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UNE ÉTAPE SUR LA ROUTE DE L’ITINÉRANT
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Ethiopiques numéros 37-38
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série 2eme et 3ème trimestres 1984 volume II n° 2-3

Auteur : Moustapha Tambadou

Recevant son ami Léopold Sédar Senghor dans sa ville de Fort-de-France, Aimé Césaire lui disait, avec quelque dépit et un certain regret : « Nous n’avons pas de dialogue avec l’Europe, car l’Europe du haut de sa culture prestigieuse ne dialogue pas, elle soliloque ».
Mais ce dépit et ce regret n’étaient point découragement puisque le Grand Poète martiniquais affirmait, également, accueillir en son compagnon de route : « le Messager d’un continent fraternel, l’Ambassadeur prestigieux du peuple noir ».
Messager d’un continent fraternel parce que Senghor s’est toujours attaché à jeter un pont entre l’Afrique-mère et ses fils dispersés de la diaspora noire.
Ambassadeur du Peuple noir, parce qu’on le sait depuis longtemps voué à la Mission de défendre la cause de la civilisation et de la culture négro-africaines, de manifester le génie de la Négritude, à la face du monde entier et surtout de l’Occident pour lequel la porte de dialogue restait pourtant ouverte.
Hommage plus justifié ne pouvait être rendu à Senghor dont toute l’action est fille de ce credo : les civilisations sont différentes, mais cette différence au lieu d’être le prétexte à l’hostilité et à l’affrontement doit devenir au contraire, une source de tension fraternelle vers l’autre, de « complémentarité par symbiose ».
C’est ce credo fondamental qui a généré les différents axes de son combat : la restauration, la préservation et l’utilisation dynamique des identités, le dialogue des cultures avec son objectif ultime : l’édification de la civilisation de l’universel.
Par la force des choses, le rôle principal de Senghor, dans ce processus, fut la défense et illustration de la civilisation noire face à l’Européenne dont Césaire souligne à juste titre l’esprit de suffisance.
C’est que l’Europe, parce qu’elle a pu dominer l’Afrique grâce à sa puissance matérielle, grâce à ses armes a grisée par sa victoire, commis l’erreur de croire celle-ci sans passé, sans culture. Elle s’est donc senti obligée de modeler les peuples « primitifs » à son image, de leur inculquer sa propre culture, conçue pour l’occasion comme modèle achevé et de référence.
Quelques esprits lucides avaient pourtant essayé de faire sentir à l’Europe qu’elle faisait fausse route. Citons, entre autres, les ethnologues Léo Frobénius, Maurice Delafosse et Robert Delavignette. Ce dernier avait même réaffirmé avec force, afin que nul ne prétende plus l’ignorer, que « le noir n’est pas tombé d’un arbre avant-hier ». Affirmation qui sera par la suite scientifiquement démontrée par des savants dont, de surcroît, l’un des plus illustres est lui-même noir, Cheikh Anta Diop.
Las ! L’Europe restait sourde. Tant et si bien que plus de vingt ans après que les pères fondateurs de la Négritude eurent commencé à faire entendre leurs voix, un homme comme Jacques Rabemananjara, se sentait encore obligé - c’était lors du Premier Congrès des Ecrivains et Artistes noirs - d’appeler à la raison d’accepter, par esprit de conciliation, de repartir de zéro : « La conversation des peuples commence, Mesdames et Messieurs, causons ».
L’intuition principale de Senghor a été que cette conversation n’aurait jamais lieu sur l’initiative de l’Europe. Celle-ci préférera toujours soliloquer ! Mais il savait également que l’Europe, arc-boutée sur des positions fragiles, menait un combat d’arrière-garde. Il lui fallait simplement des adversaires, déterminés mais fraternels, qui l’acculeraient à la lucidité et l’attireraient au dialogue amical. Et il s’est senti, avec d’autres intellectuels blancs et noirs, investi de la mission de créer les conditions de ce dialogue combien important pour l’avènement d’une ère de paix et d’amour.
Pour certains, la conscience de cette « Mission » date de l’époque où Senghor a accédé aux hautes fonctions politiques que l’on sait. A les en croire tout cela, ne cachait en fait que la volonté d’accaparement du discours culturel et son utilisation au service de la domination politique ; il ne s’agirait en définitive, que d’une stratégie de conditionnement idéologique dont la finalité était la conservation du pouvoir.
Les conditions dans lesquelles Senghor a quitté le pouvoir nous invitent à revoir ces clichés éculés, pour une appréhension correcte, sereine et objective, de son itinéraire et de ses objectifs.
Il le rappelle souvent lui-même, il faut toujours remonter à sa révolte contre le Père Lalouse, ce Directeur du collège de Dakar « qui voulait nous faire honte de notre passé, en niant que nous eussions une « civilisation ». C’est alors, dit-il « que s’ancra en moi l’idée d’une civilisation noire différente mais égale. Depuis ces années de collège, le but, plus exactement le sens de ma vie, a été, je crois, de prouver et vivre cette idée  ».
Vocation qui s’affermira en France où il débarque en 1928 pour s’inscrire en classe de « Khâgne » au Lycée Louis-le-Grand. Et, ce d’autant plus qu’il rencontre dès 1929 le Martiniquais Aimé Césaire qui sera dorénavant le compagnon de tous les combats. Ensemble, ils fonderont en 1934 la revue « L’Etudiant noir » qui sera en quelque sorte le point de départ véritable de leur long combat. Bientôt, d’ailleurs, Africains et Martiniquais, décidés à combattre le mépris culturel, ne sont plus seuls : ils ont le soutien - des ethnologues bien sûr - mais aussi d’une partie appréciable de l’intelligentsia française. Grâce à eux, la négritude devient très vite incontournable et, un an avant la seconde guerre mondiale, Senghor peut écrire son fameux article « Ce que l’homme noir apporte » qui était objectivement et par anticipation un discours sur les causes profondes de cette guerre. En effet, il ne disait rien d’autre que ce qui sera explicité plus tard, inlassablement, dans toute son œuvre, à savoir le mépris racial est source de guerres de culture « qui provoquent des guerres économiques qui, à leur tour provoquent les guerres d’autodestruction humaine ».


