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LA QUESTION GUELWAR ET LA FORMATION DU ROYAUME DU SINE
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Ethiopiques n°54
revue semestrielle
de culture négro-africaine
Nouvelle série volume 7
- 2e semestre 1991

Auteur : Biram Ngom

INTRODUCTION

Le mouvement almoravide qui a pris naissance dans l’Adrar Mauritanien au XIe siècle d’une part, l’émergence et l’ascension fulgurante de l’empire Malinké au XIIIe siècle après la victoire de Soundiata K. sur Soumangourou Kanté en 1235 d’autre part, semblent avoir été dans une certaine mesure à l’origine de l’émigration seereer du Fuuta au Siin et indirectement de celle des Malinké au Gaabu, berceau des Gelwaar qui ont fondé le royaume du Siin.
- Les Seereer précèdèrent au moins d’un siécle au Siin les princes gelwaar venus du Gaabu d’où ils auraient été chassés.
- Les Seereer dépourvus de pouvoir central les auraient bien accueillis selon certains, ils seraient soumis par les armes selon d’autres.
Accueil amical des Seereer ou coup de force des Gelwaar Mandingues, quoi qu’il en soit, ensemble ils ont mis en place un système politique original (système qui subsistera jusqu’au XIXe siècle).
- Quels sont les apports des uns et des autres ?
- Comment les Gelwaar ont-ils réussi à fonder le royaume du Siin et à le gouverner pendant au moins cinq siècles ?

1. LES ORIGINES DE LA DYNASTIE GELWAAR

1. Le royaume de Gaabu : berceau des Gelwaar

A partir du XIe siècle l’Afrique de l’Ouest va connaître des bouleversements socio-politiques importants.
Le mouvement almoravide qui a pris naissance vers 1048 dans l’Adrar Mauritanien fut à l’origine du déclin du Ghana qui entraîna un vaste mouvement de populations, surtout celles qui étaient réfractaires à l’Islam, parmi lesquelles les Seereer.
- La chute du Ghana en 1076 eut pour autre conséquence l’émergence de l’empire Sosso puis celui du Mali. Ce dernier, après la bataille de Kirina en 1235, à l’issue de laquelle l’empereur Soussou Soumahoro Kanté fut battu par Marii Diatta ou Soundiata Keita, va connaître une expansion rapide au cours du règne de Soundiata et de ses successeurs immédiats dans la première moitié du XIIIe siècle.
- Cette expansion attestée par Al Omari et Ibn Khaldun va opérer jusqu’à la fin du XIIIe siècle, période au cours de laquelle l’Empire du Mali dominait à l’Ouest toutes les régions de la Sénégambie (les sources écrites arabes et la tradition orale Malinké concordent sur ce point).
- Le conquérant des régions comprises entre le Sénégal et la Gambie serait Tiramakhan Traoré général de Soundiata Keita. Les compagnons installés dans la vallée fertile du fleuve Gambie y auraient fondé Sama, Jumera, Pacana, Mana, Sankolla, Cana, Kantora, Nampaya, Kolla, Tummana, Propona, Bajar.
Ces établissements allaient constituer le noyau de la domination malinké.
Les envahisseurs finirent par fusionner avec les autochtones : les Balantes, les Baïnouks entre autres.
- D’après Sékéné Mody Cissoko, ils empruntèrent même aux autochtones « leurs noms claniques, à tel point qu’il est actuellement difficile de trouver des noms malinké originaux tels que Keita, Cissoko, Traoré ».
- Mais tout en se laissant assimiler en prenant des noms claniques locaux (Sané, Mané) les Malinkés dominèrent les autochtones. Ils réorganisèrent la région mais les structures socio-politiques en place diffèrent quelque peu de celles du Monde Mandé.
- Ainsi la succession au pouvoir et les titres de noblesse sont définis aussi bien par le sein (ou le ventre) que par la barbe (ou la ceinture).
- Dans ce système la princesse est appelée Nanco. Elle est fille d’une Nanco. Son fils est Nanco et peut prétendre au pouvoir royal. Mais le fils d’un Nanco n’est pas Nanco si sa mère n’est pas Nanco.
- Dans la masse du peuple cependant, l’héritage se transmet par voie patrilinéaire comme chez les autres Manding, du moins à cette époque.
- Donc il y a au sommet de la hiérarchie sociale un matriarcat (chez les Nanco) et au niveau des couches inférieures un patriarcat.
- D’après les traditions rapportées par Sékéné Mody Cissoko, la princesse Bababa est reconnue comme étant à l’origine du Nancoyat qui se définit par le sein.
D’autres traditions relatives à l’origine des Nanco ont été recueillies par Mamadou Mané, J.V. Caroco entre autres.
- Toutes ces traditions convergent sur certains points essentiels : les Nanco seraient les descendants de Tenemba ou Balaba venue du Mandé et pensée par un roi de Gaabu.
- Tenemba ou Balaba a eu trois filles épousées par les chefs des provinces de Sama, Jimmera et Pacana.
Historiquement ces trois provinces sont des provinces Nanco, c’est-à­dire des provinces gouvernées exclusivement par les Nanco et qui fournissent des Mansa (des rois).

