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MIGRATION ET ESPACE CULTUREL : LA JEUNESSE DE DAKAR-PIKINE
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Ethiopiques n°54
revue semestrielle
de culture négro-africaine
Nouvelle série volume 7
2e semestre 1991

Auteur : Katy Charles

Si j’ai choisi d’introduire un tel sujet dans le cadre du Colloque des « Journées Culturelles du Sine », c’est en ma double qualité de travailleur culturel et d’éducateur tant en milieu urbain qu’en milieu rural.
C’est parce que j’ai vécu une certaine expérience durant toute une décennie que j’aimerais vous faire part de quelques éléments de réflexion relatifs à la migration juvénile sérère et aux problèmes socio-culturels qu’une telle dynamique humaine peut soulever. Les agents de socialisation pris en compte dans mon analyse sont les troupes artistiques et folkloriques sérères qui évoluent en étroite collaboration avec les associations sportives et culturelles sérères.

I. Les quartiers d’habitation ou îlots de parenté.

Les migrants sérères sont surtout regroupés en grappes au niveau des quartiers urbains dits populaires tels Colobane, Reubeuss, Yarakh, Médina, Khar Valla, Fass, Guédiawaye, Diameguène etc. Ils y procèdent à une recréation du village sérère de par leurs comportements socio-caractériels (solidarité communautaire) et de par leurs modes de vie familiale (proximité des ménages issus d’une même lignée agnatique ou utérine).
Il semble que le village ne se différencie de la ville que par la distanciation.
Le migrant sérère se représente l’espace urbain comme un système non exclusif sinon apte à subir les mêmes lois fonctionnelles de la structure propre à une formation sociale villageoise de type matrilinéaire.
Les migrants issus d’un même village se connaissent tous et se fréquentent tous quotidiennement, ce qui explique la capacité de mobilisation massive dont ils peuvent faire preuve en cas de besoin.
Si au village la parenté est l’assise de toute l’organisation économique, en ville la parenté semble être l’assise de toute l’organisation spatiale. La concentration géographique a comme fond sociologique la recréation de l’unité structurelle villageoise plus précisément de l’unité agnatique ou utérine.
La réhabilitation des réseaux familiaux commande au type d’occupation de l’espace outre le fait que la vie de groupe comporte des avantages (solidarité et assistance sociale - réduction des cotisations pour le loyer etc.).
C’est cette vie de groupe et cette ambiance de village recréée qui confère à la jeunesse migrante les forces morales et idéologiques nécessaires à la réinvention au sein d’un espace urbain, d’un espace ethno-culturel sérère dont toute la théâtralisation se noue autour du « Ngel ».

2. Le « Ngel », espace de résistance culturelle

Les troupes artistiques et folkloriques sérères ont été créées depuis les années 60. Dans les années 70, on comptait à Dakar une dizaine de troupes. La jeunesse sérère a donc très tôt fait montre d’une dynamique d’accomodation culturelle en milieu urbain.
La vie communautaire intense des migrants dans les quartiers ne pouvait que trouver un prolongement culturel au centre de la vie sociale des quartiers eux-mêmes. C’est alors que la jeunesse sérère s’est contruit son « Ngel ».
Le « ngel » qui, au village, est la seconde demeure des adultes mais aussi, le premier lieu de loisirs des jeunes. En effet, dans le domaine des Arts, de la Musique, et de la poésie, le génie populaire sérère s’est toujours illustré à la place publique du village ou « ngel ».
Le « ngel » est un espace aussi bien social que culturel. C’est le lieu où s’est toujours donné le verdict lors des contentieux sociaux. C’est aussi le lieu qui a toujours abrité les manifestations gymniques mais aussi les joutes oratoires des poètes qui rivalisent dans l’art du langage dont ils ont le secret.
L’organisation des manifestations culturelles et artistiques ou plus exactement des « ngel » va ainsi devenir pour la jeunesse migrante un moyen de reconstitution de la force et de la psychologie de groupe communautaire.
Ne se sentant culturellement pas liée au terroir citadin, la jeunesse sérère recherchera sa conscience par le biais du « ngel » qui réalise à son tour une continuité idéologique entre la campagne et la ville.
C’est ainsi que toute organisation de « ngel » est placée sous le signe protecteur et mystique du pangol totem de la troupe artistique. D’ailleurs les troupes artistiques portent les noms des pangols ou des sites sanctuaires tels Sangomaar, Maama Ngeej, Faatma Njaay, Saftaaneem, Fakkamaan etc.
Le « ngel » se présente donc comme une traduction du type d’espace auquel se rapporte la conscience sociale de la jeunesse sérère. Un espace conçu comme localisation du religieux (transfert imaginaire du sanctuaire villageois en ville) et perçu comme œuvre d’art.
L’engouement et l’attachement portés aux « Ngel » sont des facteurs révélateurs de l’existence d’une armature idéologique protégeant encore la jeunesse migrante fàce à un milieu culturel ambigu et acculturant.
Cette armature est en fait un héritage ancestral dont est porteur l’homme sérère, micro-organisme conscient et naturaliste, jaloux de son âme enfouie dans le cosmos.
Mais, ne nous leurrons point. La ville africaine est le lieu où meurent aussi bien les cultures ethniques que les langues ethniques en premier. Aussi, devons-nous exploiter judicieusement cet espace de résistance culturelle qu’entretient la jeunesse urbaine sérère au moyen de multiples stratégies et paravents idéologiques.

