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ELEMENTS DE PHILOSOPHIE EXISTENTIELLE A TRAVERS LES PROVERBES SERERES
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Ethiopiques n°54
revue semestrielle
de culture négro-africaine
Nouvelle série volume 7
2e semestre 1991

Auteur : Théodore NDIAYE

Une des tâches de la philosophie est d’expliciter le monde, de dévoiler l’être ; et c’est pour l’homme doué de raison, un devoir que de chercher à comprendre et à écarter l’ignorance. Aussi l’obscurantisme est-il le plus grand crime contre l’homme. Les sages de nos villages ont compris aussi cela, persuadés qu’il fallait essayer de comprendre et de voir clair. Et pour eux, le mystère n’est-il que la nuit de l’ignorance, du non dévoilement. Ils ont dit :

« Kumpa/ o xaa no feêd o sexaande »
- Le secret réside dans la calebasse non fendue.
Fendez en effet la calebasse pleine et le secret devient inexistant. Chaque fois que l’homme explique le monde, il entre un peu plus dans la lumière, de la même façon, l’Afrique s’illumine un peu plus chaque fois qu’on regarde en face et explique un de ses mystères.
Nous avons donc le devoir de regarder pour comprendre ce monde, cette vie, notre existence concrète.
Par la sagesse des proverbes, l’expérience des anciens nous enseigne d’abord un dualisme très net qui apparaît partout :
« Nges fa kiran/ yeng fo naal »
- Matin et soir, nuit et jour
La vie est en effet faite de couples de contraires, et c’est sans doute pour l’homme bien précieux que de saisir cette réalité pour conduire sa vie : prévoir, comprendre la marche des phénomènes, prévenir, se soumettre aussi ; car le sérère est convaincu que cette structure du monde le transcende parce qu’œuvre du créateur :
« Roog fi’kee tadik muk/ fik dong »
- Dieu ne crée jamais trois, mais toujours deux.
C’est que la vie est une participation perpétuelle où chaque être se définit et se maintient par l’autre dans une complémentarité et une interdépendance sagement équilibrées. Nous retrouvons ce dualisme chez l’homme lui-même, symbiose de corps et d’esprit :
« Ndiiƌ o xaa nu mbydaay/yiif-um o xaa no ngaaf »
- Le petit oiseau est perché sur le fromager, mais son esprit est sur l’épi de mil.
On peut en effet être présent physiquement mais absent par la pensée. Le corps ne s’identifie pas à la pensée qui l’informe et le comprend. Et le sage du village qui a une haute estime du corps, de ce corps fort et beau qui est une richesse, admet :
« O ñak yiif/o neew doole oo, no yaal um »
- C’est une faiblesse que n’avoir pas assez d’esprit.
L’homme intelligent met plus à profit sa force physique, car le corps sans l’esprit ne crée pas, est incapable de réaliser une œuvre humaine : il est comme une masse incontrôlée. Que l’homme ne se méprenne donc pas : la présence physique et matérielle ne justifie pas une présence effective et efficace, pour lui, cette vérité reste valable : Là où est ton cœur, là est ton trésor.
Cette vie est aussi dualisme dans le malheur et le bonheur, même si l’accent est mis sur ses difficultés. Pour le sérère en effet, l’existence n’est pas facilitée, et souvent, il faut prendre ses habits de combats, prêt à se rouler par terre tels deux adversaires qui balaient de leurs masses le sol, cherchant chacun à prendre le dessus l’un sur l’autre :
« Adna/mbilkicir »
- Le monde est une lutte où l’on se débat.
L’homme ne doit donc pas s’illusionner sur la peine qu’il doit se donner s’il veut bien vivre. Ce serait trop facile si tout était à portée de main, il n’y aurait plus de mérite, ni d’idéal. Ecoutons ce que disent à ce propos les anciens : « Xalal a yokitƌangaa na ĵuug gis/a juug a ĵafeñ »
- S’il n’y avait qu’à se tourber pour être riche, alors se courber deviendrait très rare.
il faut donc reconnaître que « vivre c’est lutter », comme le disait le poète :
« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».