2. L’avènement des Gelwaar

Plusieurs légendes relatives à l’origine de la dynastie Gelwaar ont été également recueillies par plusieurs auteurs : Brigaud, J. Bourgeau, H. Gravrand.
- Elles divergent sur beaucoup de points mais se recoupent sur certains autres.
- Elles admettent comme lieu d’origine des Gelwaar le Gaabu. Elles reconnaissent également que les Gelwaar sont d’origine Manding et que la femme qui est à l’origine de leur lignée est une princesse venue du Kaouta, du Mali, ou originaire du Gaabu même et mère ou grand-mère de 3 (trois) filles.
- Comme on le voit, les traditions gelwaar sont très proches de celles des Nanco.
En effet, comme ceux-ci, les gelwaar descendent de trois filles de même mère.
Ces similitudes et ces convergences laissent supposer que les Gelwaar sont des Nanco. Mais s’ils sont des Nanco pourquoi ont-ils quitté le Gaabu où le pouvoir était exercé par leur famille ?
Quand ont-ils quitté le Gaabu ?

3. L’immigration des Gelwaar

De même que sur l’origine Gelwaar, plusieurs traditions relatives à l’immigration des Gelwaar sont rapportées par beaucoup d’auteurs parmi lesquels Pinet-Laprade, Aujas, Bourgeau, Brigaud, Martin et Becker...
- Dans « la notice » de Pinet-Laprade, trois faits importants sont à retenir :
- L’émigration se situe vers le XVème siècle.
- C’est une émigration forcée.
- Maysa Waly Dione est le fondateur du Royaume du Siin.
D’après la tradition rapportée par Bourgeau dans ses notes sur les coutumes des Sérères du Sine et du Saloum l’émigration des Gelwaar émane d’une décision volontaire et que Maysa Waly Dione est le premier roi du Sine. Quant à Felix Brigaud il rapporte deux versions :
- l’une affirme que Maysa Waly a quitté le Gaabu à la suite d’un songe qu’aurait fait son père, roi du pays.
- l’autre donne comme motif du départ précipité du Gaabu non pas un songe mais une pratique magique destinée à les faire périr alors qu’ils constituaient une puissante famille exerçant le pouvoir.
- Ainsi donc l’émigration Gelwaar serait volontaire selon certaines traditions et involontaire selon d’autres.

L’émigration involontaire :

Elle est expliquée par deux versions :
- Selon la première (celle de Pinet­Laprade), les Gelwaar, sous la direction de Bouré, voulurent prendre le pouvoir après la mort du père de celui-ci. Mais ils furent battus par le frère du roi (oncle de Bouré) et quittèrent le pays.
- D’après la deuxième version l’une des versions de Brigaud les Gelwaar quittèrent le Gaabu à la suite de pratiques magiques destinées à les faire périr alors qu’ils constituaient une famille exerçant le pouvoir.
Ces deux versions sont concordantes sur un point : l’appartenance des Gelwaar au clan régnant du Gaabu (Or ce clan c’est le clan Nanco) et leur mise à l’écart du pouvoir par les armes ou par des pratiques magiques.

L’émigration volontaire :

Elle est expliquée également par deux versions qui, comme les précédentes, reconnaissent que les Gelwaar appartenaient à la dynastie régnante des Nanco.
- Selon la première version (celle de Bourgeau) la princesse Sangane Kamara Fille de Bakka Diakha (roi de Diakha Manding) et de Yembe Kame Guélaware (qui a été découverte par un chasseur du Gaabu) aurait quitté son pays après avoir été informée que les régions habitées par les Seereer étaient dépourvues de rois.
D’après la seconde version (l’autre version de Brigaud), le départ des gelwaar aurait été motivé par un songe. Ils quittèrent le gaabu convaincus qu’ils allaient trouver un immense et riche domaine où les populations qui l’habitaient n’avaient pas de chef.
- Ces versions sont aussi convergentes sur un fait : les Gelwaar en quittant leur pays étaient informés (par des Dioulas ou par songe) qu’il y avait à l’Ouest des régions habitées par des populations dépourvues de chefs.
En confrontant les quatre versions, nous aboutissons à l’hypothèse suivante : les Gelwaar furent obligés de quitter le Gaabu à la suite d’une crise interne au sein de la dynastie régnante des Nanco. Mais ils ne partirent pas aveuglément. Ils étaient informés de l’existence de régions situées à l’Ouest où les peuples qui les habitaient n’avaient pas un roi, mais des chefs locaux.
Dans cette hypothèse deux éléments sont à analyser :
- la cause de la crise
- le choix du lieu