3. Migration et linguistique

Le recul que connaît la langue sérère tant du point de vue de son extension géographique que du nombre de ses locuteurs, est un facteur social relevant de la linguistique, des rapports de production d’une formation étatique dont la superstructure est dominée par une langue et une culture étrangères. Une telle superstructure relève hier de la mise en contact de tout un continent avec les langues des grands pays conquérants occidentaux.
Qui plus est, Dakar-Pikine est un espace héritier des quatre (4) communes wolof. Dakar-Pikine c’est la ville, force structure-sociale, force centripède, qui met en place tout un dispositif de phagocytose sémio-culturelle destiné aux espaces ethniques autres que wolof.
La ville contraint les migrants linguistiques d’être en corrélation langagière avec elle. De fait, c’est à la ville francophone, cellule géo-économique, que la wolophonie doit paradoxalement son rayonnement.
A la fusion économique et politique sociale que cristallise la ville, correspond une fusion linguistique au profit du parler wolof.
Au bilinguisme d’opportunité pratiqué par les sujets non wolof soumis au langage quotidien urbain, succède un bilinguisme généralisé qui évolue au travers des générations en mono-linguisme localisé.
Par ailleurs, les mass-média assaillis par l’ethnie majoritaire, mettront au service du rayonnement culturel et linguistique wolof, des moyens intellectuels et matériels d’expression sans équivalents dans l’héritage traditionnel culturel.
Cependant, le repli sur soi-même manifesté par les cultures ethniques en campagne, fait du monde rural la base arrière d’un maquis linguistique. Bénéficiant de tout un environnement de traditionalisme fondamental et de résistance, les langues dites minoritaires ne feront que mieux revendiquer leur statut de premier rang si demain, une aventure les confrontait à un certain ethno-centrisme officiel.
Les tentatives d’altération du capital linguistique ancré dans la mémoire collective populaire se heurtent à l’attitude d’auto-défense dont fait montre le dépôt linguistique des masses populaires et ce par des phénomènes d’inhibition dont la profondeur se mesure à la dimension de l’unité du moi « ethno-culturel ».
Au Sénégal, ni le traditionalisme formel, ni le pseudo traditionalisme nationaliste ne doivent emprunter de masque au charme trompeur de la réalité d’une langue majoritairement parlée.
Conscients de tout ce qui précède, nous devons, au sortir des « JOURNEES CULTURELLES DU SINE », repenser la linguistique de la migration et envisager les moyens express d’une prise en charge de la communauté migrante sérère de Dakar-Pikine par l’élaboration d’une pensée culturelle soucieuse au premier chef de la défense et de l’évolution de la langue sérére. Car, plus que la francophonie, c’est le processus de migration et son cortège de déperdition qui demeurent entre autres les fossoyeurs des langues et cultures. sérères.
L’exorcisme à appliquer aux retombées néfastes de la migration rurale urbaine sur le dynamisme actuel de la société sérère est à ce prix.





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