Les difficultés, l’effort, le malheur, font partie de l’essence même de la vie ; mais il faut admettre aussi par ailleurs, que :
« Ceux qui sèment dans les larmes, moissonnent en chantant ». Le caractère dualiste de cette vie doit porter l’homme à espérer des lendemains plus sereins, après les jours sombres, après les nuits difficiles car :
« Sabaƀ a jeg-jeg/ a kid a ngool »
- Quel que soit le malheur, le jour se lève.
De fait, la vie suit son cours et les contraires se succèdent, souvent, devant l’homme impuissant : le jour succède à la nuit, la joie à la tristesse. Telle est en vérité cette loi de la vie que le sérère inculque à ses enfants pour qu’ils comprennent cette existence et en profitent au maximum. Cette connaissance que l’homme peut avoir de la vie, de ses difficultés comme de ses joies, l’aidera à prendre mille précautions pour éviter ou écarter dans la mesure de ses possibilités tout ce qui peut entraver son bonheur.
Il se souviendra entre autres que le mal est aisé et se présente plus facilement à lui que le bien. Il peut glisser partout et profiter de tout pour établir son empire. C’est ce qu’affirment nos anciens quand ils disent :
« o ñis a neew-neew/ a kurfaan a xeĵ ta »
Si petit que soit un nez, il peut contenir un rhume.
Imaginez une petite dispute qui peut engendrer une bagarre entre plusieurs familles. L’homme veillera donc à ce que le mal ne glisse imperceptiblement dans ses actes, dans sa vie, sans qu’il ne s’en rende compte. Ainsi donc, la vie est un mélange inextricable où chaque partie participe un peu du tout. Cette interdépendance apparaît à tous les niveaux de la vie, et parfois même le mal apparent peut être pour quelque chose dans la réalisation du bien. Ecoutez les anciens :
« Mbind a xena/ ndaa a koƀ taxun »
- Si le village est beau, c’est grâce à la brousse.
Regardez en effet, un village sérère : il est propre, ordonné, clair et rassurant. Pourtant tous les éléments qui le composent viennent de la brousse désordonnée, touffue, noire. La nourriture qui sème la joie dans le village vient de la brousse [1]. Assurément la culture provient de la nature. L’homme qui se souvient de cette vérité sait faire la part qui convient et prend soin de donner à chaque chose l’importance qu’elle mérite. C’est pour cela que le sérère recommande à ses enfants de ne jamais oublier leur origine, leur cordon ombilical [2] :
« I daax a miñ no xoox / i dup adooxin »
- Aussi longtemps que peut durer un coussin sur la tête, le toupet de cheveux l’y aura toujours précédé.
On naît en effet avec un toupet de cheveux, alors que le coussin fabriqué se pose sur la tête pour un temps. La nature reste inhérente à l’être et suit toujours son développement en se transformant s’il le faut. De la même façon, le toupet de cheveux repousse chaque fois qu’on le coupe. Quant au coussin, c’est un artifice qui peut don­ner une certaine forme extérieure à l’individu sans rien modifier de son intériorité. Il en est comme ces nègres qui jouent à l’Européen par leur comportement extérieur en étouffant leur nature originelle qui parle au fond d’eux-mêmes. Ils agissent alors comme des personnes dans une comédie et ne peuvent devenir eux-mêmes pour se développer normalement ; car, c’est en connaissant sa nature, son caractère, ses possibilités et ses limites que l’homme peut entreprendre sagement de cultiver sa personnalité. Là aussi, la loi de l’interdépendance joue : la nature produit certes la culture, mais la culture transforme la nature et l’élève parfois à un degré supérieur. Seulement, ce jeu de correlations, d’interdépendances et d’interractions, a besoin, pour s’opérer harmonieusement, du concours de l’homme qui reste aussi bien contemplateur qu’acteur. Et ici, il faudrait peut-être souligner que l’Africain n’est pas seulement celui qui communie et vibre à l’unisson de la nature, il est aussi celui qui la transforme en exerçant son empire sur elle.