La cause :

L’explication de J. Pinet-Laprade est pertinente, mais manque de précision. D’abord, comme l’a souligné H. Gravrand, « d’une part la venue Gelwaar dans le Siin est antérieure au XVe siècle. D’autre part, un fils ne pouvait prétendre à l’héritage s’il était né de mère et de père Nanco ce qui n’est pas précisé » (259).
- Mais pourquoi Bouré s’est-il soulevé contre son oncle (le frère de son père) ?
Selon Mbaye Guèye « ... Si l’oncle de Bouré était frère utérin de son père Soliman Koli, aucune difficulté ne se serait présentée. Nous persistons à croire que l’introduction de l’Islam dans les cercles aristocratiques Mandingues depuis le Xe siècle n’était pas étrangère à cette crise. La désignation du frère comme successeur de son aîné nous incite à croire que, par intérêt, certains membres de l’aristocratie du Ngabu voulaient aux pratiques successorales un climat musulman ».
- Il est difficile d’admettre l’hypothèse de Mbaye Guèye sur l’introduction de l’Islam dans les cercles aristocratiques mandingues du Gaabu.
- Sékéné Mody Cissoko et Yves Person sont catégoriques sur cette question : l’aristocratie mandingue (du gaabu) est demeurée animiste jusqu’au jihad du XIXe siècle.
- Les raisons profondes de la crise intervenue au sein de l’aristocratie politique du Gaabu qui a provoqué le départ précipité des Gelwaar restent encore à éclairer.
- En tout cas, quelle que soit la cause de cette crise, elle a pour résultat la défaite du groupe des Gelwaar et leur départ du Gaabu à destination du Siin et du Saalum.

II. LA FONDATION DU ROYAUME DU SIIN

1. Le Siin avant les Gelwaar

a) La situation socio-économique

Les traditions orales seereer, les sources écrites et archéologiques sont convergentes sur un fait : la provenance des Seereer du Fuuta.
- Maurice Delafosse, Paul Pelissier, Martin et Becker, Henri Gravrand, reconnaissent tous que les Seereer viennent du Fuuta.
- Ils situent leur départ de cette région entre le XIe et le XIIe siècle et leur installation dans leurs régions d’habitation actuelle au XIIIe siècle.
- Les traditions orales et les sources écrites donnent par ailleurs comme motif principal du départ des Seereer du Fuuta, la poussée du mouvement almoravide dont les chefs se proposaient d’islamiser les populations par la force.
- Les Seereer préferèrent l’exil à la renonciation à la religion de leurs ancêtres.
- Il faut aussi souligner comme autre élément le surpeuplement de la vallée du Sénégal lié au desséchement du Sahara qui obligea les populations à émigrer vers les terres en bordure du fleuve.
- Les Seereer quittèrent donc le Fuuta dans l’espoir de trouver plus au sud des terres fertiles où ils pourraient pratiquer dans la paix, l’agriculture, l’élévage et leur religion.
- L’exode aurait duré deux siècles. Ainsi, à la fin du XIIIe siècle, les Seereer s’étaient installés dans leurs terrains actuels allant des rives de l’Océan Atlantique au Saloum.
- Dans le Siin, les 7 pays Seereer à la fin du XIIe siècle selon Gravrand étaient :
- Le Njafaj
- le pays Ña-UI
- le Joral
- le Ngohe-Pofin
- le pays Hiréna (de l’Ouest du Sine à la Petite-Côte)
- le pays Singandum (qui couvre les 2 rives de vallée du Siin).
- D’après une étude faite par Charles Becker et Victor Martin sur le peuplement du Siin, avant l’arrivée des Gelwaar, ce pays comptait une soixantaine de villages.
- Ces villages étaient administrés par des Lamanes, c’est-à-dire les héritiers des chefs de familles ayant procédé à la première mise à feu de la forêt.
- il existait un rapport sacré et une alliance entre le propriétaire de ce terroir (délimité par le feu allumé) et les passages invisibles des lieux.
- Cette alliance comportait des exigences que seuls les héritiers des premiers propriétaires, les lamanes, pouvaient assurer.
Ainsi le Lamane était le premier à semer et à procéder aux libations rituelles.
- En cas de sécheresse, il en aurait été considéré comme responsable (Gravrand p. 192 Cosaan).
- Le Lamane avait un pouvoir économique en tant que propriétaire terrien, un pouvoir politique que lui conférait la tenure des terres que ses ancêtres ont occupées et défrichées les premiers et un pouvoir mystique grâce à l’alliance conclue par ses ancêtres avec les passages invisibles de son domaine.
- Chaque Lamane recouvrant le territoire de plusieurs villages constituait une entité autonome à la fois, politique et économique administrée par les chefs de familles y résidant sous l’autorité d’un lamane.
- Les chefs de familles qui assistaient le lamane étaient des chefs de lignage.
- On distingue deux lignages chez les Seereer :
- Le lignage matrilinéaire (établi par les femmes à partir de l’ascendance maternelle)
- Le lignage patrilinéaire (défini par les hommes à partir de l’ascendance paternelle).
- Par exemple dans le domaine foncier, les droits sont issus de deux modes d’acquisition :
- le droit de feu
- le droit de hâche.
- Le droit de feu est Yal lanq ou Yal dax c’est-à-dire les propriétaires fonciers : les lamanes.
Ce droit (de feu) est de nature matrilinéaire.
- le droit de hâche est détenu par les Yal baax (propriétaires de hâche) ou Yal xa qol (propriétaire de champs) en vertu du défrichement effectif auquel leurs pères ont procédé sur les périmètres que les yal dax leur ont attribué. Ce droit (de hâche) est de nature patrilinéaire.
- Le régime de succession chez les Seereer était ainsi à la fois matrilinéaire et patrilinéaire (tout dépend de la souche à laquelle les biens doivent leur origine).
- Dans cette société Seereer, avant l’arrivée des Gelwaar, chaque famille subvenait à ses propres besoins par le travail de ses membres.
- Les fonctions artisanales étaient assurées par les familles elles-mêmes ou par des familles libres spécialisées.
- Cette forme d’organisation sociale ne nécessitait pas un recours à une main-d’œuvre servile ou à une division du travail (qui engendre les castes).
- Cette société Seereer pré-gelwaar du Siin était donc égalitaire. Dans cette société les préoccupations religieuses étaient développées : le culte des ancêtres, le recours aux Pangool, les rites funéraires.
- La divinité suprême que les Seereer adoraient est Roog Seen, un être absolu invisible et inaccessible, créateur, maître et régisseur du monde.
- Les Pangool sont des intermédiaires entre Roog et les hommes.
- Ces derniers leur rendent un culte pour se concilier leurs faveurs et pour qu’ils intercèdent pour eux auprès de Roog.

