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AUX SOURCES EGYPTIENNES DU SAVOIR DE GREGOIRE BIYOGO EDITION HELIOPOLIS, 1998.
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Ethiopiques numéro 62
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er semestre 1999

Auteur : Boubé NAMAlWA

Le premier volume, Généalogie et enjeux de la pensée de Cheikh Anta DIOP, s’inscrit dans un vaste projet : celui de restaurer l’oeuvre du savant sénégalais dans ses lettres de noblesse. C’est une nécessité au vu des critiques formulées à l’encontre de ce que BIYOGO appelle une « Egyptologie rectificationniste », celle de DIOP et ses disciples. Dès les premières pages, l’auteur a tenu à afficher ses intentions : « Ce travail, écrit-il, est scindé en deux tomes, qui entendent montrer comment le Pr. Cheikh Anta DIOP a réorganisé le champ du savoir en un continuum dans l’historiographie mondiale, allant de l’origine de la vie dans la région des Grands Lacs en Afrique Orientale jusqu’au XXe siècle » (p. 15).
Si tel était le projet de départ, l’ouvrage se transformera au fil des pages en une véritable croisade contre l’égyptologie dite « falsificationniste », celle-là même qui avait tenté d’exclure la vallée du Nil du champ du savoir (Hegel, Heidegger, etc) ou, dans le meilleur des cas l’avait considérée comme une civilisation cosmopolite (à défaut de pouvoir la blanchir) qui se serait développée à partir du Delta du Nil. Ce faisant, cette égyptologie, dont le père est Champollion - Figeac, affirmait l’antériorité du Delta du Nil sur la vallée. Toutes choses que le Professeur Cheikh Anta DIOP avait démenti à partir de faites scientifiquement établis faisant de KEMIT (l’Homme Noir) non seulement le père de l’humanité (thèse monogénétique), mais aussi le principal artisan de la civilisation égyptienne. Tombent ainsi en désuétude les thèses adverses (polygénétique et prépondérance du Delta sur la vallée du Nil).
Partant du schéma tracé par Thomas KUHN, (l’opposition entre deux paradigmes où l’ancien, parce que caduc, doit, malgré les réticences, céder la place au nouveau triomphant), Biyogo entame les réfutations de toutes les thèses racialistes, européocentristes, mais aussi récuse la thèse de l’indécidabilité adoptée par Martin BERVAL dans Black Athéna, les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, P.U.F., 1996. A travers plusieurs séries de controverses, l’égyptologie « normale » (ancien paradigme) et l’égyptologie « révolutionnaire » (nouveau paradigme) s’affrontent et à chaque fois c’est le nouveau, parce que scientifiquement fondé, qui en sort victorieux. (Cf. deuxième partie : Violence et Rationalité p. 173 ssq).
A certains critiques du Professeur DIOP qui réduisent son oeuvre à une simple idéologie, loin de toute exigence de scientificité, Biyogo rétorque qu’il s’agit là ni plus ni moins que d’une lecture périphérique. Exclure l’oeuvre du champ de la scientificité à partir des seules théories historiques jugées non scientifiques (et encore !), ce serait remettre en cause la validité du tout à partir de la partie. Envisager une critique sous cet angle conduit son auteur à un « suicide » intellectuel. Du reste, c’est le piège (auto-destruction et auto-réfutation) dans lequel François - Xavier FAUVELLE, dans l’Afrique de Cheikh Anta DIOP, Karthala, 1996, tombe, selon lui : « Débordé, écrit Biyogo, par son propre objet, le déstabilisant sans cesse, l’évidant de son centre et son intensité, Fauvelle a-t-il échoué à réfuter la théorie historique - et la nouvelle égyptologie - de Cheikh Anta DIOP », (p. 169). En effet, la ruine de l’oeuvre de Fauvelle proviendrait de ses propres entrailles. Le projet, parce que présentant des lacunes internes (argumentation, méthode, logique...) serait miné de l’intérieur.
Quant à la préface virulente que Elikia M’bokolo consacre au livre sus-cité, Biyogo soutient que « parce que discours de délégitimation jamais justifié de l’oeuvre examinée [elle] a fini par revêtir l’attribut de la misère. Celle-là même qu’on eût voulu l’entendre réfuter rationnellement » (p. 124). Toute la misère des sciences et de la philosophie actuelles proviendrait, selon Biyogo, de cette tradition de falsification de « la théorie de la maât, qui combine équilibre cosmologique, quête d’une vérité élaborée par la science et exigence du juste » (P. 19).
En somme, Grégoire Biyogo, s’est évertué à démontrer, à partir de l’oeuvre de DIOP et des « diopiens » toute la dette que l’humanité doit à l’Egypte pharaonique. Pour lui, nombre de savants et philosophes grecs avaient été initiés par les prêtres égyptiens au système des mystères. Celui-ci est défini comme « un ensemble d’institutions du savoir sous forme de temples » (note 1 p.5). De Thalès à Platon, en passant par Solon, Pythagore et Démocrite, la science et la philosophie grecque plongent leurs racines dans le Limon de la vallée du Nil. Biyogo va jusqu’à citer des noms de prêtres égyptiens (qui seraient nègres) auprès desquels les grecs auraient reçu la doctrine de la MAÂT « modèle égyptien du savoir, qui est fondé sur le désir de reconnaître et sur une éthique de la découverte scientifique défendant l’union entre rectitude et justice chez le savant - avant de revendiquer le modèle maâtique à la base du lien social, de la vie terrestre comme de l’outre tombe » (p. 19).
C’est le contenu de ce modèle qui fut falsifié par les penseurs grecs, disciples des prêtres égyptiens. Cette tradition de falsification fut perpétuée de l’antiquité greco-romaine jusqu’à l’époque moderne.
La doctrine de la Maât, en enseignant la rectitude, ouvre l’Egypte au reste du monde et lui interdit toute attitude d’accaparement, de « capture », ce qui la différencie radicalement des aventures très périlleuses (pour l’humanité) du Logos. D’où la nécessité d’un retour vers les enseignements des prêtres égyptiens, après leur mise en Epoché, leur oubli.
C’est du reste ce que pose la pensée « rectificationniste » (celle de DIOP comme seule condition de la modernité. Ce retour conçu comme « un précepte de délocalisation, de démarcation et d’arrachement au contre-modèle de la science fourni par le paradigme moderniste-paradigme falsificateur, anti-humainste, Réducteur, européocentriste, racialiste, sans lumière » (p. 49) fut ce que DIOP avait opéré, et qui lui aurait évité de tomber dans la corruption de notre époque. L’ouvrage se termine enfin sur un inventaire général des différents travaux effectués autour de l’oeuvre de Cheikh Anta DIOP (thèses, mémoires, articles, publications) à côté d’une bibliographie complète de l’œuvre diopienne.





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