L’homme est artiste qui peut faire de la nature, de la vie, une œuvre belle, utile, ou alors dangereuse, pleine de malices. Entre ses mains, la vie n’est que possibilité, disponibilité, source d’espérance ou de déception comme l’enseignent les sages du village :
« Adna mbokin oo/o ƀogobxangaa teen o xool/ndaao xawangaa teen o laj, te gef, foofle sil wiin we »
- Le monde est un canari, si tu te laves, tu deviens propre, mais si tu lui donnes un coup de pied, tu le casses, l’eau jaillit et mouille tout le monde.
L’homme est donc responsable de sa vie, de la vie des autres qui vivent autour de lui. Il dépend de lui, pour une bonne part du moins, de faire de sa vie quelque chose de beau et d’établir la paix autour de lui. En recherchant en effet la paix pour lui-même, l’homme crée en même temps la paix chez les autres, car dit le proverbe :
« o wootwiina xooxum / adna wootwin »
- Celui qui a le souci de bien conduire sa vie, se verra respecté dans sa vie.
N’est-ce pas là la condition d’assurer la paix dans le monde, puisque en vertu de l’interdépendance qui existe partout le respect de soi est en même temps le respect des autres, la responsabilité des autres.
Que l’homme apprenne alors à bien agir ; qu’il acquiert l’habitude du bien en s’exerçant à des actes vertueux qui créent en lui une disposition permanente au bien, car pour le sérère aussi l’habitude peut devenir aussi seconde nature :
« Faaf/faafatin » dit-il,
- Passer, c’est pouvoir repasser.
Ce principe de la nature humaine peut être un élément précieux dans une éducation humaine. Les anciens l’avaient bien compris eux qui avaient constamment le souci de doter chaque membre du groupe d’idéaux reconnus par la communauté tout entière, qui constituaient comme les fondements sur lesquels chacun édifiait sa vie personnelle.
Disons-le dès maintenant, pour le sérère, chacun a la possibilité de développer sa vie propre par delà le modèle commun qu’impose le groupe. Chacun peut bâtir une œuvre à partir de ce qu’il possède, car la vie dans sa générosité offre de multiples possibilités. En effet, pour le Sérère :
« Ya saafu jegee/jefeerwaa a ndapeega boo a ngoolid »
- Avant qu’on invente le savon les servantes de la reine lavaient propre.
Savaient-elles sans doute, les vertus que possédait telle ou telle racine de rendre immaculée. L’éducation reçue dans l’enclos d’initiation est, à bien des égards, supérieure à celle qu’on reçoit dans les salles climatisées de nos villes. Il existe sans doute des chances plus ou moins grandes de bâtir sa vie : mais tout homme peut, pourvu qu’il vive dans un milieu normal, trouver de quoi élever son édifice humain. Chacun peut en découvrant son moi personnel, créer une personnalité spécifique et digne d’un homme, car dit le sage sérère :
« Ndiil nu refna / ajega kimum »
- Chaque oiseau a son chant.
C’est au moment où l’on exécute sa chanson qu’on est soi-même et qu’on est reconnu comme tel. L’Afrique pour sa part par exemple, serait absente du concert des nations, et fausserait l’harmonie de l’ensemble si elle apportait une note étrangère, fût-elle celle de ses amis.
Il importe donc de saisir son être et sa spécificité pour se développer ; mais ce n’est pas toujours chose facile, car la vie porte le réel et ses reflets, l’être et le paraître, le nécessaire et l’accidentel. Il ne faut donc pas s’arrêter à l’apparence pour juger d’une chose. Le proverbe dit bien :
« Nof o ngeel / ten maagu canum »
- Les oreilles du veau sont antérieures à ses cornes.
Et pourtant nous savons que ce sont les cornes qui s’élèvent vers le ciel, et s’imposent au dehors. Est-ce à dire qu’elles sont plus utiles ? Non ! le veau n’hésiterait pas à choisir l’ouie qui est si nécessaire à sa vie. Le sérère met constamment en garde contre l’apparence souvent trompeuse. Ne dit-il pas :
« O jug o siik a yaxga / ndaa doxee »
- Bien que rouge, la crête du coq ne peut brûler une maison.