b) L’organisation politique

- Avant l’arrivée des Gelwaar le Siin était gouverné par les Lamanes.
- Selon Niokhobaye DIOUF le pays de Siin était divisé entre 3 lamanes.
- Le Lam Sango appelé aussi Diarno Diaoulo (résidant à Palmarin).
- Le Diémé Fadial à Fadial
- Le Wal Satim Ndok, à Ndok (Est du Siin).
Gravrand ajoute un 4e Lamane.
- Le Lam Njafaaj.
Ces quatre Lamanes constituaient un Conseil.
C’était une résistance de concertation dont nous ignorons les compétences et les domaines d’intervention.
Mais ils débattaient certainement des problèmes relatifs à leurs terres et à leur sécurité.
Etaient-ils menacés par leurs voisins wolofs du Nord ou ceux du Sud les Malinkés représentants de leur supérieur du Mali au Gaabu ?
On peut le penser quand on sait qu’au milieu du XIVe siècle, le royaume du Jolof mettant à profit la perte d’influence des empereurs du Mali sur les zones occidentales, va s’émanciper et essayer d’étendre son autorité sur ses voisins du Sud. C’est ce que soutient Mbaye Guèye mais rien ne le prouve.
Mais quoi qu’il en soit, les Lamanes devaient sentir la nécessité de contrecarrer la domination ou la menace Wolof.
Quant aux Malinkés du Gaabu au Sud, ils continuaient leur expansion et devenaient de plus en plus menaçants.
Il fallait donc s’organiser ou subir la domination.
C’est dans cette période critique que les Gelwaar sont arrivés au Siin.

