trouver comme tel au point d’émergence d’une certaine « nouvelle » culture. La part se trouve ainsi faite belle à ceux qui, armés de leur culture, piétinent d’autres cultures, d’être en même temps et paradoxalement les créateurs d’une nouvelle culture. Culture de la cruauté, culture d’un monde devenu étranger à Dieu, culture d’un profit sans frontière, culture des valeurs les plus douteuses que l’esprit humain ait jamais conçues, culture de la culture pour tout dire.
Une des idées maîtresses des réflexions que je viens de formuler est que l’intérêt propriétaire pour la culture et pour le développement est, au propre comme au figuré, un des nombreux accidents de l’histoire de l’humanité. J’entends par là que d’une part, il ne me paraît pas qu’il soit écrit de toute éternité, quelque part, que les hommes devaient se mettre à privilégier la culture, à la penser séparément des autres réalités qu’il leur est donné de vivre, et à structurer les institutions sociales et politiques de leurs sociétés de manière à y conférer à la culture une place centrale, un rôle prédominant et directeur. Je ne crois pas non plus que le développement, et surtout l’idéologie du développement, soit un passage obligé sur le chemin que doivent suivre nos sociétés pour conduire les hommes à l’humanité, sinon à Dieu. Mais, c’est au réalisme que je dois reconnaître que l’idéologie du développement s’efforce de puiser aujourd’hui dans l’intérêt pour la culture, dont la forme idéologique lui est presque concomitante les forces nécessaires à l’affermissement de son hégémonie.
En termes clairs, j’estime que placer la culture avant, après, à côté ou au-dessus du développement ne peut rien enlever à la novicité intrinsèque de l’idéologie du développement, aussi longtemps que cette idéologie permet à une culture d’imposer sa loi à d’autres cultures.
Si l’on n’y prend garde, le rapprochement de la culture et du développement et les analyses savantes qu’il suscite pourraient fonctionner, très vite, comme une manoeuvre de diversion permettant à l’idéologie du développement de poursuivre en toute tranquillité son oeuvre de démolition des cultures périphériques.
J’entends, par conséquent, que l’on saisisse l’occasion d’une réflexion sur les relations entre le développement et la culture pour interroger séparément chacune des réalités que les mots et les concepts qui leur sont ordonnés tentent de hisser au premier plan de nos préoccupations. J’entends surtout qu’une telle occasion doit être saisie pour démythifier et démystifier la relation entre le développement et la culture, afin de mettre à nu les points d’ancrage de nos efforts et notre énorme responsabilité pour ce qui est de décider, à nos frais, l’ordre de détermination à instituer entre la culture et le développement.


[1] Texte prononcé lors de la Table ronde sur « la culture et le développement » organisée par les anciens élèves du Lycée Abdoulaye Sadji le 26.04.1997

[2] I.S. Lalèyê est enseignant à la Section de sociologie de l’Université Gaston Berger de SaInt-louis (Sénégal)




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