ou encore

« Ngurƀaan a xula xul / ndaa ƀutee »
- La bouillie est recouverte d’une croûte froide, mais pas refroidie pour autant.
Gare donc à celui qui y plongerait ses doigts ! Pour bien faire, il est nécessaire de savoir regarder et voir au delà des phénomènes qui d’emblée se présentent au dehors.
D’ailleurs, la science n’est-elle pas une interrogation sur le phénomène qu’elle se propose de dépasser. Distinguer pour unir, dit-on souvent, cela vaut aussi bien en science que dans la vie. L’ordre et la discipline exigent une vue synthétique des phénomènes et des évènements à partir de leur distinction et de leur clarté. Seulement, faut-il encore ne pas confondre l’acte et la pensée, l’existence et l’essence. Le sérère quant à lui souligne la différence nette qui existe entre la parole et l’acte. Ne dit-il pas :
« Mi’oo/taxee ref o ten » dit-il
- C’est moi, ne signifie pas qu’on soit ce que l’on dit être.
La distance est en effet grande entre la parole et son actualisation, car comme le dit encore le proverbe :
« O don / ƀaatnee fa falay »
- La bouche a vite fait d’exécuter une parole.
L’acte exige un effort et un certain nombre de conditions qui ne sont pas toujours réunies et qui ne sont pas toujours faciles à remplir. De toute façon, mieux vaut tenir compte de cette distinction et s’efforcer chaque fois, de concrétiser sa pensée, car selon le sage du village :
« Lay pel / ñaamin mojun »
- Mieux vaut manger une bonne chose, que de la nommer.
Chacun préfère, en effet, être riche, que de désirer ou de penser la richesse. Le malade préfère la guérison à la pensée de la guérison. Le plus sage est alors de rallier l’acte à la parole, d’agir tout en pensant son action, de penser tout en orientant sa pensée vers l’action. C’est ainsi que le progrès devient possible.
Il faut se dire cependant que les possibilités sont limitées et que toute promesse n’est pas effectuée, toute possibilité n’est pas actuée et toute pensée ne peut toujours passer à l’acte. Le griot du village enseigne cette vérité en une image fort belle :
« Ke ndaxar a jidaa Jop/nangeeran o rimaa »
- Toutes les fleurs de l’arbre ne deviennent pas fruits.
N’est-ce pas d’ailleurs sagesse de la nature que d’épargner à l’arbre un fardeau qui pourrait peut-être l’écraser ? C’est peut-être là aussi la consolidation d’une maman qui perd son enfant. La vie a ses lois qui dépassent parfois le pouvoir humain, voire son entendement. Mais il reste toujours que pour les anciens du village tout a une cause :
« O ga’angaa tig / tig taxun »
- Tout effet a sa cause.
La vie n’est pas le fait d’un hasard désordonné, elle a sa raison d’être. Pour le sérère, chaque partie de la création a sa place, et porte son origine qui de proche en proche remonte à celui par le bon vouloir duquel tout arrive.
L’existence des causes, qu’elles soient explicites ou implicites porte le sérère à vouloir trouver une explication à tout ce qui arrive.
Cette maladie insolite a certainement une cause qu’il faut découvrir chez le sorcier ou le voyant pour pouvoir la guérir. Cette sécheresse des champs, ce manque d’eau n’est pas seulement dû à conditions atmosphériques et climatologiques, il faut chercher les causes profondes dans le comportement et les actes des hommes, car tout se tient dans ce monde : l’homme est une partie de la grande nature.
Sur le plan du comportement humain, il faut également tenir compte de la relation effet-cause pour comprendre certaines situations. Il faut, à partir de l’effet, remonter à la cause pour tenir l’essentiel, le sérieux d’une affaire. C’est d’ailleurs le propre d’un homme sensé et raisonné de vouloir saisir les causes pour comprendre, expliquer et prendre position.
Sur un plan pratique, la connaissance des causes peut nous faire éviter beaucoup de dangers. Connaissant la cause de telle maladie, il nous est possible de nous en écarter, car dit le proverbe :
« I ñal ngiste no mbec/no mbec a samtaa »
- Le grelot ramassé au lieu de la danse, ne peut être tombé que pendant la danse.
C’est bien ce que disait ce vieillard à sa fille enceinte qui se défendait d’avoir été imprudente et frivole. L’explication est ici plausible, si l’on veut saisir la cause ; mais parfois il faut aller au-delà de la cause pour trouver la raison d’une action. Si un même acte produit les mêmes effets, des intentions différentes peuvent l’animer. Ecoutons les anciens :
« Wuuĵ ole maak a wuujaa ya te raaraa kolum/fogee, fo xe wuuĵaa yaa fañiig a sagan »
- Le vieillard ne siffle pas de la même façon lorsqu’il chasse les oiseaux et lorsqu’un éléphant l’attaque.

ou encore

« Mbeel ne o maak a feelaa o gaf/refee te fañin »
- La giffle que donne le vieillard sur la galette de mil, ne signifie pas qu’il la déteste.
Au contraire ! c’est pour mieux la manger. Là aussi il ne faut pas s’arrêter uniquement à l’effet qui ne permet pas toujours de comprendre. L’intention importe souvent plus que l’acte lui-même. C’est encore un principe cher en morale : on peut donner à manger pour nourrir, ou pour tuer. La vie est une énigme qu’il faut résoudre et comprendre.
Ainsi donc, pour nous en arrêter là, il nous faut répondre à la grande interrogation de l’existence qui s’offre à nous, existence riche mais pleine de mystère à dévoiler. Il faut regarder pour mieux connaître afin de vivre : tel est en effet le souci constant de nos anciens qui, à travers cette existence de l’existence recueillie dans leurs proverbes, nous enseignent une sagesse qui rejoint le plus souvent celle des nations.


[1] I ngaaf taxu saax a roof - « C’est le mil qui sème la joie dans le village ».

[2] I ngaaf taxu saax a roof - « C’est le mil qui sème la joie dans le village ».




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