2. L’implantation des Gelwaar

- Toutes les traditions orales reconnaissent Koular comme la 1ère étape de la saga Gelwaar et Mbissel comme l’étape finale avant la prise du pouvoir par Maysa Waly Mané.
- Parmi les compagnons et la famille de Maysa Waly, il y avait selon Niokhobaye Diouf Siga Badial, Wa Kumbof, Guilan Mane, Koular o Meo, Kin o Meo et Sin o Meo.
- Siga Badial (sœur de Maysa Waly) est la mère de Mara Diour et de Tening Diour (nées à Koular), leur père Faridiour.
Tening Diour mariée à Boukar Dji lakh Faye (un lutteur de Djilakh) donna naissance à Tassé FAYE (roi) Wagane FAYE (roi) Mabane FAYE (linguère).
- Kin o Meo, Sin o Meo et Maysa Waly quittèrent Koular (après 7 ans selon certains) y laissant Koular o Meo.
- Kin o Méo est la mère de Diouma Dieng, 4e roi du Siin.
- Sin o Méo est la mère de Diomaye Wane (son père Sambaye Niane) 6e roi du Siin (sur la liste de N. Diouf).
- Koular, authentique 1ère étape de la conquête Gelwaar, a servi de base d’essai.
- Ainsi, à Koular, selon Abdou Bouri BA, « il y a eu là des alliances entre les Manding et les Séereer ».
Dès cette étape donc, les Gelwaar optèrent pour une politique matrimoniale pour mieux s’insérer dans la Société Seereer et avoir des appuis.
- L’Etape de Koular était une étape préparatoire.
- Mais la localité étant excentrique, il fallait avancer plus à l’intérieur du pays seereer.
- Après quelques années (3 à 4) d’errements à la recherche de lieu favorable à leur installation, ils finirent par s’établir à Mbissel.