Par son message de paix et d’amour, l’Afrique aurait donc pu épargner au monde des épreuves inutiles.
Après la libération, Senghor, qui a été fait prisonnier et a vécu de près les horreurs du conflit, est plus que jamais déterminé à poursuivre sa Mission.
Dès 1945, il fait publier Chants d’Ombre où se trouvent surtout célébrées les vertus de la Négritude, à travers la recréation du Royaume d’enfance. Ensuite, ce sera, en 1948, Hosties noires, écrit pendant la guerre. Sur le plan idéologique on retrouve dans ces deux recueils la plupart des invariants de la pensée senghorienne. Il y donne également la mesure de son génie poétique en réussissant d’emblée à plier les mots français au rythme et à la mélodie négro-africains. La même année (1948) il donne l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française qui est le point culminant de la révolution poétique et même politique nègres. Jean-Paul Sartre, dans la célèbre préface « Orphée noir », qu’il a consacrée à l’ouvrage, y voit d’abord une étape importante dans l’histoire des libérations :
« Qu’est-ce que vous espériez, demande-t-il en s’adressant à ses frères blancs, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?
Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus ».
Entre 1955 et 1959, les choses vont, pour ainsi dire, se précipiter. En 1955, Senghor est Secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil dans le Gouvernement d’Edgar Faure (ce même Edgar Faure qui a prononcé le discours de réception). Il œuvre pour l’indépendance des colonies. Cette même année, il salue avec enthousiasme la Conférence de Bandoeng qui constitue avant tout la proclamation par les peuples du Tiers-Monde de leur libération culturelle : la fin du complexe d’infériorité.
Dans le droit de fil de Bandoeng ont lieu, en 1956 à Paris et en 1959 à Rome, les premier et deuxième Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs. Senghor contribue à ces assises en donnant quelques indications sur ce qu’il estime être les éléments constitutifs de la civilisation négro-africaine. Ces éléments, révèle-t-il doivent être systématiquement inventoriés pour permettre aux Noirs de se situer dans l’espace-temps et dialoguer en hommes libres et égaux avec les autres hommes.
En 1960, l’étudiant contestataire, le poète inspiré et novateur, le combattant de la libération nationale devient premier Président de la République du Sénégal.
Le respect que lui manifestent les élites et les peuples noirs l’autorise à répliquer, à ceux qui lui nieraient le droit de se faire l’avocat de la cause des Noirs :
« J’ai la confiance de mon peuple
On m’a nommé l’Itinérant
 ».
Tout au long de son Ambassade, il est allé, partout où on l’appelait, partout où l’on avait besoin de lui, répéter, jusqu’à satiété parfois, les idées-forces qui impulsent son action. N’en doutons pas, l’appel à Senghor ressortissait, chez quelques-uns, à la recherche de l’alibi. Lucide mais généreux, il a toujours cependant préféré courir le risque d’un échec plutôt que de laisser passer une occasion de se rapprocher de l’Autre et l’approcher de lui en même temps.
C’est pourquoi son entrée à l’Académie française doit être appréhendée, avant tout, comme une étape, certes inouïe mais non ultime, sur le long chemin de sa lutte pour l’avènement d’une ère de fraternité entre les peuples.
Cette halte, malgré tout ce que nous venons de dire, n’en sera pas moins controversée.
Ne serait-ce parce que l’Académie joue, au sein des institutions culturelles françaises, un rôle bien déterminé. Elle a été créée en vue de « défendre et améliorer » la langue française afin que celle-ci « pût succéder à la grecque et à la latine ». Aujourd’hui encore les « séances du dictionnaire » pendant lesquelles une pléiade de savants veille jalousement sur son trésor linguistique national, constitue le plus clair de ses activités.
La langue est le dépositaire et le véhicule du génie typique d’un peuple et on peut trouver quelque contradiction à ce que le Chantre de la Négritude prétende poursuivre sa mission en devenant le Gardien Scrupuleux d’une langue qui n’est pas négro-africaine.
Toutefois, on peut constater que la France n’est plus le propriétaire exclusif de la langue française. L’espace de la francophonie est vaste ; elle intègre et réunit fraternellement les peuples les plus divers.
Ces peuples ont chacun, avec son génie propre, enrichi le français et ce, dans des proportions telles que l’on ne peut plus considérer l’espace francophone comme un espace de répression des identités par le biais de la domination linguistique.
D’ailleurs, Senghor et ses compagnons ont très tôt appris à se servir de la langue française comme d’« un outil de libération », à l’infléchir « afin de lui faire dire des choses qui ne sont pas dans le sens français ». Ce que Jean-Paul Sartre reconnaît quand il écrit :
« C’est seulement lorsqu’ils (les poètes noirs de l’Anthologie) ont dégorgé leur blancheur [des mots] qu’ils les adoptent, faisant de cette langue en ruine un super langage solennel et sacré, la Poésie ».
Avec la rigueur et la ténacité qui lui sont coutumières, Léopold Sédar Senghor profitera certainement de son élévation au rang d’ « Immortel » pour manifester, une fois de plus, à la face de l’Europe et du monde, avec les mots, les réalités nègres.
Nul doute que ne soit bientôt reconnu et consacré, nul doute que ne serve bientôt à l’édification de la civilisation de l’Universel, un français « animé du génie de la Négritude ».





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