3. LA PRISE DU POUVOIR

Combien de temps les Gelwaar restèrent-ils à Mbissel avant de prendre le pouvoir et fonder le royaume du Siin ?
- Six mois selon Niokhobaye Diouf dans sa chronique, Cinq (5) ans estime Gravrand dans Cosaan.
- Plutôt que de discuter sur cette durée, interrogeons-nous sur la manière de la prise du pouvoir par les étrangers venus du Gaabu.
- Deux thèses sont avancées au sujet de la prise du pouvoir par Maysa Waly Mané :
- la thèse d’une conquête militaire.
- la thèse d’une conquête pacifique.
- Selon la première thèse, les Gelwaar auraient conquis le Siin par la force.
- Celle-ci est avancée notamment par Aujas et Mbaye Guèye.
D’après Aujas (p. 38 Mémoire) les Gelwaar s’emparèrent de Mbissel et en firent leur capitale. Les seereer vaincus se soumirent. Vainqueurs et vaincus s’unirent et la fusion des Mandingues et des Seereer devint complète.
- Selon Mbaye Guèye « Les Gelwares après leur victoire, décidèrent d’associer les chefs Sérères à l’exercice du pouvoir. C’est parmi eux qu’ils recrutaient les gouverneurs de provinces ou les chefs de Canton qui portaient le titre de Bour, de Lamane et de Sakh-Sakh ».
Ils recoururent également aux inter­mariages.
- La seconde thèse s’appuie sur les traditions orales rapportées par Niokhobaye Diouf et Henri Gravrand.
Ces deux auteurs rapportent d’ailleurs le même fait, mais leurs récits diffèrent légèrement : il s’agit d’un fait juridique.
D’après ces récits, Maysa Waly resta 6 mois ou 5 ans à Mbissel sans parvenir à ses fins, c’est-à-dire devenir roi.
Il réalisera son dessein grâce à un litige à propos d’un troupeau.
Un Sereer venu du Baol s’était installé à Fajal ou à Mbissel avec son troupeau. Il le confia à un berger avant de retourner dans son pays où il mourut.
Son neveu Wa Ngom Socé vint le récupérer auprès du berger qui refusa de lui rendre, arguant qu’il lui appartenait.
- Ce litige était vieux de 5 à 7 ans quand Maysa Waly arriva à Mbissel.
Sollicité par les grands Lamanes incapables de trancher le litige, Maysa Waly réussit à prouver que le troupeau appartenait à l’oncle de Wa Ngom et le rendit à ce dernier.
- Ce jugement apporta la preuve que Maysa Waly était digne d’être roi.
- C’est ainsi que la population et les Lamanes présents lui demandèrent d’être leur roi, ce qu’il accepta.
Que retenir de ces deux thèses ?
- Celle de la conquête par la force n’est pas à écarter, mais elle n’est pas étayée par des arguments convaincants.
- En effet, aucun affrontement n’est rapporté par les traditions populaires ou Gelwaar, du moins à notre connaissance.
- Quant à la thèse de la conquête pacifique, elle est généralement retenue par les traditions.
- Elle est expliquée par deux faits : Un fait matrimonial, et un fait juridique.
- Le fait matrimonial est reconnu aussi bien par ceux qui soutiennent l’épreuve de force que par ceux qui défendent la conquête pacifique.
Ce fait est donc à retenir, d’autant plus qu’il est étayé par un exemple qui semble faire l’unanimité. Ce mariage de la nièce (de Maysa-Waly, fille de sa sœur Siga Bodial) Tening Diour avec le lutteur de Djilakh Boukar Biram Faye.
- Le fait juridique (le jugement) montre les qualités d’homme d’Etat et l’intelligence de Maysa Waly.
Mais il ne semble pas suffisant pour déterminer séance tenante les Lamanes à donner le pouvoir à un étranger quelles que puissent être ses qualités.
- Maysa Waly a dû gagner progressivement la confiance des populations et des Lamanes grâce à son expérience.
- Les mariages Mandingues-Seereer et l’adoption de la langue seereer par les Gelwaar renforcèrent la crédibilité de Maysa Waly et dissipèrent toutes les réticences.
Ainsi il réussit à se faire reconnaître roi et fut le fondateur et le premier souverain du royaume du Siin.
D’après Babacar Sédikh Diouf, Maysa Waly a d’abord été nommé conseiller juridique auprès du Conseil des Grands Lamanes après son célèbre jugement.
Progressivement, il renforça son pouvoir et son autorité et finit par être reconnu roi.
Ce serait de cette fonction de conseiller juridique, selon Diouf, que viendrait le nom Gelwaar. Gelwaar vient de l’expression o xene xelu : prononcer la peine de mort) pluriel, « d’en ngelu Waar d’où gelwaar (ce sont ceux qui doivent prononcer la peine de mort).
Selon Gravrand Gelwaar signifierait « ceux qui viennent d’une percée, les dénichés ».
D’après une tradition recueillie par Abdoulaye Sokhna Diop et rapportée par Gravrand dans Cosaan, « Gelee Waar » signifierait énigme en Manding dialectal archaïque (qualicatif pour désigner les 3 enfants des exilés).
- Babacar Sédikh Diouf apporte également d’autres éléments qui méritent d’être analysés.
D’après lui, le fils de Soliman Koli, Bouré, aurait semé la terreur dans le Siin et dans le Saalum.
La nuit il s’attaquait avec ses guerriers aux camps d’initiation seereer tuant les circonscis et leurs maîtres (les selbés) qui s’y trouvaient.
- Ils auraient ainsi fait des massacres à Poul Fock près de Diohin, à Fandabar (dans la contrée de NdotTane), à Kaymor (dans la contrée de Nioro).
Ce qui explique, poursuit B.S. Diouf, que Bouré soit très célèbre dans le ndut (initiation) seereer.
Bouré aurait trouvé la mort à Faa­Bura (père Bouré en Mandingue) où il fut enterré.
Après sa mort, Maysa Waly Mané, chef des esclaves, prit la direction du groupe et alla s’installer à Mbissel.
Ainsi l’origine serve de Maysa Waly expliquerait son surnom Jon déformation de jojo (esclave en Manding).
N.B. : Mais selon N.B. Diouf, M. Waly reçut ce surnom Jon du fait qu’à la fin de son règne ses successeurs, impatients de lui succéder disaient de lui Jon, c’est-à-dire il est encore là, il vit toujours.
L’origine Serve de Maysa Waly, non révélée par les traditions, conclut Babacar S. Diouf, explique que ses descendants n’ont jamais régné au Siin et au Saalum.
Les princesses citées plus haut seraient les sœurs, non pas de Meissa Waly, mais de Bouré. La version de B.S. Diouf pose beaucoup de problèmes.
D’abord pour les seereer, qu’ils soient du Siin ou d’ailleurs, Bouré était un kumax c’est-à-dire un chef de Ndut, donc le responsable des circoncis.
En cette qualité, il les emmena un jour hors du village (Puul-Fook, Fandobar ou Kaymor) et disparut avec eux dans un trou à l’exception d’un seul qu’il rendit sourd-muet.
Les villageois après avoir longuement attendu les circoncis et leur Kumax, allèrent à leur recherche.
A leur surprise, ils ne trouvèrent qu’un seul parmi eux, devenu sourd­muet, tournant autour d’un trou et gesticulant. Ils creusèrent en chantant. Bouré et ses circoncis répondaient mais ils ne revinrent jamais.
Dans le ndut seereer cette disparition mystérieuse est conservée dans les mémoires par le chant que voici :
- Ee Buré Damaan
- Ee Buré Damaan
- Buré fo juul wa boo ndik ngaté
(Bouré et les circoncis jusqu’à présent ne sont pas revenus).
Alors que pour B.S. Diouf, il n’y a pas eu de disparition mystérieuse, mais massacre que le ndut cache.
Mais s’il y a eu réellement des massacres, les victimes devraient être enterrés en cachette pour faire croire à la disparition mystérieuse.
Dans ce cas, des enquêtes pourraient révéler les endroits où les victimes furent enterrées,
S’agissant de l’origine serve de Maysa Waly, aucune tradition ne l’affirme à notre connaissance.
Cependant les traditions sont aussi muettes sur les descendants de Maysa Waly.
Il est quand même curieux qu’il n’y ait pas eu un seul Mané sur les listes dynastiques des rois du Siin.
Maysa Waly n’avait-il pas d’enfants mâles ?
Les enfants auraient-ils changé de noms de famille ?
En fait même si les fils de Maysa Waly (s’il en avait, ils ne pouvaient pas régner parce qu’ils n’étaient pas Gelwaar, leurs fils (un des petits fils de M. Waly) pouvaient régner, car rien n’empêche un fils ou un petit-fils de Gelwaar d’épouser une fille gelwaar (sa cousine).
L’origine serve de Maysa Waly n’étant pas prouvée, nous le considérons encore comme un prince ayant réussi à prendre le pouvoir au Siin et à fonder le royaume seereer.
A quelle époque a-t-il pris le pou­voir ?
Selon Martin et Becker « il faut probablement mettre la constitution des royaumes sénégalais (Dyolof, Walo, Sine) en relation avec la perte d’influence des empereurs du Mali sur les zones occidentales. Maïssa Waly Dione qui fut probablement battu et chassé du royaume de Gaabu (Guinée Bissao), a pu ainsi profiter de la décadence du Mali, dès 1360, pour conquérir le royaume du Sine, à la tête des Guelwaar... »
- Gravrand apporte plus de précision sur la date de la prise du pouvoir par Maysa Waly.
Il a compté 13 règnes entre Maysa Waly Mané et Mbegane Ndour fondateur du royaume du Saalum. Il a évalué la durée de ces 13 règnes à 150 ans.
Mbegane Nduur ayant régné de 1494 à 1514 ce qui est démontré par Jean Boulègue de manière convaincante on a 1500 en moyenne 150 = 1350.
Mais cette date est discutable.
En effet, même si la période du règne de Mbégane Nduur au Siin, puis au Saalum, ne pose pas de problème, celle de ses prédécesseurs au Siin et l’ordre de leur succession restent à déterminer.
Ainsi la comparaison de plusieurs listes dynastiques des rois du Siin ne permet pas de proposer une suite satisfaisante des souverains, sauf à partir du règne de Amadiouf Gnilane Faye Diouf (note Aujas 1925) (1829-1843), prédecesseur de Coumba Ndoffene Fa Mak Diouf(1843-1869).
Par exemple, Mbégane Nduur est le 7e souverain du Siin sur la liste de Aujas et de Sitor Nduur (Diohine), le 11e sur celle de Brigaud (1962), le 6e sur celle de Kossène Sène (griot de Mbadate), le 10e sur celle de Niokhobaye Diouf.
Sur ces cinq listes nous avons une moyenne de 8 règnes ou 8 souverains de Maysa Waly à Mbégane Nduur.
Gravrand propose 13 pour une moyenne de 150 ans soit 11 (à 12) ans de règne en moyenne pour chacun d’eux.
En affectant cette moyenne de 11 ans à chacun des 8 souverains, on aurait 88 ans entre Maysa Waly et Mbégane Nduur.
En remontant le temps à partir de 1500 comme il l’a fait Gravrand, nous obtenons la date de 1412 au lieu de 1350 pour le début du règne de Maysa Waly.
Il ressort de cette analyse deux faits importants :
Il est difficile, dans l’état actuel des recherches, d’établir une liste valable des successeurs de Maysa Waly jusqu’à Mbégane Nduur, voire jusqu’à Amadiouf Gnilane Faye Diouf.
Il est difficile également de donner une date de la prise de pouvoir par Maysa Waly.
On peut tout au plus situer cette prise du pouvoir vers la fin du XIVe siècle au début du XV. siècle.

III. LA MISE EN PLACE DES STRUCTURES GELWAAR

Maysa Waly a dû laisser aux Lamanes leurs prérogatives.
Mais Wagane Faye, le 3e roi du Siin après son oncle M. Waly et son frère Fasse Faye, voulut mettre en place un pouvoir central :
De leur côté les lamanes entendaient conserver leurs prérogatives.
Les Lamanes ou certains d’entre eux se seraient ainsi révoltés contre le pouvoir central.
Panga Yaya Sarr est cité par Gravrand et Niokhobaye Diouf. C’était celui qui s’est le plus illustré dans le conflit opposant les Lamenes et les Gelwaar.
Quoi qu’il en soit, un compromis dût être trouvé puisque les Lamanes furent associés aux affaires du royaume.
Mais il y eut des changements notables.
Le Conseil des grands Lamanes devait peu à peu laisser sa place à une administration centrale mise en place par les Gelwaar.
Celle-ci allait introduire une stratification sociale avec ses nobles, ses artisans et ses esclaves dans une société seereer égalitaire.
En effet, il fallait une armée qui nécessitait des artisans pour la fabrication des armes, des guerriers pour la défense du royaume, des griots pour les nécessités de la vie de cour et des agents pour assurer le fonctionnement de l’Administration.
Il fallait également mettre en place un système administratif où seraient représentés la paysannerie seereer et ses lamanes, les gelwaar leurs artisans et leurs captifs.
Ainsi, il y avait deux pouvoirs, deux administrations parallèles :
l’administration du roi
l’administration des Jaraafs.
Elles forment le Conseil du griot où siégeaient les 3 représentants des trois catégories sociales : le roi, le grand Jaraaf et le Grand Farba représentant respectivement les Gelwaar, les paysans libres et les captifs et les artisans.

1. Le roi et son administration

- Le « Mad a Sinig » était obligatoirement un gelwaar. C’était généralement le mâle le plus âgé de la branche maternelle du roi défunt.
- Etait gelwaar celui ou celle qui était né et de mère gelwaar chez les Nanco.
C’est le roi qui nommait les chefs de province (nobles gelwaar, ou Lacunes libres), le Grand Farba (chefs des esclaves et de la guerre) le Farba binda (chef des captifs de la couronne, Ministre des finances, Ministre du palais, Ministre de la police).
Le Jaraaf beukeneg (le chef des domestiques).
Les dialignés (les captifs de la couronne qui commandaient les villages ou quartiers habités par les Fuulbe).
Le roi était nommé par le Grand Jaraaf après l’avis du Conseil des sages.

2. L’administration des Jaraafs

Elle comprend le Grand Jaraaf et les Jaraafs locaux.. (Les chefs de village).
Le Grand Jaraaf était le Ministre, le Conseiller du Roi et Juge suprême des hommes libres qu’il représentait auprès du « Maad ».
Il était chargé de défendre leurs intérêts pour toutes les questions administratives, judiciaires et foncières.
La compétence s’étendait sur toute l’étendue du royaume et il pouvait intervenir dans toutes les provinces.
Il était nommé par le roi après avis du conseil des électeurs composé des Lamanes et du grand Farba. Mais le roi ne pouvait pas le destituer, alors que lui avait ce pouvoir sur le roi. (Seul le Conseil des Electeurs pouvait le destituer).
Quant aux chefs de villages ou Jaraafs, ils étaient désignés selon la tradition. Leur fonction était également héréditaire, puisqu’ils étaient pour la plupart des lamanes. Ils réglaient les différents mineurs et soumettaient au grand Jaraaf les plus épineux.
Quelle conclusion tirer de ces deux administrations ?
Les Gelwaar, en fondant la royauté du Siin, construisirent en quelques temps pour les nécessités de celle-ci une superstruction politique et administrative qui se supperposa aux structures traditionnelles de la société égalitaire seereer.
Ainsi donc cette société égalitaire se stratifia et se hiérarchisa.
Cette société égalitaire, pour contrebalancer les pouvoirs du roi d’origine étrangère, fut obligée de donner au grand Jaraaf des pouvoirs qu’elle n’a jamais voulu confier à un seul individu.
Il y a ainsi dualité des pouvoirs, resultat d’un compromis entre les paysans seereer et les provinces Mandingues.
Paul Pelissier écrit à ce propos « C’est elle (la paysannerie seereer) qui a assimilé les immigrants venus l’encadrer, ou bien apporter le complément de techniques spécialisées. Elle a accepté la superstructure politique et administrative construite par les guelwaar, accueilli des professionnels du travail des métaux, du cuir, du coton, du bois, mais à tous, elle a imposé sa langue, ses croyances religieuses, sa conception des rappots de l’homme et du milieu naturel. Le cas de la noblesse mandingue est particulièrement significatif, malgré son prestige, elle n’a imposé aux Seereer que ses techniques de mythe, elle n’a pu le faire qu’en s’enracinant au terroir, en devenant elle­même profondément Seereer ».
- En définitive, les paysans seereer du Siin ont gardé une autonomie dans la gestion de leurs affaires et un large contrôle sur le pouvoir politique par l’intermédiaire de leur représentant, le Grand Jaraaf.
- Ils ont été néanmoins exploités par les rois et leurs cours en tant que nourriciers de la cour, de l’administration et de l’armée royales.
En contrepartie, malgré ces charges, la royauté gelwaar a su leur assurer la sécurité et la paix dans ses frontières.
Elle leur a permis de conserver leurs structures de base, leurs valeurs ancestrales et leur homogéneité ethnique.
Mais elle les a mis à l’écart des échanges culturels fécondants des autres peuples.

CONCLUSION

Les Gelwaar, princes Manding aux origines mystiques, chassés du Gaabu, réussirent à s’intégrer parfaitement dans la société seereer du Siin qu’ils organisèrent et gouvernèrent pendant cinq siècles, sans discontinuité.





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